Le bagne de Brest est un établissement pénitentiaire, en activité de 1749 à 1858. Le bâtiment principal du bagne, construit par Antoine Choquet de Lindu de 1750 à 1751, dominait le port du long de ses , à l'emplacement de l'actuel boulevard Jean-Moulin, sur la rive gauche de la Penfeld (près de l'actuel hôpital d'instruction des armées). Il fut détruit à la fin des années 1940 lors de la reconstruction de Brest.

Deuxième bagne de France après celui de Toulon, il pouvait loger jusqu'à , et a accueilli près de en un siècle, dont un tiers est mort en détention. Il a joué un rôle clef tant pour l'institution judiciaire et pénitentiaire que pour la ville de Brest, marquée par la présence de cette population atypique en plein cœur de la ville et par leurs nombreuses réalisations.

Historique

Après la défaite française de la guerre de Sept Ans, le pouvoir royal comprend l'importance décisive d'une marine puissante, qui ne peut être développée sans de grands travaux de construction dans les arsenaux. La monarchie manque pour cela de main-d'œuvre. Elle va la trouver dans les galères, et cela sans grands regrets : les galères ne peuvent accueillir des canons qu'à la poupe et à la proue, et sont donc devenus inadaptés à l'évolution de la marine de guerre. Le , Louis XV rattache les corps de galères (auparavant indépendants) à la marine royale. Les forçats, jusqu'alors détenus sur leurs navires, devaient bien être hébergés à terre. Un premier bagne est construit à Toulon en 1748. La même année, il est décidé d'en construire un deuxième à Brest. C'est Antoine Choquet de Lindu, architecte du port, qui eut la charge de construire le bagne de la cité du Ponant, qu'il considère comme sa plus grande réalisation.

Dans un premier temps, on cherche s'il est possible de réaffecter un bâtiment existant à cette nouvelle fonction. L'architecte choisit plutôt de construire un bagne ex nihilo, dont l’architecture fût expressément dictée par les objectifs assignés à ce type de résidence. Dans un texte manuscrit, Antoine Choquet de Lindu insiste sur la particularité de l’édifice construit à Brest qui est

Sa localisation fut difficile à décider. Si beaucoup de Brestois désiraient qu'il fût construit à l'intérieur de l'enceinte de l'arsenal, aucun emplacement « en bas de falaise » ne disposait de la place suffisante pour sa construction ni des conditions sanitaires adaptées au bâtiment (eau douce, ventilation…). Aussi fut-il construit finalement à Lannouron, sur la rive gauche de la Penfeld, entre la corderie haute, la caserne et l'hôpital.

Mais le temps presse ! Avant que les travaux ne commencent, une première chaîne de forçats arrive de Marseille en . La corderie basse est donc transformée en bagne provisoire, accueillant quelque 961 premiers détenus, en attendant l'édification d'un bâtiment dédié. En 1752, les travaux étant finis, sont transférées de la corderie dans leur nouvelle prison.

Pendant 106 ans, près de sont détenues dans ces murs, et purgent leurs peines au Bagne de Brest, l'un des plus grands de France. Ils apportent une main d'œuvre considérable à l'arsenal, à l'aménagement et à l'économie de la ville.

En 1802, des Antillais au nombre de 1 500 sont amenés de la Guadeloupe et de Saint-Domingue pour être ensuite déportés en Corse.

Au milieu du , la main-d'œuvre abondante que demandait auparavant la construction des navires devenait moins nécessaire, du fait de la mécanisation et du recours à la machine à vapeur. La force de travail des bagnards, autrefois indispensable à l'arsenal, devenait inutile et encombranteMusée de la Marine, château de Brest, tout du moins en métropole. Dans les colonies, en revanche, l'abolition de l'esclavage provoqua la fin d'une main d'œuvre toute trouvée, que pouvaient utilement remplacer les malheureux forçats. En outre, un débat s'engageait sur l'utilité sociale des bagnes, alors que les conditions d'hygiène y étaient déplorables, faisant du bâtiment un danger sanitaire, foyer épidémiologique certain (une épidémie de choléra y sévit pendant trois mois à l'automne 1849). En 1852, les forçats furent donc désormais envoyés dans les colonies pénitentiaires, en particulier à Cayenne (Guyane) pour les condamnés transitant par Brest. Après le départ d'un vers Cayenne, le bagne fut donc fermé, en tant qu'établissement pénitentiaire, le .

Un temps laissé désert, le bâtiment trouva dans le stockage de matériel pour l'arsenal une nouvelle fonction (en 1878, on y entreposait de la literie pour la Marine). Il servit ensuite, pendant la Première Guerre mondiale, d'hôpital complémentaire, puis de centre de réforme et enfin de magasin.

Bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment aurait pu être réhabilité. Mais le commandement de l'arsenal a préféré que soient rasés tous les grands bâtiments de la rive gauche de la Penfeld, récupérant les gravats pour renforcer les murs de la base navale, et combler les dénivellations de la nouvelle ville, notamment aux abords de la muraille. Les murs du bagne ont donc servi notamment à renforcer la protection du site militaire, au cœur de la ville.

La « prison-machine » : corriger les corps et les esprits

Michel Foucault voit dans le bagne une « prison-machine »Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris : Gallimard, 1975 dont la vocation consiste d’une part à priver les condamnés de leur liberté, d’autre part à les corriger c’est-à-dire à exercer sur leurs corps et leurs esprits un ensemble de dispositifs destinés à normaliser leurs comportements.

Le bagne brestois est emblématique de cette évolution de la justice carcérale. Le bâtiment doit permettre d’une part de surveiller, d’autre part de priver de liberté, enfin de garantir l’existence physique des individus. Le bagne de Brest se caractérise par sa forme panoptique, anticipant les travaux de Jeremy Bentham sur l'organisation de nouvelles prisons. En plaçant les postes de garde au centre de l’édifice, en permettant aux gardiens de surveiller d'un même endroit (tour centrale ou chambre des officiers) une salle entière, l'architecte permet une surveillance totale des prisonniers qui, à aucun moment, ne peuvent se soustraire au regard de leurs gardiens. Michel Foucault insistera sur l'importance de la surveillance globale comme moyen de coercition sur les détenus.

C’est dans ce lieu qu’était expérimentée, pour reprendre l’expression de Michel Foucault, la « technologie corrective de l’individu ». Voleurs et assassins y étaient contraints à une discipline totale. Le travail devait participer à la réhabilitation des individus « déviants » que la société se devait de remettre dans le droit chemin. Le bagne est donc une structure destinée à les rendre dociles et utiles. Une réhabilitation qui passait également par la discipline religieuse, comme l’atteste « l’autel sur roulettes » prévu par l’architecte Antoine Choquet de Lindu et « que l’on transporte au pied de l’escalier pour venir à l’enfilade des salles et y dire la messe (…), les forçats ne bougeant point de leurs bancs ».

L'ouverture du bagne sur l'extérieur et la possibilité laissée à des badauds d'entrer dans l'enceinte se voulait avoir également un rôle pédagogique. Le rôle social du bagne est bien également d'inspirer l'effroi et la pitié — ainsi espérait-on dissuader les témoins extérieurs de commettre des fautes qui pourraient à leur tour les conduire à la place de ceux qu'ils observent. Une curiosité morbide pousse donc certains visiteurs à venir se rendre compte sur place, si bien que le bagne fit l’objet d’un « tourisme carcéral », comme en témoigne un manuscrit anonyme de 1842Excursion en Bretagne, 1842, BMB, MS183 : deux jeunes gens d’une vingtaine d’années, en voyage de découverte dans la région, profitent d'un passage à Brest pour pousser les portes de l’établissement pénitentiaire, découvrir et décrire la vie des condamnés et la vie au bagne.

Cette philosophie corrective atteint vite ses limites. François Vidocq, dans ses mémoires, décrit avant tout l'institution comme un lieu de corruption des âmes plutôt qu'un lieu de réhabilitation. Pour ne pas subir les injures ou les humiliations de ses codétenus, les nouveaux arrivants se livrent vite au blasphème et aux outrages, y compris les membres du clergé. La pression sociale de la société carcérale pousse les détenus à la « perversion », comportement de façade dans un premier temps, mais qui modifie progressivement le fond des individus. Vidocq en tire la conclusion que là où un séjour de quelques mois pourrait permettre effectivement de « corriger les âmes » des délinquants, les bagnards en sortent, au bout de cinq ou dix ans, complètement corrompus, et gardent dans leur nouvelle vie les vices qu'ils ont contractés au bagne. Loin de la philosophie corrective de départ, cette solution de détention est donc déjà criminogène, d'autant plus que la hiérarchie qui se développe dans la société des bagnards donne le premier rôle aux assassins et aux délinquants les plus endurcis.

Philippe Jarnoux, spécialiste du bagne brestois, voit dans cette nouvelle réponse pénale une première expérience totalitaire. À une époque où les documents administratifs sont pauvres, la mise en fichier des bagnards, l'enregistrement très précis de leur description physique, de leur origine et du motif de leur condamnation, et leur attribution d'un numéro d'immatriculation est une des premières expériences de fichage. Cette « première tentation totalitaire » est précurseure du fichage et du codage des individus qui va se développer au et au .

Une architecture novatrice

Le bâtiment principal

thumb|alt=, Bibliothèque Nationale de France|Une salle de détention.Le bâtiment, long de 260 mètres et haut de , est constitué d'un pavillon central, prolongé de part et d'autre par deux ailes, ayant chacune à leur extrémité un autre pavillon, plus petit. L'édifice était conçu pour répondre à trois objectifs : maintenir aisément la police, éviter l'évasion des forçats, leur fournir les besoins indispensables à la vie.

Pour les deux premiers aspects, le choix est fait de diviser les espaces. Deux ailes sont construites, encadrées d'un grand pavillon central et des pavillons extérieurs. Les ailes étaient destinées aux prisonniers. Toujours dans l'idée de diviser les espaces, deux étages sont construits. Chacune des quatre salles recevant les condamnés est elle-même divisée en deux par un mur d'. Au premier étage, la salle située au Nord renferme une section plus petite où sont détenus les suspects et les indociles.

Sous les combles, une salle a notamment servi à loger les invalides, les malades incurables ou les convalescents. Quelques cellules permettaient également de maintenir des détenus à l'isolement. S'y trouvent également une chapelle et des ateliers.

thumb|Banc ou taulard. La nuit, les bagnards étaient attachés par les pieds sur cette couchette.L'ensemble des prisonniers est donc réparti en neuf salles différentes, les condamnés à perpétuités n'étant pas mélangés aux autres. Une salle type mesure de long, de large et de haut. Elle est meublée de 28 « lits » en bois (nommés « bancs » ou « taulards ») sur lesquels jusqu'à 20 forçats peuvent dormir côte à côte, tout en restant enchaînés, soit 600 forçats par salle. En son centre se trouvent une cuisine et une cambuse (réserve de vivres). Sur le côté était aménagé une allée où les argousins font en permanence leur ronde, éclairée la nuit par des fanaux accrochés à chaque fenêtre.

Tout est fait pour pouvoir cloisonner les espaces en cas de sédition. L'architecture permet une surveillance globale depuis les pavillons. Pour les salles de détention accueillant les condamnés aux plus longues peines se trouvent, derrière les grilles du bâtiment central, des canons chargés de mitraille.