La danĝera lingvo (en français « la langue dangereuse ») est un livre écrit par Ulrich Lins en espéranto et édité pour la première fois en 1973 par une maison d'édition japonaise. Il traite de la persécution et la répression du mouvement espérantiste. Le livre a connu depuis de nombreuses rééditions en espéranto et dans une dizaine de langues nationales. L'édition française, "La langue dangereuse" est sortie chez L'Harmattan au printemps 2022. L'histoire des répressions du mouvement espérantiste est mal connue, y compris des espérantistes eux-mêmes. La dernière version du texte en espéranto de 2015 a été entièrement revisitée avec l'utilisation de sources qui sont devenues accessibles seulement des années après la réunification allemande et la décomposition de l'Union soviétique.

Des régimes dictatoriaux et des idéologies fanatiques ont étiqueté l'espéranto « danĝera lingvo ». (« langue dangereuse »Remarque : bien que langue internationale facile à acquérir et étant celle qui visait à une efficacité assortie d'égalité et de fraternité, l'usage de l'espéranto était parfois dangereux, parce qu'elle remet en cause les pouvoirs et les privilèges des puissants...), particulièrement dans l'Allemagne nazie et en Union soviétique sous Staline. Ulrich Lins, historien allemand, montre qu'Hitler, en condamnant l'espéranto en tant qu'« outil pour la domination mondiale des Juifs », et que Staline, en liquidant l'internationalisme révolutionnaire après 1928, ont réprimé le mouvement espérantiste par l'enfermement de beaucoup de ses membres dans les camps et souvent la mort. Le livre évoque aussi des politiques répressives de beaucoup d'autres dictatures, notamment en Espagne, Italie, Portugal, au Japon et en Chine. Dans d'autres cas, l'espéranto est seulement l’objet d’une censure conscienteCommentaire sur "Google ajoute l’espéranto à son service de traduction en ligne", Alltradis - agence de traduction et d'interprétation de conférence, le 22 février 2012., par exemple sous le tsarisme, ou encore interdit dans les locaux scolaires en France en 1922, après qu'il a été proposé à la Société des Nations comme langue internationale auxiliaire à enseigner dans les écoles par 14 pays représentant près de la moitié de la population mondiale..

Les suspicions contre la nouvelle langue Zamenhof et l'origine de l'espéranto Bialystok, ville de Pologne, est incluse dans l'empire tsariste. Il y a en Russie, à cette époque (1821—1902), périodiquement des pogroms antisémites. Bialystok est une ville multi-ethnique et multilingue (polonais, yidish, russe...) où les gens ne se comprennent pas. Fils d'un professeur de langues, élève doué et passionné, le jeune Ludwig apprendra une dizaine de langues : yiddish, polonais, russe, lituanien, latin, grec ancien, français, allemand, anglais, italien.Le projet du jeune Ludwig Zamenhof d'une langue internationale auxiliaire, facile et neutre, qui permette aux gens de se comprendre, naît dans ce contexte.

Les douleurs de l'enfantement sous la censure tsariste Considéré comme un « non-sens sans danger » par la censure, la première brochure d'espéranto paraît le . Environ sont recensés dès . L'appui public de Tolstoï à l'espéranto en 1894 démultiplie le nombre de sympathisants. La censure tsariste interdit alors l'entrée de la revue La Esperantisto (L'espérantiste) en Russie en .

Pénétration en Occident À partir de cette date, une nouvelle période s'ouvre, centrée sur la France et la propagande pour sa diffusion. Des idées comme les avantages pratiques d'un outil de communication neutre pour le commerce international sont avancées. Les idéologies politiques de chacun sont considérées comme des affaires privées.

Le côté idéaliste de l'espéranto En même temps, Zamenhof insistait sur ce qu'il appelle « l'idée interne », les droits de l'Homme, la fraternité et la justice entre tous les peuples, l'idée d'une humanité unie, comparable dans une certaine mesure à la « religion de l'humanité » d'Auguste Comte. En 1907-1908, quelques dirigeants de l'espérantisme français, dont Louis Couturat, créent l'Ido une réforme de l’espéranto, le lexique restant très similaire, mais quelques aspects de la langue sont transformés : l'Ido se rapproche de l'irrégularité des langues romanes mais devient alors moins internationale. En 1908, le Suisse Hector Hodler crée l'Association universelle d'Espéranto, qui organise des échanges inter-espérantistes et les congrès annuels. Elle a plus de sept mille membres en 1914.

Les obstacles avant la première guerre mondiale Au début, le fiasco de nombreux projets de langue internationale, et notamment du Volapük, a rendu beaucoup de gens sceptiques, indifférents ou moqueurs. En Allemagne les préjugés nationalistes chauvins sont puissants. Trois angles d'attaque prédominent : l'imperfection de l'espéranto qui ne serait pas une « vraie langue » ; il menacerait la langue allemande et, derrière lui, se trouveraient des forces occultes de l'internationalisme ou encore du pacifisme et du féminisme selon Albert Zimmermann. En réponse, l'espéranto est surtout un outil neutre, auxiliaire pour la communication internationale, ce qui n'enlève rien aux grandes langues nationales de culture ; patriotisme et internationalisme sont complémentaires comme le souligne Jean Jaurès. En Russie, la censure est sévère. L'espéranto touche à des tabous, présents particulièrement dans certains milieux conservateurs.

L'espéranto à la Société des Nations Dans Alvoko al la diplomatoj (Appel aux diplomates), en 1915, Zamenhof plaide pour que « chaque pays moralement et matériellement appartienne également en droit à tous ses enfants ». Il meurt en .

Hector Hodler, nouveau responsable, anticipe les thèses du président américain Woodrow Wilson sur la Société des Nations (SDN), et préconise, en plus des accords intergouvernementaux, une compréhension réciproque meilleure des peuples à l'aide de la langue internationale neutre et facile. Il meurt en , deux mois après la fondation de la SDN. Son successeur, Edmond Privat, soutient l'initiative de quatorze délégations de la SDN, dont la Chine, les Indes et le Japon, tous ces pays incluant ensemble près de la moitié de la population mondiale, d'enseigner dans les écoles la langue internationale auxiliaire. Cependant, les délégués français, Georges Reynald et Julien Luchaire nommés par le gouvernement de la Droite conservatrice issu de la « chambre bleu horizon », s'y opposent, pensant ainsi défendre la position du français comme première langue diplomatique. En , le ministre français de l'Instruction publique, Léon Bérard, interdit l'enseignement de l'espéranto dans les locaux scolaires ; ce décret est annulé en par le nouveau gouvernement centre gauche d'Édouard Herriot.

Travailleurs et « neutres » En , est fondée l'Association mondiale anationale (SAT), organisation internationale de travailleurs espérantistes. Le schisme change profondément la physionomie du mouvement pour l'espéranto. La langue progresse dans de nombreux pays, notamment grâce à la méthode Cseh fondée sur l'enseignement direct en espéranto, qui fait de l'étude un jeu amusant. Correspondances, voyages, commerce, congrès sont parmi les principales utilisations. Le nombre de livres et la qualité de la littérature progressent également. Un auteur largement reconnu est le Hongrois Julio Baghy.

Persécutions dans les années 1920 Dans des régimes dictatoriaux d'Europe du Sud-Est, l'espéranto est souvent interdit à cause des contacts non contrôlables qu'il permet avec l'étranger. Alors que le mouvement neutre insiste sur son absolue neutralité (relativement aux questions politiques, religieuses, raciales ou de classe), de nombreux espérantistes liés au mouvement ouvrier et social sont réprimés.

« Une langue de Juifs et de communistes » pour les nazis L'espéranto dans la République de Weimar des années 1920 Le congrès de l'UEA de Nurenberg en 1923 accueille . En 1926, se disent espérantistes et sont organisés dans des groupes locaux. Cependant de fortes résistances ou une indifférence à l'espéranto dominent dans la classe dirigeante. On le qualifie par exemple de « trouvaille juive au service de l'internationalisme anti-allemand, du pacifisme et empêchant de tirer profit de la connaissance des langues nationales étrangères ». Cependant l'espéranto bénéficie de la relative popularité des idées de paix et d'Europe fédérale dans l'Allemagne et l'Europe d'après 1918.

L'ascension d'un nouvel ennemi : le nazisme Les nazis haïssent l'« origine juive » de l'espéranto, qualifié par eux de « danger et ennemi mortel de toute évolution nationale ».

La "mise au pas" Après l'arrivée d'Hitler au pouvoir fin et l'incendie du Reichstag fin février, les organisations politiques, syndicales et espérantistes socialistes et communistes du mouvement ouvrier sont réprimées, puis dissoutes. Beaucoup de militants sont incarcérés. Presque les trois quarts des espérantistes perdent alors leur base organisationnelle.

À l'opposé, la Germana Asocio Esperanto ou GEA (l'Association allemande d'Espéranto) abandonne sa neutralité, souligne sous une citation d'Hitler sa fidélité à la nation allemande et sa volonté de participer à la propagande du régime nazi vers l'étranger. Les dirigeants, y compris locaux, doivent certifier qu'ils ne sont ni juifs, ni sympathisants du marxisme et qu'ils informeront les autorités sur les membres « anti-État ».

Des nazis espérantophones Un groupuscule espérantophone à peine connu, (NDEB) se forme en . Une fois les nazis arrivés au pouvoir, ils prennent progressivement un pouvoir croissant dans la GEA. En , les nouveaux statuts de la GEA stipulent que la diffusion et l'utilisation de l'espéranto doivent se faire « dans un sens national-socialiste. » Les « non-aryens », donc les Juifs, ne peuvent adhérer.

Vers l'interdiction de la GEA (1936) À cette époque la majorité des Allemands sont aveuglés et beaucoup font des déclarations de loyauté au régime. Des espérantistes sont arrêtés pour « trahison de l'État ». L'espéranto est toléré uniquement pour la propagande nazie vers l'étranger. Le , un décret de Himmler, appelé souvent « le plus grand criminel du siècle », chef des SS et de la Gestapo, dissout la GEA.

L'espéranto, seulement une langue ? De 1933 à 1945, il y eut une résistance antifasciste d'espérantistes principalement de travailleurs : rapports sur la terreur nazie, brochures antifascistes, organisation de fuites à l'étranger...Les nazis torturent, emprisonnent dans des camps, tuent des espérantistes, car pour eux l'espéranto, invention d'un Juif, doit être exterminé. Cette répression est dirigée par un bureau central de sécurité du Reich , en allemand le RHSA. Un aspect moins connu de la politique nazie est la volonté de mise en esclavage et la répression du droit à communiquer des Juifs et des Slaves. Pour Hitler la population non allemande doit comprendre uniquement en allemand les ordres nazis. La famille de Zamenhof est exterminée à Varsovie. Les associations espérantistes sont aussi dissoutes en Autriche, Pologne, Tchécoslovaquie.

En suivant le « modèle allemand-nazi » Les nazis appliquent leur "modèle" aux pays occupés. Leur répression est moins forte en Europe occidentale qu'en Europe orientale. Certains groupes éditent clandestinement des bulletins. Dès 1937, pendant le Congrès de Varsovie, la presse fasciste locale attaque le gouvernement polonais et le Congrès Espéranto est qualifié de « judéo-communiste ».

La dictature de Salazar au Portugal réprime aussi fortement le mouvement espérantiste de 1936 jusqu'à la révolution des Œillets du .

Dans l'Espagne franquiste, la répression est très violente de 1936 à 1951.

L'Italie fasciste met l'espéranto uniquement au service de la propagande touristique jusqu'en 1938, puis édicte des lois antijuives sur le modèle nazi et interdit quasiment la « langue juive ».

En Hongrie et en Bulgarie, la répression va croissant jusqu'à la libération du nazisme.