Les Voyages de Gulliver ou Les Voyages extraordinaires de Gulliver ( abrégé en ) est un roman satirique écrit par Jonathan Swift en 1721. L'auteur fait beaucoup d'allusions aux écrivains de l'antiquité, dont Lucien de Samosate.

Le livre est un sommet de la satire sociale et politique au travers d’éléments mêlant, sur le mode du pamphlet ou de la description narrative, de la philosophie, de la logique, du fantastique et de la science-fiction.

Une version censurée et modifiée par son éditeur paraît pour la première fois en 1726 ; ce n’est qu’en 1735 qu’il paraît en version complète. Il apparaît pour la première fois en français sous le titre en , à La Haye..

Genèse L'idée des Voyages de Gulliver est probablement née au Scriblerus Club, un groupe d'amis qui comptait parmi ses membres Swift, Alexander Pope, John Gay, John Arbuthnot, Henry St.John, Thomas Parnell et Robert Harley. Le club, créé en 1713, se dédiait aux supercheries littéraires et publiait des critiques et des pastiches sous la signature de Martinus Scriblerus (Martin Scribouillard). Afin que ce personnage fictif prenne de l'épaisseur, les amis décidèrent qu'il fallait lui donner une biographie, qui parut en 1741 sous le titre The Memoirs of Martinus Scriblerus. Un des chapitres du livre, rédigé entre 1727 et 1729, probablement par Swift, retrace les voyages de Scriblerus, et préfigure les Voyages de Gulliver. La rédaction de ces derniers aurait été entreprise en 1720 et terminée en 1725.

En , Swift quitte l'Irlande et gagne Londres pour y trouver un éditeur qui accepte de publier, sans lui faire courir de risque, ce qui se présente alors comme un violent pamphlet politique, contenant en outre de nombreux passages scabreux ou scatologiques. En août, Benjamin Motte, un imprimeur-libraire londonien, reçoit une partie du manuscrit, que Swift a fait transcrire pour masquer son écriture. Une lettre signée d'un certain Richard Sympson, prétendument cousin de Gulliver, accompagne le colis et demande pour l'auteur qui souhaite dédier cette somme à une œuvre pour les gens de mer dans le besoin.

Le livre est finalement publié le . Malgré les nombreuses erreurs et omissions délibérées opérées par Motte sans l'accord de Swift, l'ouvrage est un succès immédiat. Il est réimprimé à plusieurs reprises, sans les erreurs, mais en conservant toujours les omissions, jusqu'en 1735, où il paraît dans sa version originale sous les presses dublinoises de George Faulkner, dans le cadre de la publication des œuvres complètes de Swift.

Le contexte Les Voyages de Gulliver sont tout d'abord un pastiche des récits de voyages qui font alors fureur. On y trouve des passages inspirés de Rabelais, de l'Histoire comique des États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, de Robinson Crusoé et des mémoires de voyage du navigateur et pirate William Dampier.

Le livre est également un pamphlet politique anti-Whigs, une satire féroce de la recherche et du progrès scientifique, et un conte philosophique sur la condition humaine.

Pamphlet politique Durant le règne de la reine Anne, Jonathan Swift est mêlé aux intrigues qui opposent à la Cour Tories et Whigs. Plusieurs épisodes des Voyages de Gulliver sont des transpositions à peine voilées de ses déboires et de ceux de ses amis Tories pendant cette période. Ses contemporains pouvaient facilement faire le parallèle entre certains personnages politiques de l'époque et leur transposition littéraire. Le roi George I, par exemple, est caricaturé tour à tour sous les traits de l'empereur malfaisant de Lilliput, puis ceux du roi tyrannique de Laputa. L'impératrice de Lilliput évoque la reine Anne. Le conflit entre Lilliput et Blefuscu reflète la guerre entre la France et l'Angleterre. Ces similitudes expliquent les réticences de Swift à publier sous son nom et les coupes opérées par l'imprimeur Motte dans les premières éditions.

Pamphlet anti-scientifique Selon Swift, l'unique objet d'intérêt digne de la science est l'espèce humaine et les recherches concernant les formes inférieures de la vie lui semblent au mieux inutiles, sinon totalement ridicules. Les deux chapitres consacrés à l'Académie de Lagado (qui raille impitoyablement les recherches de la Royal Society dans les chapitres V et VI du voyage à Laputa) multiplient les personnages de scientifiques hallucinés et les exemples de recherches grotesques : extraction de rayons solaires à partir de concombres, reconstitution d'aliments à partir d'excréments, fabrication de poudre à canon à partir de glace pilée, utilisation de cochons pour labourer la terre, vers à soie remplacés par des araignées, assouplissement du marbre pour en faire des oreillers, traitement des coliques par insufflation d'air par l'anus, etc.

Conte philosophique Swift utilise les Voyages de Gulliver pour présenter l'humanité de quatre points de vue différents. Gulliver est tout d'abord projeté dans un monde où il est un géant parmi les Lilliputiens. Puis il visite un pays où il est un être minuscule entouré de géants. Dans son troisième voyage, il se trouve la seule personne sensée parmi des insensés. Enfin, dans son dernier voyage, il côtoie des êtres d'une intelligence rationnelle et supérieure qui, par contraste, font apparaître l'humanité comme « irrationnelle et bestiale ».

À travers ces visions différentes du monde, le jugement de Gulliver devient de plus en plus pessimiste quant à l'espèce humaine, alors que Swift adopte, pour sa part, une attitude philosophique plus nuancée : à l'inverse de la misanthropie totale de son héros, l'auteur distingue finalement l'espèce humaine dans son ensemble, qui ne mérite pas grande considération, et le cercle de ses amis et de ses proches, auquel il porte malgré tout attention et amour.

Le roman a été écrit par Swift après le krach de 1720. Il avait acheté des actions de la Compagnie des mers du Sud pour . La spéculation avait fait passer la valeur d'une action de 128 livres à , avant de s'effondrer ruinant bon nombre de commerçants britanniques. Cet accroissement puis cette miniaturisation de la richesse en un temps très court a pu donner à Swift l'idée des changements de taille relative de son personnage principal qui serait une métaphore de ce krach en donnant à Swift l'occasion de se moquer des travers de la société de son temps.

Les quatre voyages de Gulliver Cette œuvre, écrite à la première personne, est divisée en quatre parties : le voyage à Lilliput, qui représente la cité des nains ; le voyage à Brobdingnag, qui représente la cité des géants ; le voyage à Laputa ; le voyage au pays des Houyhnhnms.

Voyage à Lilliput thumb|gauche|Gulliver and the Liliputans. vignette|Jean-Georges Vibert, Gulliver et les Lilliputiens, vers 1870 thumb|upright|Carte de Lilliput dans l'édition de 1726 des Gullvers's Travels Où l’on voit Lemuel Gulliver, chirurgien de marine, naviguer vers Bristol. Après un naufrage, il se retrouve sur l’île de Lilliput, dont les habitants, les Lilliputiens, ne mesurent qu'environ six pouces de haut (env. ). Par plusieurs aspects, la société lilliputienne semble bien plus avancée que l'Angleterre de l'époque, bien que les peuples passent leur temps à faire la guerre. Après bien des aventures, Gulliver découvre l'origine de la guerre entre Lilliput et Blefuscu qui est l'île voisine : un roi a voulu imposer le côté par lequel devaient être cassés les œufs à la coque ; d'où le nom des partisans de chaque doctrine, les Gros-boutistes et les Petits-boutistes. À la fin du récit, Gulliver doit fuir Lilliput pour Blefuscu : en effet, en ayant refusé d'asservir les Blefusciens vaincus et surtout à la suite d'un complot fomenté par le Grand Amiral et certains ministres lilliputiens, il perd les grâces de l'Empereur. S'il restait, il se risquerait à une sentence d'arrachement de ses yeux, l'Empereur ayant atténué la peine prévue par les ministres : la mort. Il parvient finalement à retrouver un navire au large pour retourner en Angleterre.

Voyage à Brobdingnag Durant tout le voyage, il est écrit Brobdingnag, mais dans la lettre à son cousin Simpson qui clôt le livre, Gulliver précise que l'orthographe exacte est Brobdingrag.

Gulliver entreprend un deuxième voyage et se retrouve à Brobdingnag, que l'auteur situe dans l'océan Pacifique entre le Japon et l'Amérique. Il se retrouve alors dans la situation inverse de Lilliput : tous les Brobdingnagiens sont des géants. L'un d'entre eux s'empare de Gulliver pour l'emmener dans sa ferme, où une petite fille, qu'il surnomme Glumdalclitch, s'occupe de lui. Il est par la suite acheté par la cour royale de Brobdingnag et y réside avec sa nourrice Glumdalclitch. Du fait de sa petite taille, le héros devient un objet de curiosité pour le roi, la reine et la cour, et devient notamment favori de la reine. Il explique au roi le système politique existant en Angleterre. Le souverain critique vivement les institutions anglaises. Mais à la suite d'un manque d'attention de la part d'un courtisan qui l'emmenait en balade près d'une falaise, Gulliver se retrouve emporté depuis sa chambre artificielle par un aigle, puis est repêché par des marins, qui le ramènent en Angleterre, où il a l'impression durant quelque temps de voir la population plus petite que lui.

Voyages à Laputa, à Balnibarbi, à Glubbdubdrib, à Luggnagg et au Japon thumb|upright|gauche|Voyage à Laputa, chapitre V. Les académiciens de Balnibardi pratiquant le langage universel. Illustration de Gleeson White, 1906 Laputa est une île volante, flottant au-dessus du pays de Balnibarbi grâce à un complexe système reposant sur une pierre magnétique. Elle renferme la noblesse de plus haut rang qui s'en sert comme d'une arme pour menacer leurs sujets dans le cas où ils refuseraient de payer leurs impôts, ainsi l'île se déplace de ville en ville à travers le pays. Elle dispose de plusieurs moyens de persuasion : soit elle peut ordonner que l'on jette des pierres sur les maisons plus bas, soit elle peut assiéger une ville, jusqu'à ce que les habitants meurent de faim, mais le plan final du monarque en cas d'urgence est de tout simplement laisser tomber l'île sur la tête des villageois, étant constituée d'une surface de cristal géante qui protège les fonctions essentielles de la machinerie. Les habitants de l'île sont très particuliers : étant constamment plongés dans des réflexions, ils perdent toute perception de ce qui les entoure, ainsi quand l'on désire leur parler, il faut que les sonneurs à leur service appelés fassent retentir leur instrument, pour les faire revenir à eux, et ce, de très nombreuses fois par jour. Obsédés par l'astronomie, les mathématiques et la physique, ils passent des journées entières à penser et repenser les choses, émettre des conjectures et faire des calculs incessants.

Lassé du peu d'intérêt qu'ils lui portent, Gulliver décide de mettre pied à terre et rencontrer les habitants de Balnibarbi ; ainsi il découvre que là-dessous, les fonds ne servent qu'à alimenter les recherches de la science, ce qui génère une grande pauvreté du peuple. Il découvre l'académie de où, abusant de la science spéculative, les hommes perdent tout sens commun, exposant et appliquant les théories les plus folles avec par exemple, un scientifique qui espérait recréer de la nourriture à partir de matière fécale ou encore un autre, tentant de piéger les rayons du soleil dans des concombres. Un chercheur lui présente également une machine à générer des écrits aléatoirement, qui préfigure l'ordinateur moderne. C’est une critique de la Science qui est là divinisée et mise au-dessus de la raison.