thumb| Élément du billet d'un dollar américain figurant l'œil de la Providence ; ce symbole a été invoqué comme preuve d'un complot mondial maçonnique ou illuminati par les partisans de ces théories. vignette|Appel conspirationniste contre le « nouvel ordre mondial ».

Une théorie du complot, complotiste, conspirationniste ou conjurationniste est une théorie qui explique un événement comme résultant majoritairement d'un complot, c'est-à-dire d'une action planifiée et dissimulée d'une ou plusieurs personnes en vue de nuire à une ou plusieurs autres personnes.

La terminologie de « théorie de complot » est plus appropriée dans la mesure où il peut exister plusieurs théories complotistes pour le même phénomène, et où factuellement, plusieurs complots peuvent contribuer au même effet. Le terme de « théorie » peut néanmoins recouvrir des entreprises intellectuelles de qualités très variables : il peut être préférable de distinguer les hypothèses de complot — pour un complot au but précis, localisé, restreint dans le temps et propre à un contexte historique spécifique, dont on peut généralement nommer les protagonistes — des fantasmes de complot — flous, anhistoriques, prêtant à ses acteurs des capacités de planification fantastiques.

Histoire

Genèse historique

Plusieurs historiens estiment que les théories du complot existent de tout temps et dans toutes les sociétés humaines, au point qu'on peut y voir une constante anthropologique. Dieter Groh, « Die verschwörungstheoretische Versuchung, oder: Why do bad things happen to good people », in Anthropologische Dimensionen der Geschichte, Suhrkamp, Frankfurt, 1992, p. 267-304. D'autres considèrent que ces théories s'enracinent dans l'imaginaire occidental et émergent avec la Renaissance, le siècle des Lumières, ou bien remontent à l’Antiquité gréco-romaine..

Les Templiers et la Compagnie de Jésus semblent être les premiers groupes structurés accusés de mener un mégacomplot planétaire afin de dominer le monde..

thumb|right|upright=0.8|L'abbé Augustin Barruel, selon lequel la Révolution française a été organisée par la franc-maçonnerie française et les Illuminés de Bavière.

Les premiers ouvrages contenant une théorie du complot portent sur la Révolution française et datent des années 1790 : 1791 pour Le Voile levé pour les curieux, ou le Secret de la Révolution révélé, à l’aide de la Franc-Maçonnerie, du prêtre eudiste Jacques-François Lefranc, et 1798 pour les Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, de l'abbé Augustin Barruel. Pour Frédéric Charpier, le livre de Barruel constitue la « première théorie du complot » : elle ne considère pas la Révolution française comme le résultat d'un mouvement populaire spontané ou des impulsions sur le moment des acteurs, mais plutôt comme le fruit d'une conspiration antichrétienne. Ce prototype contient l'essentiel des futurs récits conspirationnistes : une « idéologie réactionnaire », une « subjectivité camouflée dans une fausse objectivité », un « langage haineux »..

L'abbé Barruel n'est pas original dans sa démarche complotiste. François Furet remarque : Des révolutionnaires ont accusé de comploter « contre » la Révolution les girondins, les modérantistes, les Vendéens, les Autrichiens ou encore les fédéralistes, ou des agents de nations étrangères, de William Pitt ou de la Prusse.

La Révolution française apparaît donc comme le premier grand évènement de l'histoire du conspirationnisme, dans la mesure où ce bouleversement a suscité des systèmes d'explications. Si l'idée fantasmatique de la Révolution comme coup d'État préparé était relativement partagée, en revanche les interprétations divergeaient quant à l'identité des supposés conspirateurs : Club politique, Loge maçonnique et autres « sociétés de pensée » passant pour avoir organisé leur prise de pouvoir, anciens officiers de la guerre d'Amérique, financiers et négociants gravitant autour du Club des feuillants ou du Club Massiac, du Club des jacobins… La conspiration dénoncée par l'abbé Barruel dans Mémoires pour l'histoire du jacobinisme implique même des groupes disparus à cette époque, comme les Rosicruciens et les Templiers.

L'Écossais John Robison publie en 1797 les Preuves de conspirations contre toutes les religions et tous les gouvernements de l'EuropeCopie dans Google books de « Preuves de conspirations… » ., où il prétend démontrer, non seulement l'évident rejet des superstitions par les Lumières, mais l'existence d'une organisation secrète qui planifie le remplacement des religions par l’humanisme et des nations par un gouvernement mondial unique. Concernant le caractère réactionnaire de la théorie du complot, on peut toutefois relever que les analyses de l'abbé Barruel ont été contredites par Joseph de Maistre. De son côté, Marcel Gauchet déclare que c'est en réaction à Augustin Cochin, dont l'œuvre relaie la même interprétation conspirationniste de la Révolution, que l'expression « théorie du complot » est apparue en FranceMarcel Gauchet, entretien paru dans les Collections de l'Histoire, , octobre-décembre 2006, ..

vignette|Affiche de Forces occultes (1943), film antimaçonnique réalisé par Jean Mamy.

Pour l'historien des religions Emmanuel Kreis, spécialiste du mythe du complot judéo-maçonnique, « avec la Révolution, commence l'ère de l'incertain et de l'indécis. L'histoire n'obéit plus aux plans divins, la société se trouve livrée à elle-même, sans vérité transcendante […]. Expérience traumatisante et vue comme contredisant l'ordre naturel, la Révolution ne peut qu'être le fruit d'une conspiration totale, omnisciente et omnipotente. La Révolution devient le fruit de manœuvres orchestrées dans les « arrière-loges ». C'est le début de la dénonciation du complot maçonnique ». Kreis décrit lui aussi quelques constantes dans les théories du complot : « Tout est lié, le complot ne laisse pas la place au hasard, tout acte entraîne une conséquence prévue », en somme, tout est écrit ; « le complot se joue de l'espace et du temps, il est normal qu'un évènement particulier ait été provoqué par une cause éloignée dans l'espace ou le temps » ; et enfin, « derrière ce que l'on croit voir il existe un monde clandestin dans lequel les conspirateurs agissent »..

L'historien Éric Saunier distingue les Constitutions d'Anderson, un texte fondateur de la franc-maçonnerie qui a exercé , de ce qui relève du fantasme et donc du caractère complotiste : la conspiration. Ainsi, , aux idées qui circulaient au et non à quelques conspirateurs spécifiquesÉric Saunier, « Le message maçonnique au . Contribution à l’histoire des idées », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 345 | juillet-septembre 2006, mis en ligne le 8 juillet 2008, consulté le 18 janvier 2011. URL : http://ahrf.revues.org/7383.

Évolution du second millénaire Au , les théories du complot prennent, comme cause des évènements, des sociétés secrètes datant du siècle précédent, notamment les francs-maçons et les Illuminati qui se réclamaient de la philosophie des Lumières, mais aussi des groupes plus anciens comme les Jésuites.

Pour Pierre-André Taguieff, . L’exemple du complot juif décrit par Bakounine illustre les principes structurels de la pensée complotiste, mis en lumière par Frédéric Charpier et Emmanuel Kreis. Pierre-André Taguieff : Bakounine théorise :

vignette|gauche|upright=0.9|Gravure antisémite dépeignant le prétendu complot des lépreux incités par les Juifs à empoisonner des puits au . Illustration extraite de La France juive d'Édouard Drumont, Paris, Librairie Blériot, 1885.

Au Moyen Âge, une rumeur de complot fomenté par les Juifs dans le but de propager la lèpre apparaît en 1319 dans l’actuelle Bavière et se répand en France. Le moine chroniqueur Guillaume de Nangis rapporte que le roi sarrasin de Grenade aurait nourri un projet de vengeance en incitant les Juifs à empoisonner les puits des chrétiens.. Trente ans plus tard, dans les années 1348-1351, la peste noire tue près du tiers de la population européenne. Une fois encore, les Juifs sont accusés d’empoisonner les puits et sont massacrés en grand nombre, notamment dans le sud de la France, en Suisse, en Allemagne, alors même que le pape menace d’excommunication ceux qui participeraient à ces pogroms..

L'idée d'un complot comme cause explicative d'un phénomène malheureux apparaît lors de l’épidémie de choléra qui frappe Paris en 1832. Alexandre Dumas rapporte le lynchage de plusieurs victimes de la rumeur selon laquelle les autorités faisaient jeter du poison par leurs agents dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin afin de « diminuer la population et détourner l’attention générale des questions politiques ».. Soupçonnés par la foule d'empoisonner les malades dans les hôpitaux, des médecins parisiens sont pris à partie..

À la charnière du , on voit réapparaître les Juifs, cette fois associés aux francs-maçons, avec les Protocoles des Sages de Sion, faux document mis au service de l'antisémitisme russe pour encourager les pogroms, et réutilisé plus tard par les antisémites européens (dont Adolf Hitler, qui s'y réfère explicitement dans Mein Kampf).

vignette|Dessin conspirationniste antisémite et antimaçonnique, montrant la France catholique conduite par les Juifs et les francs-maçons (Achille Lemot pour Le Pèlerin, 31 août 1902).

À l'instigation de Léon Daudet qui avait dénoncé dès 1912 l’espionnage soi-disant ourdi par « l’Allemand et son compère le Juif », au début de la Première Guerre mondiale en , le laboratoire et presque tous les de livraison de la Société laitière Maggi à Paris sont attaqués et détruits par une foule en colère. Partout en France, les plaques en métal émaillé « Maggi » et « KUB » sont dévissées, parce que Maggi est considéré comme une société allemande, qui ne sert que de couverture pour des activités d'espionnage contre la France. La rumeur court que les produits Maggi, notamment laitiers, sont empoisonnés. Une autre rumeur dit que Julius Maggi (qui, en réalité, était mort depuis deux ans) aurait tenté de s'enfuir de France avec 40 millions de francs cachés dans des bidons de lait et aurait été arrêté. Il fallut attendre 1920 pour que la plainte déposée en 1913 aboutît à la condamnation des diffamateurs.Comment ont échoué les manœuvres pour la destruction des Sociétés Maggi et Kub, soit par la violence, soit par les moyens juridiques, août 1914 à fin 1920, Paris : Impr. centrale de la Bourse, 1921, pp. 1-19. Une version littéraire de la dévastation d'un dépôt de vente Maggi à Paris se trouve chez Roger Martin du Gard, Les Thibault, III, L’Été 1914, chapitre LXXVII.