La chartreuse du Liget est un ancien monastère de chartreux, sis à Chemillé-sur-Indrois, dans le département français d'Indre-et-Loire en région Centre-Val de Loire.
Fondée vers la fin du par , roi d'Angleterre et comte d'Anjou, elle est le seul monastère cartusien présent en Touraine. La chartreuse se compose, comme le veut la règle, d'une maison haute au Liget même et d'une maison basse à la Corroirie. Disposition plus spécifique, l'ensemble du Liget compte également une chapelle isolée dans une clairière de la forêt de Loches, là où se sont installés les premiers moines qui fondent l'ermitage. La chartreuse prend une grande importance au Moyen Âge et à l'époque moderne où elle compte jusqu'à et frères et contrôle plus de de terres, malgré une histoire mouvementée marquée par la guerre de Cent Ans et les guerres de Religion. L'une des particularités du Liget est que sa maison basse constitue également un fief détenant les droits de justice sur son territoire depuis le Moyen Âge jusqu'à la Révolution française. Un vaste programme de reconstruction et d'agrandissement de la maison haute vient à peine d'être mis en œuvre lorsqu'il est interrompu par la Révolution française. En 1790-1791, les onze pères et frères chartreux qui résident encore au Liget sont chassés, le mobilier, la bibliothèque riche de et les dispersés ; les bâtiments (monastère, Corroirie et chapelle) sont vendus comme biens nationaux et tout ou partiellement détruits. En 2018, la maison haute et la maison basse sont toujours habitées par la famille de Côme-Edmond de Marsay, acheteur en 1837 d'une partie d'un domaine finalement reconstitué en 1899.
Au , la maison haute du Liget ne conserve que les ruines de son église médiévale et un certain nombre de bâtiments, plus ou moins réaménagés, qui datent du ou de la reconstruction de 1787 comme le grand cloître. La Corroirie se présente toujours dans sa configuration médiévale. La rotonde de la chapelle du et une partie des fresques qui la décorent subsistent.
De 1862 à 2015, la chapelle, la Corroirie et la maison haute sont progressivement classées ou inscrites au titre des monuments historiques. Des éléments de mobilier et des tableaux, déplacés après la Révolution à Loches ou à Chemillé-sur-Indrois même, font l'objet d'une inscription ou d'un classement dans la base Palissy des objets protégés. En 1947, la maison haute est intégrée, comme la Corroirie et les abords de ces deux groupes de bâtiments, à un site classé dans le cadre de la loi du .
Localisation et toponymie vignette|gauche|upright=1.2|alt=Carte en couleurs représentant l'emplacement de plusieurs groupes de bâtiments.|Plan général de la chartreuse. Ce monastère est situé en Indre-et-Loire à cinquante kilomètres au sud de Tours, en limite de la forêt de Loches sur la commune de Chemillé-sur-Indrois. La maison haute prend place sur le fond et les pentes du thalweg du ruisseau du Liget, sous-affluent de l'Indrois, ce qui a conduit à ménager des terrasses pour y asseoir certains bâtiments. À l'époque moderne, son domaine est traversé par la qui passe au plus près du monastère lui-même et de la Corroirie, établie près du confluent du ruisseau du Liget et de celui d'Aubigny. La chapelle Saint-Jean, plus en amont, est également construite non loin du ruisseau du Liget. Les trois établissements sont alignés sur un axe sud-ouest—nord-est.
La fondation de la chartreuse, à laquelle prend une part active, comme celle de la Corroirie sur la route entre Loches et Montrésor dont les donjons sont construits par Foulques Nerra., renforce l'autorité de la maison d'Anjou déjà dominante dans le Lochois depuis le et qui dispose ainsi de trois positions solides dans un même territoire. La chartreuse du Liget est par ailleurs, au , la plus occidentale des chartreuses françaises.
L'origine du nom « Liget » n'est pas attestée pour ce qui concerne la chartreuse tourangelle ; il apparaît sous le nom dans une charte de 1172.. Albert Philippon, dans les études qu'il mène sur la chartreuse, reprend en 1934 un document plus ancien et envisage que le Liget puisse être une déformation du mot « lige » qui indiquerait alors une forme de lien de dépendance. entre cette terre et l'abbaye-mère Saint-Sauveur de Villeloin dont elle relevait à l'origine. Le Liget pourrait également désigner un lieu initialement inculte et boisé (leg ou lig, du germanique liska). Il peut aussi simplement s'agir d'un toponyme local..
Histoire Fondation Un premier ermitage dans la forêt de Loches vignette|alt=Carte en couleurs montrant par un jeu de points de couleurs l'emplacement d'abbayes.|Établissements monastiques du sud-est de la Touraine au Moyen Âge.Les prieurés bénédictins, dont le nom n'est pas précisé, sont des dépendances de l'une ou l'autre abbaye mentionnée. La terre du Liget, alors recouverte par la forêt de Loches., semble rachetée à l'abbaye de Villeloin par Henri II, roi d'Angleterre et comte d'Anjou, entre 1176 et 1183 puis donnée à la petite communauté monastique, à l'origine quatre ermites chartreux. ou bénédictins, installée vers le milieu du au niveau de la chapelle Saint-Jean du Liget et qu'elle a très probablement fait construire en forêt de Loches, à condition qu'elle intègre définitivement l'ordre des Chartreux. Ce schéma de fondation est comparable à celui observé à quelques kilomètres de là, sous l'égide du même souverain, pour l'abbaye cistercienne de Beaugerais vers 1150. et le prieuré grandmontain de Villiers vers 1160-1170.. Ces transactions foncières ont probablement pour but de stabiliser de nouvelles communautés religieuses, tout en cherchant à contrebalancer la domination régionale des bénédictins clunisiens appuyés par le pape avec lequel est en conflit, par la promotion d'ordres monastiques émergents.. L'acte de fondation, daté de 1178 , est confirmé en 1199 par Jean sans Terre et, en 1234, par Saint-Louis.
Il est possible que les chartreux aient envisagé dans un premier temps de construire leur maison haute autour de la chapelle Saint-Jean du Liget, où ils s'étaient installés primitivement, ce qui expliquerait l'agrandissement de l'édifice par l'ajout d'une nef, avant de se raviser pour des raisons inconnues.
Le Liget est placé sous le double patronage de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste, ce que traduisent les armoiries de la chartreuse qui se blasonnent ainsi : d'azur à un crucifix adextré d'une Notre-Dame et senestré d'un saint Jean, le tout d'or.
L'expiation du meurtre de Thomas Becket en question vignette|gauche|upright=0.8|alt=Dessin médiéval en couleurs représentant plusieurs personnages dont l'un reçoit un coup d'épée.|Le meurtre de Thomas Becket, miniature d'un psautier anglais, vers 1175-1200, British Library, Harley 5102, . Il est souvent mentionné que cette fondation constitue une expiation pour le meurtre de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry perpétré en 1170 par des chevaliers interprétant une phrase d'.. Cette tradition n'apparaît toutefois dans aucun document contemporain de la fondation.. Elle semble s'appuyer sur un manuscrit du de la chartreuse du Parc-en-Charnie.. ainsi que sur une inscription qui ornait le portail d'entrée principal de la chartreuse jusqu'aux travaux entrepris en 1787, juste avant la Révolution française et ainsi libellée ; cette inscription a disparu depuis les travaux. D'autre part, et comme le souligne Christophe Meunier, une véritable fondation expiatoire se situerait plus près chronologiquement (début des ) et spatialement (non loin de Londres) du meurtre que le Liget, comme c'est le cas pour des chartreuses anglaises. Dans le cas du Liget, la fondation par semble être un acte essentiellement politique destiné à affaiblir les bénédictins et à travers eux, le pape ; les considérations strictement religieuses interviennent peu dans cette décision.
Raymonde Foreville pense, pour sa part, que malgré l'absence de mention dans les sources datant de l'époque de la fondation et reliant le meurtre de Thomas Becket et la fondation du Liget, le Liget est bien une fondation expiatoire, intervenue tardivement à une période où les relations entre et le pape sont plus apaisées ; la fondation de la chartreuse anglaise de Witham, à la même date, répond aux mêmes motivations. Selon cette médiéviste, la présence au Liget de reliques attribuées à Thomas Becket est un indice supplémentaire. L'historien bénédictin dom Willibrord Witters partage le même avis et pense que le Liget est fondé en contrepartie de la promesse non tenue par de partir en croisade..
Développement rapide à l'époque médiévale vignette|alt=Carte en couleurs des contours d'un domaine seigneurial.|Territoire directement géré par la chartreuse au . vignette|upright=1.3|gauche|alt=Carte en couleurs localisant des fermes médiévales sur un fond cadastral moderne.|Fiefs et métairies tenus par la Corroirie pour le compte de la chartreuse du Liget dans le Lochois. (Fond de carte : découpage communal moderne). La donation d', en 1178, ne comprend que l'emplacement futur du monastère et cinq métairies, constituant le « désert » de l'ermitage, un domaine que les chartreux souhaitent occuper et dont eux seuls peuvent racheter les terres.. Hors des limites de ce « désert », aucune acquisition ne leur est théoriquement possible. Pourtant, au début du , les terres de Craçay (ou Crassay), fief relevant de la châtellenie de Loches, à quelque au nord-est de la chartreuse, reviennent au Liget par une donation contestée puis confirmée. Les chartreux y fondent leur maison basse. Comme pour les autres ermitages cartusiens à partir du ., les chartreux du Liget travaillent activement à agrandir leur domaine au-delà des limites originelles de leur désert. Ils sont aidés en cela par les rois de France successifs qui leur accordent et leur renouvellent de nombreux privilèges. Les papes adoptent la même attitude à l'égard des chartreux. De riches nobles comme , mais également des personnes plus pauvres, participent à l'essor de la chartreuse par leurs donations.
C'est ainsi que le domaine géré par la Corroirie pour le compte de la chartreuse comprend au milieu du un grand nombre de métairies formant un total de en terres labourables, prés, pâturages, jardins et vignes ; à cela s'ajoutent plus de de forêts et d'étangs. Plusieurs autres fiefs et métairies, dans un rayon de plus de , relèvent également du Liget, comme le fief de Bergeresse à Azay-sur-Indre. Plus près du Liget, à la même époque, la forêt de Loches a presque disparu entre la chartreuse et l'Indrois au nord-est.. Par contre, elle subsiste au sud ; le Liget y possède de nombreuses parcelles, tout comme le prieuré de Villiers, et ce voisinage est source de litiges.
La chartreuse du Liget détient par ailleurs plus d'une trentaine de reliques, dont la liste détaillée figure dans un calendrier liturgique du . Ces reliques sont très variées, tant du point de vue de la période à laquelle elles sont réputées remonter que du point de vue de leur origine géographique. De la terre sur laquelle poussa le Buisson ardent aux restes de saint Bruno et de Thomas Becket, elles semblent ainsi composer un résumé de toute l'histoire chrétienne en général et de celle de la chartreuse du Liget en particulier...
La fondation initiale ne comporte que douze cellules. En 1363, autorise l'édification de treize cellules supplémentaires mais ce programme de construction est toutefois mis en chantier avec beaucoup de retard et de lenteur et les vingt-cinq cellules ne sont achevées, par étapes, qu'au . permet en outre aux chartreux d'acquérir de rente annuelle sur le domaine royal.
Guerre de Cent Ans et guerres de Religion vignette|alt=Photographie en couleurs d'une église à plusieurs étages.|Église de la Corroirie, surélevée et fortifiée au .