Les chevaux de Saint-Marc sont quatre statues antiques de chevaux de cuivre couléLes Chevaux de Saint-Marc, Venise, Galeries nationales du Grand Palais., faisant partie d'un quadrige qui ornait autrefois l'hippodrome de Constantinople. Les Vénitiens les enlevèrent en 1204 et les placèrent sur une galerie, au-dessus de la porte principale de la basilique Saint-Marc de Venise. Ils sont aujourd'hui remplacés par des répliques, les originaux étant conservés à l'intérieur de la basilique, par peur de dégradation.

Historique Les quatre chevaux ont une origine toujours débattue : Celui que nous étudions est en bronze doré (96% de cuivre) datant de l’AntiquitéROUSSEAU Michel, Une exposition autour d’un des quatre chevaux de Saint-Marc de Venise. in : Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France 134-3, Paris, 1981, p.345, peut-être de l’école grecque de LysippeGALLIAZO VITTORIO, I cavalli di San Marco: una quadriga greca o romana?, in: Faventia 6, 1984, p.101.

Son parcours est assez flou. Les premiers témoignages du (manuscrit : Patria sive Origines Urbis Constantinopolitanae)CHEVALLIER Raymond, Les chevaux de Saint-Marc, ou la vie aventureuse de l’œuvre d’art. in : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France 1978-1979, Paris, 1982, p.62 tendent à dire que l’œuvre arriva à Constantinople sous Théodose II (405-450) : « Les quatre chevaux revêtus d'or que nous voyons sur les positions de départ des attelages sont arrivés de Chios sous le règne de Théodose ». Cette mention se retrouve également au - chez Nicétas (le Nicétas ici est probablement Nicétas Choniatès secrétaire de l’empereur vers 1180 et historien byzantin)MOLINIER Auguste, Nicétas Acominatos, in : Collection numériques de la Sorbonne 3, 1903, p.44. Il est toutefois possible que Nicétas décrive un deuxième quadrige (les chevaux avec le char, un aurige et une statue de la Fortune), fait sur ordre de Constantin, qui aurait par la suite disparu et qui servait dans les rites pour célébrer l’anniversaire de la ville. Selon l’ancien conservateur en chef de la basilique Saint Marc, Ettore Vio, il ne fait aucun doute que le quadrige est grec, mais il était peut-être destiné originellement à Rhodes ou Chios avant d’être transféré à Constantinople non pas par Théodose II, mais déjà avant par Constantin lui-même (310-337). Il est cependant clair que le quadrige arriva à Constantinople entre le et le ap. J-C.LE FIGARO, Venise : La fabuleuse épopée des chevaux de Saint Marc, in : Le Figaro (12.05.2020), URL : https://cfsvenise.com/2014/04/14/le-figaro-magazine-la-fabuleuse-epopee-des-chevaux-de-saint marc/ (consulté la dernière fois le 10.11.2024) Il fut par la suite, sous Théodose II, installé au nord de l’Hippodrome sur le « carceres » (la tour d’entrée de l’Hippodrome)GALLIAZO VITTORIO, I cavalli di San Marco: una quadriga greca o romana?, in: Faventia 6, 1984, p.106. On voit que le quadrige dans l’Antiquité revêt principalement une fonction religieuse et politique dans l’espace public. En effet, il symbolise la puissance mythologique qui protège, mais représente aussi la stabilité et la bonne santé économique.

Le parcours du quadrige évolue au . En effet, dès le , un manuscrit nous indique qu’en 1204 les chevaux devinrent propriété vénitienne, sur demande expresse du doge Enrico DandoloCHEVALLIER Raymond, Les chevaux de Saint-Marc, ou la vie aventureuse de l’œuvre d’art. in : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France 1978-1979, Paris, 1982, p.61 , à la suite du saccage de Constantinople : « Puis, en 1204, de nombreuses tablettes de marbre et de porphyre ont été apportées de Constantinople... et de même, quatre chevaux de bronze ont été apportés de Constantinople ». D’ailleurs un bas-relief du conservé dans l’église vénitienne de San Francesco della Vigna illustre le transfert des chevaux à Venise et une trace écrite de la même période signale une dégradation sur une jambe d’un des chevaux jambe brisée) lors du transport. À son arrivée à Venise, le quadrige fut probablement entreposé dans l’Arsenal de la ville avant d’être installé sur l’arc de triomphe du portail central de Saint-Marc, probablement durant le dogat de Pietro ZianiGALLIAZO VITTORIO, I cavalli di San Marco: una quadriga greca o romana?, in: Faventia 6, 1984, p.102 (1205-1229) et à la suite de modifications structurales de la basilique vers 1253-1268 sur ce même arc de triomphe. Le quadrige se retrouva donc dans une scénographie urbaine fortement politique à côté du Saint Patron de la ville.

Durant cette période, la sculpture devient donc un symbole de victoire du passage de Venise en Orient. Le quadrige est le point de mire de toute la place et transmet la vision d’une Venise victorieuse, belle, noble, symbole de force, de maitrise, d’élégance et d’équilibreROUSSEAU Michel, Une exposition autour d’un des quatre chevaux de Saint-Marc de Venise. in : Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France 134-3, Paris, 1981, p.354. Etonnamment, c’est aussi un symbole de raison et de liberté pour une ville « contre-nature », qui fut entièrement créée par l’humain. La victoire joue ici de tous points de vue un rôle central. Le quadrige est également un symbole chrétien. En effet, ce sujet sculptural est une notion qui se christianise durant le Haut Moyen-Âge. Les quatre chevaux représentent ainsi les quatre Évangélistes (dont fait partie saint Marc) ou leurs évangiles (la Quadriga Domini) afin d’illustrer leurs rôles dans la diffusion du Verbe avec le Christ à la tête de l’attelageRUSSO Daniel, Michael Jacoff, The Horses of San Marco and the Quadriga of the Lord. Compte-rendu, in : Revue de l’Art 105, Paris, 1994, p.75.

Venise peut donc se placer comme en tête de la chrétienté conquérante. Ce quadrige du Christ trouve ainsi parfaitement sa place auprès de saint Marc, saint patron de Venise, pour perpétuer la mémoire de la Quatrième croisade, mais aussi créer l’idée que la république maritime est l’héritière et la successeure légitime de la Constantinople byzantine. Le quadrige incarne symboliquement le transfert supposé du pouvoir byzantin à Venise, dont le doge obtient la titulature suivante « dominator quarte et dimidie partis totius imperii Romani » (seigneur des trois huitièmes de l’empire romain).

L’ultime « voyage » du quadrige fut durant les guerres napoléoniennes entre 1797 et 1815ROUSSEAU Michel, Une exposition autour d’un des quatre chevaux de Saint-Marc de Venise. in : Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France 134-3, Paris, 1981, p.349. En effet, à la suite de la campagne d’Italie, Napoléon se constitua un butin de guerre dont faisait notamment partie le Lion de Venise, mais aussi le quadrige qui fut retiré et envoyé à Paris et installé sur l’arc de triomphe du carrousel, où encore aujourd’hui on peut y trouver une copie datant du , mais avec un charROUSSEAU Michel, Une exposition autour d’un des quatre chevaux de Saint-Marc de Venise. in : Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France 134-3, Paris, 1981, p.351. Il existe également une copie à Versailles commandée par le roi Charles X en 1828. Durant la « période française » de l’œuvre, la fonction antique reprend le dessus. En effet, le quadrige redevient un symbole de puissance et de stabilité avec l’aspect victorieux et glorieux qui s’ajoute. Cependant, cette fonctionnalité symbolique va encore une fois changer avec le retour de la sculpture à Venise.

À la suite de la défaite de Napoléon en 1815, les Autrichiens, nouveaux maîtres de Venise rapportent le quadrige qui retrouvera son ancienne placeCHEVALLIER Raymond, Les chevaux de Saint-Marc, ou la vie aventureuse de l’œuvre d’art. in : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France 1978-1979, Paris, 1982, p.64. Pendant la Première Guerre mondiale, les chevaux sont cachés au palazzo Venezia de Rome et pendant la Seconde au monastère de Praglia, près de Padoue, afin d'être protégés. Durant les années 1970, dans un souci de protéger l’œuvre de la pollution et des usures du temps, le quadrige fut installé au sein de la basilique Saint-Marc et une copie identique fut installée à l’extérieure. Déjà ternies au bout de vingt ans, les répliques ont dû être nettoyées et restaurées en 2006. En 2014 enfin, le quadrige d’origine reçut une restauration complète au sein de la basilique par une équipe de restaurateurs françaisLE FIGARO, Venise : La fabuleuse épopée des chevaux de Saint Marc, in : Le Figaro (12.05.2020), URL : https://cfsvenise.com/2014/04/14/le-figaro-magazine-la-fabuleuse-epopee-des-chevaux-de-saint marc/ (dernière consultation le 10.11.2024).

Description Les chevaux de Saint-Marc sont les éléments restants du seul quadrige de bronze qui nous reste de l'Antiquité.

Cette sculpture serait l’une des moins anciennes ayant existé. En effet, les recherches menées ont montré que le style de l’œuvre était d’un hellénisme tardif déjà marqué par le style solennel romain, c’est-à-dire vers la fin du ap. J-C. Le char est aujourd’hui manquant, mais les quatre chevaux sont dans un état remarquable de conservation. Ils sont tous identiques et font 1,17 mètre de hauteur. Cela dépasse le cadre classique en taille des chevaux antiques. Ce sont des mâles entiers sans leurs fers avec des petits harnachements. Ils possèdent tous un collier clouté qui servait à relier le harnachement d’origine, sachant que les attaches (anneaux morses) furent brisées par les Vénitiens comme symbole de servitude envers leur ville, mais de liberté face aux autres. Certaines traces persistantes sur les chevaux permettent de savoir que leur collier était un collier étrangleur. Cette information a une certaine importance, car pour les sculpteurs grecs, cela permettait de simuler le redressement de l’encolure du cheval grâce à la pression et de pouvoir donner « un air de fierté » aux animaux et à la statue. Ceci s’ajoute à la taille légèrement plus massive des chevaux. Cette caractéristique est également présente dans les autres proportions qui sont volontairement exagérées pour donner un aspect de robustesseROUSSEAU Michel, Une exposition autour d’un des quatre chevaux de Saint-Marc de Venise. in : Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France 134-3, Paris, 1981, p.350.

Des analyses pratiquées lors d'un tour du monde d'expositions au début des années 1980 ont montré que les chevaux sont en bronze à très faible teneur d'étain, du cuivre quasi pur à 98 %, allié à environ 1 % d'étain et 1 % de plomb, métal extrêmement difficile à couler, peu apte à remplir les fins détails des moules, alors que le bronze antique est habituellement constitué de 85 % de cuivre, 10 % d'étain, une faible quantité de plomb et autres impuretés. Chaque cheval est différent, les têtes ont été coulées à part et ne sont peut-être pas à leur place d'origine. Les colliers, qui cachent la jonction, sont plus récents, mais certainement la réplique des éléments antiques. La surface des chevaux a été dorée au mercure, puis volontairement grattée en stries parallèles de largeur constante à l'aide d'un ciseau, très probablement pour un meilleur effet de reflet au soleil.

La mémoire et la symbolique