La fondation de l’Œuvre Notre-Dame est une fondation de droit local dont les missions sont de financer le chantier, assurer l’entretien et une partie des restaurations ainsi que de documenter la cathédrale de Strasbourg.
Existant presque sans interruption depuis au moins le , la fondation de l’Œuvre Notre-Dame est ainsi à la fois le plus ancien atelier de cathédrale au monde et le seul encore en activité en France. Son statut actuel est celui d’une fondation dotée d’une personnalité morale de droit privé, mais dont l’administrateur est le maire de Strasbourg, sous surveillance du conseil municipal. À ce titre, elle a été progressivement intégrée au sein de l’administration de la ville de Strasbourg, d’abord en tant que service dépendant de la direction de la construction, puis, depuis 2000, de la direction de la culture.
Elle ne doit pas être confondue avec le musée de l’Œuvre Notre-Dame, qui, bien qu’entretenant des liens avec elle, est une institution différente.
Histoire Origines La fondation de l’Œuvre Notre-Dame est mentionnée pour la première fois en 1224, sous le nom d’opus sancte Marie, mais sa création pourrait remonter à 1190. À partir des années 1260, la ville de Strasbourg s’introduit petit à petit dans la gestion de l’institution, puis, entre 1282 et 1286, elle en prend le contrôle complet. Bien que l’évêque Walter de Geroldseck et la ville se soient combattus dans une guerre qui s’achève en 1262 par l’émancipation de Strasbourg sous le statut de ville libre d'Empire, la transition des années 1280 ne semble pas s’être effectuée dans un contexte conflictuel. L’évêché n’a en effet à aucun moment cherché à l’empêcher et semble même avoir alors entretenu d’excellentes relations avec la ville. Lors de la rédaction des statuts municipaux entre 1305 et 1320, la ville acte le changement de gouvernance en stipulant que les administrateurs sont nommés par le Magistrat, qui contrôle par ailleurs les comptes deux fois par an.
Prise de contrôle par la ville Les relations entre l’évêché et la ville s’enveniment cependant à la fin du , l’évêque accusant notamment la ville de mal gérer l’Œuvre, voire d’en détourner les fonds. En 1399, le receveur, les administrateurs, l’architecte et le chapelain sont renvoyés par la ville. Elle ordonne également l’inventaire complet des biens et le déménagement des archives dans un local spécial de la cathédrale, derrière une porte munie de trois serrures dont les clés sont partagées entre les administrateurs, obligeant ainsi quiconque souhaitant accéder aux archives de le faire en présence des trois notables. L’administration municipale impose également un nouveau règlement beaucoup plus strict, qui rend notamment nécessaire l’obtention de l’accord des administrateurs pour la plupart des actes juridiques. Toutes ces mesures semblent effectivement indiquer l’existence de malversations, ou à tout le moins d’une gestion négligente, au sein de l’Œuvre Notre-Dame. Elles ne paraissent toutefois pas avoir constitué un rempart absolu, puisque le receveur Egidius Villenbach est condamné en 1463 à la pendaison pour des malversations.
Ces mesures ne calment cependant pas l’ire de l’évêque, qui souhaite retrouver le contrôle de l’Œuvre, nécessitant l’intervention de l'archevêque de Mayence et du margrave de Bade comme médiateurs en 1422. La médiation donne naissance au compromis de Spire : la ville conserve le contrôle de l’Œuvre, mais les administrateurs et le receveur doivent prêter serment de n’en utiliser les revenus qu’au bénéfice de la cathédrale et de l’Œuvre elle-même. Il est également prévu qu’un chanoine représentant l’évêché soit présent à chaque reddition des comptes, bien que la ville ne respectera jamais cette partie de l’engagement. Les questions juridictionnelles ayant été réglées, un nouveau règlement est établi dans la deuxième moitié du . Ce document est très complet et traite de la gestion de l’institution dans les moindres détails, ce qui permet de connaître exactement son organisation à cette époque. Dans le même temps, ces nouveaux règlements mettent également fin à toute forme d’indépendance de l’Œuvre Notre-Dame, qui est assimilée dès le préambule à un service municipal : la séparation entre la ville et l’institution n’est désormais plus que juridique, dans les faits elle est entièrement sous le contrôle de la ville.
La corporation des tailleurs de pierre de l’Œuvre Notre-Dame vignette|Panneau de vitrail aux armes de l’Œuvre Notre-Dame, 1629, musée de l’Œuvre Notre-Dame. Initialement, tous les tailleurs de pierre de Strasbourg font partie de la même corporation et, par tradition, la bannière, important objet de prestige, est conservée à l’atelier de la cathédrale, dont le maître d’œuvre est également maître de la corporation. Cette situation n’est pas sans provoquer des conflits entre les artisans de l’Œuvre Notre-Dame et les autres. Le plus important de ceux-ci a lieu à la fin du : les artisans « privés », profitant d’une vacance de la maîtrise d’œuvre de la cathédrale, s’emparent de la bannière, qu’ils refusent ensuite de restituer. Cet incident entraîne une bataille judiciaire, qui se solde par la séparation : désormais les tailleurs de pierre de l’Œuvre Notre-Dame feront corporation à part, avec leurs propres règlements et leur propre bannière.
Le même problème s’étant posé dans d’autres villes du Saint-Empire romain germanique, où il avait été résolu de la même manière, ces nouvelles corporations se rapprochent pour mettre en place une organisation commune du métier. En 1459, elles se réunissent donc à Ratisbonne, où est voté un règlement commun. Celui-ci divise entre autres le Saint-Empire en quatre zones, supervisée chacune par un atelier majeur, dont le maître est le gardien des statuts et le juge des conflits : l’atelier de Vienne est responsable de l’est, Berne de la Confédération suisse, Strasbourg du sud et du sud-est, Cologne du centre et de l’ouest. Ayant par ailleurs jugé que la flèche de la cathédrale de Strasbourg était le plus grand chef d’œuvre du métier, la corporation en fait l’atelier suprême, dont le maître d’œuvre est le grand-maître de la corporation et le juge ultime pour tous les litiges touchant au métier.
Le déclin de l’époque moderne Malgré la fin des grands chantiers au milieu du , en partie du fait de la conversion de la cathédrale au culte protestant en 1527, l’activité de l’Œuvre Notre-Dame parvient à se maintenir jusqu’à la fin de ce siècle, au travers de travaux de restauration et de l’agrandissement de la maison de l'Œuvre Notre-Dame. La situation se dégrade toutefois progressivement à partir des années 1560, en raison d’une crise économique entraînant une forte inflation, qui a pour conséquence de multiplier par trois les dépenses de l’Œuvre entre 1500 et 1600, alors que dans le même temps les revenus baissent.
La guerre de Trente Ans aggrave encore la situation financière de l’Œuvre, qui devient critique : celle-ci ayant construit sa stratégie de financement sur les rentes immobilières, les destructions causées par les belligérants réduit à néant ses revenus. Signe du délitement de l’institution : à la mort du maître d’œuvre Hans Heckler en 1642, son poste reste inoccupé pendant douze ans. Alors que la situation commence à peine à se redresser, la guerre de Hollande ravage une nouvelle fois la campagne alsacienne, forçant l’Œuvre à renoncer à une large part de ses revenus. En conséquence, lorsque le maître d’œuvre meurt en 1682, l’histoire se répète et le poste reste cette fois vacant pendant quatorze ans.
Les guerres de Louis XIV ne touchent pas uniquement l’Œuvre dans ses finances, mais également dans son prestige. À la fin du Strasbourg se trouve désormais dans le royaume de France, et non plus le Saint-Empire romain germanique. Cette situation amène les ateliers de cathédrale de l’Empire à contester le droit du maître de l’atelier de Strasbourg à arbitrer leurs conflits. Ainsi, en 1707, la Diète impériale révoque le statut d’atelier suprême que l’Œuvre avait acquis en 1459. Celle-ci tente de faire appel, mais la décision est définitivement confirmée en 1727.
L’Œuvre Notre-Dame à l’époque contemporaine À la suite de la Révolution, l’Œuvre Notre-Dame subit dans un premier temps le même sort que toutes les fabriques de France : ses biens sont nationalisés en 1795 et son administration passe entre les mains des Domaines. La ville fait toutefois appel à Napoléon Bonaparte pour contester cette saisie, au motif que l’institution n’était pas gérée par le clergé, mais par la municipalité, et que, pour cette raison, elle n’entre pas dans le cadre du décret de nationalisation des biens de l’Église. Le Premier Consul donne finalement raison au conseil municipal par l’arrêté consulaire du , qui ordonne la restitution de ses biens à l’Œuvre Notre-Dame et consolide juridiquement son statut de responsable de l’entretien de la cathédrale.
vignette|Le personnel de l’Œuvre Notre-Dame sur la plateforme de la cathédrale vers 1905. Ce statut particulier est remis en cause à plusieurs reprises dans la première moitié du . Les discussions sont centrées, d’une part, sur qui peut faire quoi en matière de travaux, l’État considérant qu’il dispose de la prérogative d’autoriser les travaux et de nommer les architectes, tandis que la ville de Strasbourg souhaite que soit reconnue sa compétence en la matière ; d’autre part, le débat tourne autour du caractère ecclésiastique ou non de la fondation, ses droits et attributions pouvant être radicalement différents en fonction d’un cas ou de l’autre. Ces querelles ne changent toutefois rien à la situation, pas plus que le rattachement de l’Alsace-Moselle à l’Allemagne en 1870, puis de nouveau à la France en 1918. Pendant la Seconde Guerre mondiale le statut est plus directement remis en cause par les autorités d’occupation, qui rattachent la fondation à l’autorité centrale des bâtiments.
Le , l’État et l’Œuvre signent une convention centennale réglant les interactions entre l’État et la fondation. Cette convention permet notamment de régler définitivement la question de la responsabilité des travaux et de la nomination de l’architecte : l’État est reconnu responsable de la maîtrise d’ouvrage de la cathédrale de Strasbourg, qu’il délègue cependant dans certains cas à la fondation, celle-ci en assumant la charge à titre de don en nature.
Depuis le , la fondation de l’Œuvre Notre-Dame est inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France, sous le libellé . Cet inventaire est placé sous la responsabilité du ministère de la Culture et constitue un préalable à une candidature internationale auprès de l’UnescoFiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel : Les savoir-faire de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame appliqués à la cathédrale de Strasbourg et sa collaboration coutumière.
Organisation vignette|Statue dite du receveur de l’Œuvre Notre-Dame, , musée de l’Œuvre Notre-Dame.
Au Moyen Âge Gestion administrative À ses débuts, la fondation de l’Œuvre Notre-Dame est administrée par des chanoines du chapitre de la cathédrale pour le compte de l’évêque de Strasbourg. Ces administrateurs sont appelés « maîtres d’œuvre », titre qui n’a alors pas la connotation technique qu’il prit ultérieurement. Dès 1261 cependant, des laïcs, bourgeois de Strasbourg, apparaissent sous divers titres dans les rangs des administrateurs et leur importance va croissant dans les années suivantes. Dans les années 1280-1290, dans le contexte de la prise de contrôle de l’institution par la ville, les chanoines disparaissent de la gestion au profit de laïcs nommés par la celle-ci. vignette|Ancien bureau du receveur dans la maison de l’Œuvre Notre-Dame, avec sa table à calculer.