Un monastère double abrite, en deux clôtures séparées, des moines et des moniales, réunis sous l’autorité d’un même abbé ou d’une même abbesse. Il en existe en Orient dès la première moitié du . En Occident, on observe deux grandes vagues de fondation : celle du christianisme celtique, notamment au ; puis celle de la réforme grégorienne, aux .
Historique
Antiquité
Orient
vignette|redresse|alt=icône représentant un saint devant un décor de désert où se trouve un monastère|Saint Pacôme, fondateur du monastère de Tabennèse.
Ce type d’organisation apparaît en Orient en même temps que le cénobitisme chrétien lui-même Constance Stoney, Early Double Monasteries, Project Gutenberg : il est dicté par la nécessité pour les femmes d’avoir des hommes à proximité — les hommes étant seuls habilités à célébrer l'office eucharistique et délivrer les sacrements Barbara Mitchell, « Anglo-Saxon double monasteries », dans History Today, 45, octobre 1995, questia. Les monastères doubles semblent avoir été nombreux en Orient, dans les premiers siècles du monachisme chrétienSelon Catholic Encyclopedia, New Advent, « Double Monasteries ».
Parmi ces monastères doubles, il y a des monastères familiaux, où des liens de parenté unissent certains membres de la communauté : le mari dirige la communauté des hommes et l’épouse celle des femmes .
La tradition latine voit en saint Pacôme (292-348) le père du cénobitisme, c’est-à-dire de la vie religieuse en commun. Et la première fondation de Pacôme est double : il établit un monastère d’hommes à Tabennèse, en Thébaïde, sur une rive du Nil, tandis que sa sœur Marie fonde une communauté de femmes sur la rive opposée. Pacôme a laissé des indications sur les relations entre moniales et moines vivant sous sa règle, la première règle monastique connue : par exemple, les hommes se chargent des travaux de construction, les femmes de la confection des vêtements, etc.
En 352, dans le Pont, sur une rive de l’Iris, sainte Macrine et sa mère, Emmélie, fondent le monastère des Vierges (peut-être à Annesi, près de Néocésarée). Leur frère et fils, saint Basile de Césarée, fonde six années plus tard, sur la rive opposée, un monastère d’hommes New Advent, « Double Monasteries », Catholic Encyclopedia. Il laisse également une règle qui traite des rapports entre moines et moniales. Son frère, saint Grégoire de Nysse, renseigne, dans la Vie de Macrine, sur les relations entre les deux communautés.
Le monastère du Mont des Oliviers, à Jérusalem (Palestine), est fondé vers 380 par Mélanie l'Ancienne. La communauté des hommes est confiée à Rufin d'Aquilée« Abbaye - La Palestine (2) », sur encyclopedie-universelle.net (consulté le 20 avril 2018)..
Le monastère de Bethléem (Palestine) est fondé en 386 par la riche veuve Paula. La communauté des hommes est dirigée par saint JérômeSaint Jérôme, docteur de l’Église : biographie.
Le monastère de Baouit, en Moyenne-Égypte, est fondé vers 385-390 par Apollo, qui a laissé une règle. Le monastère compte deux églises« Égypte - Monastère d’Apollo : Baouit (Bawit) », sur encyclopedie-universelle.net (consulté le 20 avril 2018)..
Occident
Le premier monastère double d'Occident aurait été fondé à Kildare (Irlande), vers 470, par sainte Brigitte, qui aurait mis à sa tête une abbesse issue des familles nobles localesRégine Pernoud, Les Saints au Moyen Âge : la sainteté d’hier est-elle pour aujourd’hui ? Plon, 1984, 94.. Les historiens se montrent réservés quant à la réalité de cette fondationPour certains historiens, l’existence de monastères issus de la prédication de saint Patrick et de sainte Brigitte « ne semble pas une évidence historique indiscutable ». Nicodème Frolov, « Le monachisme dans les Églises d'Orient : le rôle œcuménique de la vie consacrée », Cahiers du Bicentenaire d'Alzon, , 2010.
Haut Moyen Âge
vignette|redresse|alt=statue de trois moines marchant avec leurs bâtons, escortés d'animaux fantastiques|Saint Colomban (au centre), dont les disciples ont fondé de nombreux monastères doubles.
Le haut Moyen Âge est marqué de l’empreinte du christianisme celtique (), qui connaît son apogée au . D’infatigables missionnaires irlandais, puis leurs disciples, parsèment de monastères l’Écosse, la Gaule, l’Allemagne, l’Helvétie, l’Italie, l’Angleterre. Et, comme la tradition celtique respecte la femme, ce sont des abbesses que l’on voit à la tête des monastères doubles de cette époque (à une abbesse succède toujours une abbesse). Exceptionnellement, un abbé peut avoir autorité sur les moines, et une abbesse sur les moniales. À noter que jusqu’au , on parle de monastères, pas encore d’abbayes.
On ne sait par quel canal l’idée arrive en Occident. Si l’on se fie aux seuls monastères connus aujourd’hui, le phénomène semble prendre naissance en Gaule, avec des fondations d’inspiration colombanienne (saint Colomban lui-même, mort en 615, ne semble pas contemporain de ces fondations : les plus anciennes connues, Faremoutiers et Remiremont, apparaissent vers 620).
Dans le dernier tiers du , dans les monastères simples comme dans les monastères doubles, les rigoureuses règles irlandaises commencent à être remplacées par celle de saint Benoît, mieux acceptée par moines et moniales. Ce qui va contribuer au déclin du christianisme celtique.
Les conciles (notamment le deuxième concile de Nicée) depuis l'empereur Justinien interdisent les monastères doubles, l'église voyant cette mixité d'un mauvais œil, mais ces interdictions ne sont appliquées que progressivement. La plupart des fondations doubles ne survivent pas au passage des Vikings, aux . C’est notamment le cas en Angleterre, où bien des monastères doubles sont détruits : lorsqu’on les restaure, on en fait des monastères simples. Sans avoir totalement disparu, le phénomène s’assoupit jusqu’au milieu du .
Gaule
En Gaule, durant l’occupation romaine, le christianisme touche les villes et l’aristocratie des grandes propriétés. À l’époque mérovingienne, les évêques sont toujours présents dans les villes, dont ils tiennent en mains l’administration, mais les campagnes sont livrées au paganismeGabriel Fournier, Les Mérovingiens, PUF, 1966, 73 et 74.. Les missionnaires irlandais s’attachent à christianiser les campagnes, et à réorganiser leurs circuits économiquesPierre Riché, L’Europe barbare de 476 à 774, C.D.U. et Sedes, 1989, 155.. Leurs premières fondations gauloises, comme le prestigieux monastère de Luxeuil, sont des monastères d’hommes. Il est en effet difficile d’imaginer une communauté de femmes isolée en pleine forêt : des problèmes de sécurité, d’approvisionnement et de vie spirituelle se posent. Le monastère double offre une solution à ces problèmes.
Le monastère de Faremoutiers, en Brie, est fondé vers 620 par sainte Fare, qui a connu l'Irlandais Colomban, puis son disciple favori, saint Eustase. Elle est la première abbesse de sa propre fondation. Il s’agit peut-être du premier monastère double de Gaulefaremoutiers.org, « Historique de Faremoutiers ». La communauté obéit à la très dure règle de saint Colomban, et l’on ne fait pas de différence, en matière de discipline, entre les sexes. Jonas de Bobbio rapporte d’ailleurs une tentative d’évasion du dortoir des femmes, par une échelle. Il en est de même de sa fille l'abbaye Gloire-Dieu de Gy-les-Nonains. L'évêque de Chartres accusera l'abbaye de Faremoutiers de désordres, mais ses reproches s'adressent surtout au monastère de la Gloire-Dieu à Gy.
vignette|redresse|alt=buste d'une statue coloriée|Adalbaud, fondateur du monastère de Marchiennes.
Le monastère Saint-Pierre de Remiremont, dans les Vosges, est fondé vers 620 par saint Amé (disciple de Colomban) et par saint Romaric (moine de Luxeuil). Il est dirigé par des abbesses, dont la première est sainte Mactefelde« Un antique et célèbre pèlerinage vosgien : les saints du Saint-Mont », sur gallica.bnf.fr, La Croix, 9 août 1934, 5. Mis en ligne le 15 octobre 2007 (consulté le 20 avril 2018).. Les moniales vivent sur les hauts, les moines dans la vallée« Saint Romaric, abbé », sur introibo.fr (consulté le 20 avril 2018).. La règle est, durant les premiers siècles, celle de Colomban. Puis, probablement au , le monastère cesse d'être double pour être dévolu aux femmes.
Le monastère de Jouarre, en Île-de-France, est fondé vers 630 par Adon« : la fondation », Abbaye Notre Dame de Jouarre.. Il a peut-être été quelque temps monastère d'hommes, avant de devenir monastère doubleSelon « Saint Adon », sur amisaintcolomban.org (consulté le 20 avril 2018). — Selon d’autres sources (« Histoire de l’abbaye », Abbaye Notre-Dame de Jouarre), il est double dès sa création.. La première abbesse en est sainte ThéodechildeAbbaye de Jouarre, « Pièces concernant l’état de l’abbaye de Jouarre » (ou Telchilde). La règle est celle de saint Colombanatome77.com, « Commune de Jouarre ».
Le monastère d’hommes de Marchiennes, en Flandre gallicante, est fondé en 630 par des moines colombaniensSaint Amand est parfois cité. S’il n’a pas été formé à Luxeuil, il entretient des liens très étroits avec les moines colombaniens. « Saint Amand (Amandus) », sur amisaintcolomban.org (consulté le 20 avril 2018). et par le comte Adalbaud, qui meurt en 642. Sa veuve, sainte Rictrude, ajoute à ce monastère, en 643, un monastère de femmes, afin de s’y retirer avec ses trois filles. Elle est la première abbesse de cette fondation, qui reste double jusqu’en 1024L’office de tourisme de Marchiennes, « Marchiennes de 630 à nos jours ».
Le monastère de Nivelles, en Belgique, est fondé vers 640, sous l’influence de saint Amand, par sainte Itta. Sa fille, sainte Gertrude, en est la première abbesse« Saint Amand (Amandus) », sur amisaintcolomban.org (consulté le 20 avril 2018)..
Le monastère Saint-Jean Baptiste de Laon« Saint Bodon ou saint Leudin (Leudinus-Bodo), », Les amis de saint Colomban, en Picardie, est fondé vers 648 par sainte SalabergeVille de Laon, service archéologique, « Laon des origines à la Révolution ». Dominique Barthélemy dit en 641. Dominique Barthélemy, Rénovation d'une seigneurie : les chartes de Crécy-sur-Serre en Laonnois (1190), École des chartes, 1985, 143, 240, Persée, qui en est la première abbesse. Salaberge est une disciple du colombanien saint Eustase.
Le monastère Saint-Pierre d’Étival, dans les Vosges, aurait, selon certains, été fondé par Bodon (ou Leudin), frère de sainte Salaberge, entre 640 et 660. On le suppose de tradition colombanienne. Le monastère de femmes, aujourd’hui disparu, est situé au Faing des Dames, à , à l’ouest du monastère d’hommes.
Le monastère de ChellesSouvent présenté comme un monastère de femmes, Chelles est donné pour monastère double par Catholic Encyclopedia, article cité ; par Mary Bateson, « Origin and Early History of Double Monasteries », dans Transactions of the Royal Historical Society, New Series, 13, 1899, 137-198 ; par Constance Stoney, op. cit., ; par Barbara Mitchell (qui se réfère à Bède le Vénérable), article cité ; et par Alison I. Beach, « Introduction », Women as Scribes, Cambridge Studies in Palaeography and Codicology, 10, mai 2004 cambridge.org, « Introduction », en Île-de-France, est fondé en 656 par la reine Bathilde. La première abbesse en est sainte Bertille.
Le monastère Saint-Pierre de Hasnon, dans le Nord-Pas-de-Calais, est fondé en 670 par Jean et Eulalie d’OstrevantStatistique archéologique du Département du Nord, Lille et Paris, Quarré et Leleu, A. Durand, 1867, seconde partie, 426 ; archive du Harvard College Library ; numérisé par Google Books.. Il est dirigé par des abbesses.
Northumbrie
Le monastère d’hommes de Lindisfarne, en Northumbrie, est le fer de lance des missionnaires irlandais dans les royaumes anglo-saxons. Son fondateur et premier abbé, saint Aidan, est à l’origine de la création de deux monastères doubles : le monastère de Hartlepool, fondé en 640 par lui-même et par sainte Hieu, « la première moniale d’Angleterre », qui en est la première abbesse ;