La crise financière de janvier 2008 à la Société générale comprend laffaire Kerviel et les pertes associées à la diffusion mondiale de la crise des subprimes par les produits dérivés.

Le , le président de la Société générale, Daniel Bouton, annonce une fraude de 4,82 milliardschiffre curieusement souvent « arrondi » à 4,9 dans les médias., due à un seul opérateur de marchéCommuniqué de presse SG, . qui aurait créé « une entreprise dans l'entreprise »Daniel Bouton, conférence de presse de la SG, 24/01/2008., dont le nom sera connu plus tard, Jérôme Kerviel ; et pour 2,1 milliards de dépréciations d'actifs (CDO) dues à la crise des subprimes.

L'affaire Kerviel connaît un développement médiatique et judiciaire sur de nombreuses années mettant en avant les risques bancaires et les failles de sécurité des contrôles internes..

Le montant des positions secrètes prises par Jérôme Kerviel pour engendrer ces pertes serait de 50 milliards d'eurosCommuniqué de la SG du 27 janvier 2008, page 4., somme qui atteint 1,7 fois le montant des fonds propres de la banque qui s'élevaient à 30,7 milliards d'eurosà la dernière publication la fin septembre 2007, selon le communiqué des résultats du troisième trimestre de la SG, 7 novembre 2007, page 4..

En même temps, la société communique une estimation des résultats de son exercice 2007 de 900 millions d'euros et annonce une augmentation de capital de 5,5 milliards d'euros destinés à couvrir son manque de fonds propres.

Si on impute à Jérôme Kerviel la responsabilité de la perte de 4,82 milliards enregistrée à l'issue de la liquidation de ses positions, celle-ci serait la fraude la plus élevée de tous les temps qui ait été causée par un « rogue trader », employé d'un établissement financier.. Le trader est reconnu coupable par le tribunal correctionnel de Paris le .

Dans une lettre au secrétaire général de l'AMF, Gérard Rameix, la présidente de l'Association de défense des actionnaires minoritaires, Colette Neuville, s'est étonnée du décalage entre l'estimation faite par la banque en septembre de ses pertes liées à la crise des subprimes et l'annonce en , au moment de la révélation des « pertes Kerviel » de 2,05 milliards d'euros de nouvelles dépréciations d'actifs..

Mécanisme de la fraude et chronologie de la crise Le mécanisme de la fraude L'activité de trading ou d'arbitrage, officiellement pratiquée par le trader, ne consiste pas à parier sur la hausse ou la baisse du marché (ce que l'on appelle une position directionnelle), mais à simultanément prendre deux positions en sens inverses devant globalement s'annuler, insensibles aux variations du marché, mais permettant seulement un faible gain à la marge. Comme l'explique la Société générale, « Ces écarts de valeur étant le plus souvent à la fois faibles et temporaires, de telles activités d'arbitrage supposent que les opérations réalisées soient très nombreuses et puissent porter sur des nominaux importantsCommuniqué de presse de la SG du 27 janvier 2008, page 1. ».

Il s'agit simultanément d'acheter un produit ou un portefeuille A et de vendre un produit ou un portefeuille B aux caractéristiques très proches pour ne gagner que sur cette très légère différence. Dans le cas de la fraude, si l'achat du portefeuille A était bien réel, la vente, ou certains éléments, du portefeuille B étaient cependant fictifs, selon l'explication de la Société générale. Par conséquent, le trader se retrouvait avec une position A non couverte et « directionnelle », c'est-à-dire vulnérable aux variations du marché.

En 2007, Kerviel investit sans autorisation deux fois 30 milliards, pour un gain de 1,4 milliard qu'il parvient, selon ses propres dires, à dissimuler à sa hiérarchieL'Engrenage : mémoires d'un trader, Flammarion, 2010. .

La banque s'est retrouvée au cours du week-end du 19- avec une position ouverte de 50 milliards d'euros, misant globalement sur la hausse du marché. Plus précisément, au , ces positions se composaient de 30 milliards d'euros de futures sur l'indice Eurostoxx, de 18 milliards d'euros sur l'indice DAX et de 2 milliards d'euros sur l'indice FTSELe caractère de "futures" des contrats apparaît dans le communiqué de presse de la SG du 27 janvier 2008, ; la répartition précise entre les trois indices a été exposée le même jour par Jean-Pierre Mustier, directeur-général adjoint de la Banque, lors d'une conférence de presse comme retranscrit par une dépêche de l'Agence France-Presse disponible sur le site du quotidien La Libre Belgique, consulté le 28 janvier 2008..

Les Société Générale comité spécial février 2008 doc pdf lien brisé. et Société Générale documentIG_23987 green pdf lien brisé., la Société générale a rendu public et mis en ligne sur son site web deux rapports de son inspection générale qui détaillent avec minutie tous les échanges avec les services de contrôle et les mécanismes ayant permis la fraude. La conclusion la plus importante du premier rapport est la suivante :

Le rapport de synthèse du évoque toutefois « des indices de complicité interne, celle d’un assistant trader, agent du « middle office opérationnel » dédié à l’activité de JK ».

La vente à perte des positions (21-23 janvier) Selon les dirigeants de la Société générale, la position frauduleuse a commencé à être détectée par les services de contrôle le vendredi , le trader aurait reconnu « avoir commis des irrégularités » le samedi , et « l'exposition totale est entièrement connue » dimanche Communiqué de presse de la SG du 27 janvier 2008, page 3..

Le dimanche 20, Daniel Bouton, président de la Société générale, informe les autorités de tutelle, c'est-à-dire le gouverneur de la Banque de France et le secrétaire général de l'AMF, et informe le Comité des Comptes de la banque qu'il a décidé de liquider les positions dangereuses au plus vite, et de reporter les annonces des résultats annuels qui étaient programmées pour le lendemain.

Du lundi 21 au mercredi 23, un trader unique est chargé de la liquidation des positions accumulées par Jérôme Kerviel. Compte tenu de la vive baisse des indices boursiers sur cette période, l'opération se conclut par une perte que la Société générale estime à 4,82 milliards d'eurosLa procédure de débouclage par trader unique a été évoquée par Jean-Pierre Mustier dans sa conférence de presse du 27 janvier, et est signalée par une dépêche de l'Agence France-Presse disponible sur le site du quotidien La Libre Belgique ; le montant (légèrement revu à la baisse) est évoqué dans un article en ligne sur le site challenges.fr, sites tous deux consultés le 28 janvier 2008..

En réalité, l'enquête a fait apparaître que la perte avait été de 6,3 milliards., desquels la banque a soustrait le 1,4 milliard de bénéfice que les positions de Jérôme Kerviel avaient fait gagner à la banque et qui avaient été pris en compte dans le bilan arrêté au .

La Société générale a obtenu du ministère des finances de réintégrer les pertes faites en dans le bilan de 2007, ainsi que le remboursement des impôts payés.

La banque a souhaité vendre les positions avant d'alerter la justice et le public. En effet, si le marché avait été informé plus tôt et avait décidé de jouer contre les positions de la Société générale, la perte aurait pu être, selon Daniel Bouton, « dix fois pire »Fragilisée, la Société générale redevient une proie, in Investir , samedi 26 janvier 2008, page 12.. Elle aurait donc absorbé plus que les fonds propres de la banque.

Cependant, si la Société générale avait revendu ses titres sur plus long terme, les pertes auraient peut-être été plus importantes.

Une enquête de l'AMF a conclu que le secret sur la fraude elle-même a été bien gardé jusqu'à ce que l'information soit rendue publique. Cependant, des rumeurs de dépréciation d'actifs, et même de faillite, ont circulé sur le marché boursier du (au moins) au , relayées par la presse spécialiséeNotamment L'action Société générale chute sur des rumeurs de dépréciations, dépêche Reuters du 18 janvier 2008, ; Défiance face aux banques françaises in Investir du 19 janvier 2008 ; La Société générale lourdement sanctionnée à la Bourse de Paris in La Tribune du 21 janvier 2008 , Société générale share slide in Wall Street Journal, 22 janvier 2008 ; Des craintes de dépréciations d'actifs font plonger le titre SG, in Les Échos, 24 janvier 2008 ; Le cours de la SG sous pression, in La Tribune, du 24 janvier 2008.. Ces rumeurs étaient liées aux dépréciations relatives au marché des subprimes.

L'annonce publique de la fraude (24 janvier) C'est le jeudi 24 au matin, une fois toutes les positions liquidées, que les dirigeants de la banque informent le public de l'ensemble des pertes récentes, tant celles liées à la fraude que celles dues à la dépréciation de créances liée à la crise des subprimes et déposent leur plainte.

Après s'être volontairement rapproché des services policiers le , Jérôme Kerviel a été mis en examen le 28 notamment pour « abus de confiance », « faux et usage de faux » et laissé en liberté sous contrôle judiciaire contre l'avis du parquetSociété générale : Kerviel mis en examen mais libre sous contrôle judiciaire..

Mais le parquet a fait appel de la décision, justifiant sa demande d'incarcération par la nécessité de ne pas communiquer avec d'éventuels complices, ce qui était d'autant plus étonnant que la banque affirmait qu'il avait agi seul.

La veille de l'audience, le courtier d'une ancienne filiale de la Société générale a été mis en garde à vue, et des messages SMS échangés entre lui et Jérôme Kerviel avant sa mise à pied ont été communiqués au parquet par la Société générale. Leur publication par plusieurs journaux le matin de l'audience a donné à penser à la cour d'appel que les soupçons du parquet étaient fondés, et qu'il y avait lieu de l'incarcérer. Le lendemain, le prétendu complice a été libéré de sa garde à vue, et aucune accusation n'a été retenue contre lui par le parquet financier : il passait effectivement des opérations de Jérôme Kerviel, mais tout était fait régulièrement avec les autorisations de la Société générale.

Les conséquences pour la banque Cette perte de 4,9 milliards d'eurosLa Société générale demeure bénéficiaire mais son bénéfice est sévèrement amputé par ces moins values., cumulée à celle de 2,1 milliards liées aux subprimes, met la banque en situation de devoir reconstituer ses fonds propres en prévoyant une augmentation de capital dont elle compte obtenir 5,5 milliards d'euros.

En plus de la mise à pied de Jérôme Kerviel, la banque aurait pris des sanctions contre plusieurs managers dont Luc François, le patron du pôle actions et dérivés, et Pierre-Yves Morlat, responsable du trading actions. Est également affecté Jean-Pierre Lesage, responsable des Ressources de SG CIB. Par ailleurs, Christophe Mianné est rétrogradé au poste de responsable du pôle actions et dérivés, fonction qu'il occupait jusqu'en décembre, Luc François n'étant à cette date que responsable du trading actions. En décembre, M. Mianné avait été promu à la tête de l'ensemble des activités de marché.

La perte a entraîné la remise en cause (par les médias et certains hommes politiques notamment) de la crédibilité du président de la Société générale Daniel BoutonNotamment : Le Figaro Économie du 30 janvier 2008 titre "Société générale : le conseil se prononce sur le sort du président", Les Échos du 30 janvier titrent "Conseil à haut risque à la Société générale".. Si le conseil d'administration du l'a maintenu dans ses fonctions, un Comité spécial d’administrateurs indépendants a été créé afin de contrôler la gestion de cette crise (enquête, mise en place de mesures internes, qualité de l'information donnée par la banque, etc.). Ce comité comprend trois personnes : Jean-Martin Folz (président), Jean Azéma et Antoine Jeancourt-GalignaniCommuniqué de la SG du 30 janvier 2008..