La controverse Fischer concerne l'ouvrage Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale de l’historien allemand Fritz Fischer, paru en 1961, consacré à la stratégie politique de l'Empire allemand à la veille et au cours de la Première Guerre mondiale et à la question d'une responsabilité principalement allemande au déclenchement du conflit. Il est à l'origine de l’une des plus grandes controverses historiques dans l’Allemagne de l’après-guerre et a renouvelé le débat, très vif sous la République de Weimar, sur la responsabilité de la guerre.
La controverse sur la thèse de Fischer a également eu une dimension historiographique dans le milieu universitaire allemand. À la conception traditionnelle des sciences politiques, qui voyait dans l’action d'une poignée de grands hommes l’origine des événements et des grandes décisions historiques, une nouvelle génération d’historiens opposait la dynamique des opinions publiques et des mouvements sociaux. Ce débat prélude à la « querelle des Historiens » qui se développa dans les années 1980 autour d’un autre épisode de l’histoire allemande. Principaux aspects de l'analyse Les travaux de Fischer se fondaient sur l'analyse de nouvelles sources et sur le réexamen des sources traditionnelles, tout en se bornant à considérer les décisions des gouvernements des puissances alliées. Au moment de leur publication en 1961, les conclusions radicales de Fischer divergeaient clairement du consensus en vigueur dans l'université allemande et déclencha pour une vingtaine d'années (de 1962 jusqu'au milieu des années 1980) une polémique acerbe, qui trouva un large écho international.
Les buts de guerre de l'Allemagne impériale thumb|250px|Le maréchal Paul von Hindenburg et l'état-major allemand (1914). Dès 1959, Fischer s'attaqua à un inventaire systématique des dossiers et procès-verbaux stockés dans les archives fédérales de l'Allemagne de l'Ouest pour éclairer les motivations des puissances de la Triplice. L'originalité de son travail tenait aussi au fait qu'il était le premier historien allemand à avoir accès aux archives de la Chancellerie et des Affaires Étrangères du Reich, qui étaient tenues jusqu'alors comme une information classée secrète par les armées alliées. En outre, il obtint l'autorisation des autorités de l'Allemagne de l'Est d'accéder aux archives centrales de Potsdam.
Fischer publia les premiers résultats de ses recherches en 1959 dans un article du Historische Zeitschrift (HZ), « Les buts de guerre de l'Allemagne, la Révolution et la paix séparée sur le front de l'Est, 1914-1918 » (). Il publia l'ensemble en 1961 dans un livre, Les buts de guerre de l'Allemagne impérialeGriff nach der Weltmacht. Die Kriegszielpolitik des kaiserlichen Deutschland 1914/18 (1961, rééd. 1967 puis 2000), éd. Droste .
À Potsdam, Fischer mit la main sur un rapport de 1914 du chancelier impérial Theobald von Bethmann Hollweg, « ». Bethmann Hollweg escomptait une victoire rapide sur le front de l'ouest et envisageait sur cette base l'annexion du Luxembourg et de vastes régions de France et de Belgique et une prise de possession de plusieurs colonies en Afrique centrale. Fischer insistait sur l'importance des deux aspects de ce documentFritz Fischer, « Griff nach der Weltmacht... », rééd. de 1967, :
Fischer interprétait ces motivations de guerre comme la conséquence logique de « la politique impérialiste allemande » d'avant 1914, l'Empire allemand ayant ainsi visé à l'hégémonie en Europe plusieurs années avant la guerre. Dernier venu sur la scène coloniale, il aurait aspiré à la domination mondiale par une victoire totale sur les autres puissances européennes.
Crise de juillet 1914
thumb|250px|Le chancelier allemand Bethmann-Hollweg en uniforme. Fischer pensait que le gouvernement allemand fut responsable du déclenchement du conflit non seulement par sa politique d'expansion mais aussi au regard de son comportement au cours de la crise de . Il voit dans l'abstention bienveillante du chancelier Bethman-Hollweg lors des menaces proférées le par le gouvernement austro-hongrois contre la Serbie une véritable carte blanche pour l'agression en le prouvant documents et citations à l'appui. L'attentat de Sarajevo du aurait finalement fourni un prétexte aux dirigeants allemands pour accomplir leur stratégie d'hégémonie armée. Berlin aurait ainsi poussé Vienne à déclarer sans ambages la guerre à la Serbie et, nonobstant les protestations officielles, se serait systématiquement opposé, si ce n'est au règlement pacifique de l'incident, du moins à toute tentative de conciliation alors même que l'Allemagne était, de toutes les puissances européennes, la plus à même de permettre une détente effective.
De son analyse détaillée de l'escalade des déclarations gouvernementales, Fischer conclutOp. cit., :
Il remettait par là explicitement en cause le consensus qui s'était établi au sein de l'université allemande selon lequel l'Empire allemand n'aurait fait qu'adopter en une attitude défensive et cherchait à éviter la guerreCf. notamment le Manifeste des 93..
Une guerre décidée dès 1911 thumb|Drapeau de l’Armée impériale allemande Poussé par les critiques de ses collègues historiens, d'où les attaques personnelles n'étaient pas toujours absentes, Fischer réaffirma ses deux thèses principales, la tentation hégémonique longuement mûrie de l'Empire allemand et la marche voulue vers la guerre. Il allait jusqu'en accentuant les aspects polémiques. Dans un second ouvrage de 800 pages, (1969), il publia de nouvelles pièces d'archives témoignant de la politique extérieure agressive de l'Allemagne avant 1914Traduit en anglais sous le titre (1975), Norton, Londres . Cette édition fut l'une des sources de l'ouvrage de Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances (1989), éd. Payot.. Elles lui servirent à illustrer une nouvelle théorie selon laquelle Guillaume II et son état-major, lors d'un conseil de guerre secret, auraient arrêté au plus tard vers une stratégie de guerre généralisée jusqu'en été 1914 pour exploiter au mieux la supériorité militaire temporaire de l'Allemagne en Europe. Les deux années suivantes, de 1912 à 1914, n'auraient servi qu'à préparer psychologiquement l'opinion publique allemande à l'idée de guerre. Ce serait aussi vraisemblablement la raison pour laquelle le gouvernement allemand s'opposait à la tenue de la Troisième conférence de paix de La Haye. Prévue en 1915, elle serait intervenue au beau milieu de la phase de mobilisation et aurait permis le règlement diplomatique des tensions émergentes par l'intercession d'une cour internationale votant à la majorité qualifiée.
À partir de 1970, Fischer ne publiait plus que de courts articles pour défendre ses idées sur le déroulement de la guerre, la paranoïa du gouvernement impérial et de ses renoncements successifs. Il était également impliqué dans la polémique sur l'authenticité d'une de ses sources, le journal intime d'un certain Kurt Riezler, secrétaire particulier du chancelier Bethmann-Hollweg, qui avait été tenu au cours du mois de . Cependant, avant tout, Fischer se consacra à une question plus large, celle de la politique allemande au . Il adhéra de plus en plus à la théorie de Hans-Ulrich Wehler d'un impérialisme social () en se reposant finalement sur des motifs de politique intérieure. Selon cette théorie, les gouvernements allemands successifs se seraient servi de la guerre pour contenir les tensions sociales et museler les forces d'opposition. Son dernier ouvrage, Juillet 1914 (, publié en 1983), résumait l'ensemble de sa thèse.
Un débat d'historiens... Si les deux premiers livres de Fischer furent salués par la plupart des critiques, notamment pour la qualité du travail d'archive effectué, c'est principalement l'interprétation proposée des événements de qui suscita les premières polémiques. Cette interprétation choqua l'Allemagne de l'Ouest dans la mesure où un historien isolé, en travaillant à partir de documents bien connus des chercheurs, se permettait de briser un tabou et remettait en cause le consensus selon lequel tous les belligérants portaient une part de responsabilité dans la guerre et aucun d'entre eux n'avait véritablement voulu la guerre. À l'étranger, au contraire, la thèse de Fischer fut plutôt approuvée.
Le premier adversaire des thèses de Fischer et leur critique le plus acerbe fut l'historien Gerhard Ritter, spécialiste de l'entre-deux-guerres et porte-parole de la Société historique (). Il soutenait notamment la thèse traditionnelle d'une politique fondamentalement défensive du gouvernement allemand en juillet et .
Débateurs plus subtils, les historiens , et Andreas Hillgruber admettent eux aussi mais dans une moindre mesure une part d'initiative et de responsabilité du gouvernement allemand dans la marche vers la guerre. Toutefois, ils estiment que le gouvernement, loin de vouloir la guerre, en était venu à une offensive diplomatique et qu'uniquement en dernier ressort militaire, il constatait qu'une stratégie purement défensive n'était plus tenable pour l'Allemagne.
Hillgruber vit dans l'attitude du gouvernement en une stratégie de risque calculé visant à susciter, au travers de crises internationales, une modification graduelle des rapports de force entre grandes puissancesA. Hillgruber, « Deutsche Großmacht- und Weltpolitik im 19. und 20. Jahrhundert » (1977), Düsseldorf, .. En cela, il n'acceptait donc pas à l'idée de Fischer selon laquelle les buts de guerre, avérés en , auraient été poursuivis de longue main.
Toutefois, les opposants de Fischer insistaient aussi sur les prises de position et les ambitions des autres belligérants à la veille du conflit. Ainsi, la mobilisation prématurée de l'armée russe constituerait un facteur d'escalade non moins important que le chèque en blanc de l'Allemagne à l'Autriche-Hongrie le .
Les recherches de Fischer sont critiquées au plan méthodologique aussi. On lui reproche d'avoir inventorié en détail les archives allemandes sans les avoir replacées dans le contexte de la politique des autres États d'Europe, ce qui, bien évidemment, écarte d’emblée la possibilité d'une responsabilité collective du conflit.
En dépit d'un désaccord apparent, certains historiens ont au fil des années fini par admettre les conclusions essentielles du travail de Fischer, comme son ancien étudiant Imanuel Geiss en Allemagne de l'Ouest et John Röhl au Royaume-Uni.
... qui devient un débat de société Depuis sa parution, Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale a fait l'objet de nombreuses critiques dans les quotidiens régionaux allemands, qui dans l'ensemble saluent un travail de source minutieux et prennent pour argent comptant la réinterprétation de Fischer sur les responsabilités de guerre. Une polémique s'élève sur un passage du livre très bref dans lequel l'auteur suggère par contextualisation une continuité politique entre les deux guerres mondiales. Il replace ainsi son étude monographique dans une plus large perspective historique, qui touche aux origines du Troisième Reich. Cette dimension du travail de Fischer déclenche pendant plusieurs mois un débat public à forte charge émotionnelle impliquant historiens, journalistes et personnalités politiques.