thumb|right|260 px|Le cobra royal est une espèce presque exclusivement ophiophage : son nom de genre est d'ailleurs Ophiophagus thumb|right|260 px|En Inde, le cobra peut à son tour être la proie d'un mammifère occasionnellement ophiophage, la mangouste (Général Douglas Hamilton, 1892)

L'ophiophagie est le fait de capturer et consommer des serpents pour se nourrir. Le terme vient du grec ancien ophis (οφίς) qui veut dire serpent et de phagein (φάγειν) qui signifie manger. On peut trouver tous les degrés de dépendance vis-à-vis de cette source de nourriture, de la consommation accidentelle ou occasionnelle (très nombreuses espèces), jusqu'à une ophiophagie étroitement spécialisée (cobra royal, plusieurs couleuvres, rapaces du groupe des circaètes).

La capture de serpents venimeux nécessite des adaptations particulières de la part des espèces ophiophages.

Espèces ophiophages

thumb|left|120 px|Hérisson thumb|left|120 px|Mangouste naine

On trouve des prédateurs de serpents dans de nombreux groupes de vertébrés terrestres : crocodiliens, tortues, grands lézards carnivores, serpents, oiseaux, mammifères. Les serpents aquatiques sont également susceptibles d'être capturés et ingérés par des oiseaux, des requins, des poissons et des crabes.

Dans le cas des espèces chez lesquelles l'ophiophagie n'est qu'occasionnelle, voire accidentelle, il n'est pas toujours possible de déterminer si les serpents consommés ont été capturés vivants ou s'ils ont été trouvés morts, notamment sur les routes Errington, P.L. & Breckenridge, W.J., 1938. Food habits of Buteo hawks in north-central United States. The Wilson Bulletin, 50, 113-121. Article. : il s'agit alors de nécrophagie et non d'ophiophagie au sens propre.

Mammifères

En dépit de l'imagerie populaire qui voit en certains d'entre eux — les mangoustes par exemple — de redoutables prédateurs de serpents, aucun mammifère ne semble appartenir à la catégorie des ophiophages spécialisés : les serpents ne sont guère plus que des proies accessoires dans le régime alimentaire de diverses espèces. Le simple chat domestique ne dédaigne pas de chasser un serpent et s'en nourrir quand l'occasion se présente.

Quelques familles sont toutefois régulièrement citées comme comportant des espèces consommatrices de serpents : les Didelphidae (opossums), les Erinaceidae (hérissons), les Mustelidae (blaireaux), les Mephitidae (moufettes) et les Herpestidae (mangoustes).

Oiseaux

Une synthèse parue en 1932 Guthrie, J.E., 1932. Snakes versus birds ; birds versus snakes. Wilson Bulletin, 44, 88-113. Article. recense un peu moins d'une centaine d'espèces d'oiseaux consommateurs de serpents. Il ne s'agit là que d'un ordre de grandeur puisque, d'un côté, la liste mentionne divers ophiophages très occasionnels (oiseaux de mer, canards, pies-grièches, etc.) sans exclure d'éventuels cas de nécrophagie, mais que, d'un autre côté et de l'aveu même de J.E. Guthrie, son auteur, elle n'est pas exhaustive. De fait, depuis cette date, la littérature scientifique a régulièrement signalé de nouveaux cas d'ophiophagie chez les oiseaux.

Rapaces Si de nombreux oiseaux se nourrissent à l'occasion de serpents, les espèces réellement spécialisées sont rares : elles appartiennent toutes au groupe des rapaces diurnes. C'est le groupe qui représentait déjà le plus gros contingent d'espèces, une trentaine, dans la liste de Guthrie.

La sous-famille des Circaetinae — d'ailleurs couramment nommés snake eagles ou serpent eagles, « aigles de serpents », en anglais — comporte essentiellement des espèces spécialistes Hertel, F., 1995. Ecomorphological indicators of feeding behavior in recent and fossil raptors. The Auk, 112, 890-903. Article... Il s'agit des circaètes, des serpentaires et du bateleur des savanes, une quinzaine d'espèces qui presque toutes sont prédatrices d'ophidiens, et qui pour la plupart consomment prioritairement cette catégorie de proies. Dans certaines régions par exemple, les serpents peuvent représenter plus de 95 % du régime alimentaire du circaète Jean-le Blanc, que ce soit en poids ou en nombre de proies Gil, J.M. & Pleguezuelos, J.M., 2001. Prey and prey-size selection by the short-toed eagle (Circaetus gallicus) during the breeding season in Granada (south-eastern Spain). Journal of Zoology, 255, 131-137. Résumé..

thumb|left|120 px|Macagua rieur

Parmi les autres rapaces, il faut mentionner un faucon, le macagua rieur (Herpetotheres cachinnans), l'une des rares espèces nettement spécialisées Bobinsky, A., 2004. "Herpetotheres cachinnans". Animal Diversity Web. hors du groupe des circaètes, et jouissant de longue date d'une grande réputation de destructeur de serpents dangereux en Amérique du Sud Brazil, V., 1914. La défense contre l'ophidisme. Pocai & Weiss, São Paulo, 319 p. Livre.. Sans être aussi spécialistes, la plupart des buses capturent régulièrement des serpents, venimeux ou non. Localement, en particulier les années de pullulation des campagnols, la buse variable peut exercer une forte pression de prédation sur les vipères Selås, V., 2001. Predation on reptiles and birds by the common buzzard, Buteo buteo, in relation to changes in its main prey, voles. Canadian Journal of Zoology, 79, 2086-2093. Résumé.. Les serpents marins eux-mêmes peuvent être victimes de certains aigles pêcheurs : le pygargue blagre est considéré comme un prédateur régulier d'Hydrophiidae australiens Heatwole, H. & Cogger, H., 1994. Sea snakes of Australia. In Gopalakrishnakone, P. (Ed.). Sea Snake Toxinology. National University of Singapore Press, p. 170. Livre en ligne..

Paradoxalement, le plus populaire des rapaces prédateurs de serpents ne peut être considéré comme spécialisé : le Messager sagittaire est certes capable de capturer des serpents, y compris venimeux, pour s'en nourrir, mais il est avant tout un prédateur d'arthropodes (insectes, araignées, scorpions) et de petits mammifères Sherman, P. & Rasmussen, P., 2007. Sagittarius serpentarius. Animal Diversity Web..

Grands échassiers

Autres oiseaux

Reptiles

Diverses espèces de reptiles consomment d'autres reptiles, lézards ou serpents, de façon occasionnelle ou régulière, voire exclusive.

Crocodiles

Lézards

De nombreux grands lézards carnivores (varans, hélodermes) sont susceptibles de consommer des serpents. Ce type de proies figure au menu d'une quinzaine de varans au moins Losos, J.B. & Greene, H.W., 1988. Ecological and evolutionary implications of diet in monitor lizards. Biological Journal of the Linnean Society, 35, 379-407. Résumé. Diemer, D., 2000. Varanus exanthematicus. Animal Diversity Web.. Ces lézards sont principalement consommateurs d'insectes et d'invertébrés ; lorsqu'ils capturent des vertébrés, il s'agit le plus souvent d'autres lézards, les serpents ne constituant généralement que des proies occasionnelles. Deux varans sont toutefois considérés comme des ophiophages réguliers, sinon spécialisés : le varan du Pacifique (Varanus indicus) et surtout Varanus griseus. Certains, comme V. griseus, le varan de Komodo ou le varan de Spencer (V. spenceri) peuvent s'attaquer à des serpents venimeux.

Serpents

De très nombreuses espèces de serpents sont capables d'attaquer et d'ingérer d'autres serpents, en particulier de jeunes individus d'autres espèces, voire de leur propre espèce (cannibalisme). Mais c'est aussi dans ce groupe que l'on trouve les régimes ophiophages les plus spécialisés.

C'est le cas des serpents du genre Lampropeltis (famille des Colubridés) qui consomment régulièrement d'autres petits serpents, bien qu'ils se nourrissent également de petits mammifères.

Le Cobra royal est quant à lui un ophiophage strict, même s'il peut se nourrir d'autres proies si la nourriture manque.

Certaines espèces ont développé une immunité totale ou partielle aux venins d'autres serpents, leur permettant de s'attaquer à des espèces venimeuses (cas de nombreux Lampropeltis par exemple).

Requins

Certains grands requins appartenant aux familles des Carcharhinidae et des Lamnidae sont occasionnellement ophiophages Wetherbee, B.M. & Cortés, E., 2004. Food consumption and feeding habits. In Carrier, J.C., Musick, J.A. & Heithaus, M.R. (Eds.) Biology of Sharks and Their Relatives. CRC Press, p. 225-237. Livre en ligne..

Localement, et notamment en Nouvelle-Calédonie Rancurel, P. & Intès, A., 1982. Le requin tigre, Galeocerdo cuvieri Lacépède, des eaux néocalédoniennes, examen des contenus stomacaux. Tethys, 10, 195-199. et en Australie Simpfendorfer, C.A., Goodreid, A.B. & McAuley, R.B., 2001. Size, sex and geographical variation in the diet of the tiger shark, Galeocerdo cuvier, from Western Australia. Environmental Biology of Fishes, 61, 37-46. Résumé., les serpents marins (Hydrophiidae) peuvent constituer une part importante du régime alimentaire du requin tigre. Ces proies sont dominantes (50 %) dans l'alimentation des jeunes requins (longueur inférieure à 1,65 m), mais ne représentent plus que 5 % du régime des plus grands individus (plus de 2,60 m). Le requin tigre est considéré comme un important prédateur de serpents marins dans ces régions du Pacifique.

Adaptations

Les serpentaires ne sont pas immunisés contre le venin, cependant leur plumage peut constituer une protection. Les mangoustes parviennent à leur fin grâce à la rapidité de leur réflexe.

L'ophiophagie et l'homme

Alimentation humaine

L'attitude des sociétés humaines vis-à-vis de la consommation de serpents est contrastée : leur chair est tantôt appréciée comme un mets délicat, tantôt fait l'objet d'interdits alimentaires de nature religieuse ou hygiénique.

Alimentation

L'ophiophagie humaine est attestée dans la plupart des régions du monde, et les serpents ont pu constituer une source de subsistance régulière, voire importante, dans les contrées où ces animaux sont abondants et où certaines sociétés dépendent fortement de la vie sauvage pour leur alimentation : Asie du Sud-Est, Philippines Frei, M. & Becker, K., 2004. Agro-biodiversity in subsistence-oriented farming systems in a Philippine upland region: nutritional considerations. Biodiversity and Conservation, 13, 1591–1610. Résumé., Australie, Afrique, Amérique centrale, Amérique du Sud Klemens, M.W. & Thorbjarnarson, J.B., 1995. Reptiles as a food resource. Biodiversity and Conservation, 4, 281-298. Résumé. Hopkins, J., 2004. Extreme cuisine. Tuttle Publishing, North Clarendon, p. 115-120. Livre en ligne..

thumb|right|150 px|Soupe de serpent (Hong Kong)

Asie

C'est en Asie que cette tradition est le plus ancrée, s'écartant nettement d'une économie de subsistance et représentant même une activité économique non négligeable, tout particulièrement en Chine Stuart, B.L., Smith, J., Davey, K., Din, P. & Platt, S.G., 2000. Homalopsine watersnakes : the harvest and trade from Tonle Sap, Cambodia. TRAFFIC Bulletin, 18(3), 115–124. Article.. Dans le Huainanzi rédigé au av. J.-C., on peut lire que la chair de serpent était déjà particulièrement appréciée des Cantonais voici plus de 2000 ans Union des chercheurs et des élèves chinois en France - Section Toulouse, 2003. La cuisine chinoise... On estime aujourd'hui que la quantité de serpents commercialisés en Chine est comprise annuellement entre et tonnes Zhou, Z. & Jiang, Z., 2004. International trade status and crisis for snake species in China. Conservation Biology, 18, 1386–1394. .. Près de de serpents étaient capturés annuellement pour divers usages dans le nord-est de la Chine à la fin des années 1990, et les marchés de la seule ville de Canton commercialisaient chaque année tonnes de ces animaux à la même époque Zhou, Z. & Jiang, Z., 2005. Identifying snake species threatened by economic exploitation and international trade in China. Biodiversity and Conservation, 14, 3525–3536. Résumé..