thumb|350px|Des fillettes dans la ma’abarah de Beit Lid, 1950.

Les ma’abarot ( ), au singulier ma’abarah étaient des camps de transit établis en Israël qui accueillirent dans les années 1950 jusqu'à réfugiés juifs. Les conditions de vie précaires dans ces camps ont laissé une empreinte dans la mémoire collective israélienne, en particulier dans celle des juifs originaires des pays arabes et musulmans, qui y étaient les plus nombreux.

Le mot hébreu dérive du mot , transit en français.

Histoire Contexte Ces camps ont été établis à la suite de la fondation d'Israël en 1948 pour accueillir de manière temporaire principalement des réfugiés juifs des pays arabes et - quoique dans une moindre proportion - des réfugiés d’Europe survivants de la Shoah, à un moment où il n'y avait plus d'habitations en nombre suffisant pour les Israéliens : . Les importantes confiscations d’immeubles appartenant à des Arabes par le biais de la loi sur la propriété des absents ne suffisant pas (170 000 personnes étaient ainsi logées fin Joseph Schechtman, (1952): The Arab Refugee Problem. New York, 95-96, 100-01.), des camps de transit ont été créés. thumb|Les résidents d'une maabara faisant la queue devant un dispensaire

Réfugiés À la fin de 1949, il y avait résidant au sein des ma’abarot ; fin 1951, on dénombrait réparties dans environ Ma’abarot par Miriam Kachenski, . ; l’arrivée de en Israël dans les années 1950 a porté la proportion de ces Juifs au sein des ma’abarot à un tiers. En 1951, les résidents des camps de transit forment le cinquième de la population d'Israël, qui comptait alors habitantsAkadem, lire en ligne : .

Plus de 80 % des résidents sont d'origine orientale83 % des réfugiés sont d'origine orientale en 1951, Marius Schattner, Histoire de la Droite israélienne: de Jabotinsky à Shamir, Complexe, 1991, p.271.

. Les réfugiés européens trouvaient de meilleurs logements grâce à des contacts personnels qui faisaient défaut aux réfugiés des pays arabes et musulmans ; et les yiddishophones bénéficiaient d'une préférence sur le marché de l'emploi"Western immigrants secured housing in the cities of the coastal plain, food and jobs through personal contacts which the immigrants from Muslim lands lacked. Yiddish speakers were given preference over the easterners when it came to employment.", lire en ligne : . Les problèmes de logement ont rapproché les juifs originaires d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, créant une culture commune"In these neighborhoods they had the opportunity to forge a shared culture. The rise of impoverished North African and Middle Eastern urban neighborhoods and peripheral towns is important for understanding the new musical form that emerged out of this new proximity", Amy Horowitz, Mediterranean Israeli Music and the Politics of the Aesthetic, Wayne State University Press, 2010, p.40, lire en ligne : , et contribuant à tracer une frontière ethnique en Israël entre juifs européens et juifs mizrahim"Peripheral placement, housing difficulties [...] sharpened ethnic lines and distinctions between Israel's European and Mizrahi populations", Amy Horowitz, Mediterranean Israeli Music and the Politics of the Aesthetic, Wayne State University Press, 2010, p.42, lire en ligne : .

Conditions de vie thumb|Des résidents d'un camp de transit pendant les jours pluvieux de l'hiver 1951 évacuent les eaux autour de leurs habitations . Comme les baraquements sont temporaires, il n'y a ni eau courante ni électricité. Les conditions de vie sont difficiles. Selon le témoignage d'un journaliste, dans le camp de Migdal-Gad, on comptait deux robinets pour 1000 personnes, les douches ne fonctionnaient pas, et avaient été transformées en toilettes ; les toilettes, sans plafond, étaient infestées de mouchesAnita Shapira, Israel: A History, lire en ligne : . . .

Des écoles primaires ont été construites dans ces camps. Mais il fallait se rendre en ville pour une scolarité dans le secondaire. L'insuffisance des moyens de transport, les difficultés liées au changement de langue, et les conditions de vie éprouvantes dans les ma'abarot ont rendu parfois impossible pour les jeunes résidents des camps la poursuite d'études secondaires. Cela a hypothéqué leurs chances d'insertion sociale et leur avenir économiqueAvraham Shama,Mark Iris, Immigration Without Integration: Third World Jews in Israel, Cambridge, 1977, p.48, lire en ligne : .

Les camps proposaient des services médicaux, qui ont préservé le pays d'épidémies majeures pendant la période difficile des années 1950.

Un Bureau du Travail (Lishkat Avoda) était établi dans chaque ma'abara, pour proposer des emplois. Toutefois, le taux de chômage était très important. Les résidents subissaient les effets de leur isolement géographique et culturel.

Emplacements thumb|Des immigrants dans la ma'abara de Rosh Haayin (1950) Le gouvernement israélien a choisi l'emplacement des camps de transit en fonction de plusieurs critères :

1. Le critère économique : les camps étaient situés près de zones où l'on trouvait des emplois dans les secteurs de l'agriculture et des services publics.

2. Le critère démographique : le gouvernement a privilégié des zones de faible peuplement ; le but aurait été d'éviter la surpopulation dans les grands centres urbains.

3. Le critère stratégique : les camps devaient sécuriser les frontières et les zones à faible densité de peuplement. Lors de la guerre de 1948, Israël avait connu une expansion au-delà des limites prévues pour l'Etat juif dans le plan de partition de l'ONU. Le gouvernement a considéré que la présence d'une population israélienne était essentielle pour établir et affirmer la souveraineté d'Israël sur ces territoires et pour parer les incursions de fermiers arabes palestiniensAmy Horowitz, Mediterranean Israeli Music and the Politics of the Aesthetic, Wayne State University Press, 2010, p.41, lire en ligne : . Ainsi, 18 % des camps de transit furent installés dans les régions du Sud et dans le Néguev ; 27 % au Nord en Galilée et HaEmek

La moitié des camps de transit furent établis dans des zones frontalièresIrit Katz (2017) ‘The Common Camp’: temporary settlements as a spatio-political instrument in Israel-Palestine, The Journal of Architecture, 22:1, 54-103 (p.65), lire en ligne : https://doi.org/10.1080/13602365.2016.1276095.Kozlovsky, R., "Temporal States of Architecture: Mass Immigration and Provisional Housing in Israel". In S. IsenstadtandK.Rizvi,K(Eds.), Architecture and Politics in the Twentieth Century: Modernism and the Middle East, (2008), pp.140–60 (p.146), Washington: University of Washington Press. (voir les cartes ci-dessous).

Transformation des lieux Le temps passant, les ma’abarot se métamorphosèrent en véritables quartiers et furent absorbées par les villes auxquelles elles étaient attachées. Plusieurs ma’abarot sont devenues des villes à part entière, par exemple Kiryat Shmona, Sdérot, Beït Shéan, Yoqneam, Or Yehuda et Migdal HaEmek.

Le nombre de personnes résidant dans les ma’abarot commença à décliner en 1952, et les dernières ma’abarot furent fermées vers 1963.

Témoignage thumb|Réfugiés yéménites dans la maabara de Rosh Ha-Ayin en 1950 , témoigne le journaliste Mordecaï Soussan, né au Maroc, dans Moi, Juif arabe en Israël, 1985.

Au cinéma Le film israélien Sallah Shabati (1964) d'Ephraim Kishon illustre les difficultés rencontrées par les nouveaux immigrants installés dans une ma’abarah. .

Le film israélien Tipath Mazal (« Un brin de chance »), de Zeev Revah (1992) évoque le passage dans une ma'abarah d'une jeune chanteuse juive marocaine et de sa familleIsraeli Film: A Reference Guide, p.36, lire en ligne : . Avec la chanteuse Zehava Ben dans le rôle principal, . thumb|Une petite fille portant son frère traverse, les pieds dans la boue, le camp de Beit Lid

Dans la littérature Shimon Ballas, juif irakien né en 1930, émigré en Israël en 1951, publie Ha-ma’abara / Le camp de transit tout d’abord en arabe puis en hébreu en 1964. .

, également juif irakien né en 1926, a émigré en Israël en 1949 ; il évoque les camps de transit israéliens dans son premier roman en hébreu (ses précédents récits étaient composés en arabe), All Men are Equal – But Some are More (1974) ("Tous les hommes sont égaux, mais certains le sont plus que d'autres", More Shavim ve-Shavim Yoter). Le roman croise deux récits : l'un est centré sur la famille irakienne du héros David Asher, envoyée dans une maabara dans les années 1950, l'autre raconte le service militaire de David pendant la Guerre des Six jours de 1967. Adia Mendelson Maoz, Multiculturalism in Israel: Literary Perspectives, Purdue University Press, 2014, p.80-81, lire en ligne : .

Dans Le Bruit de nos pas de la romancière israélienne Ronit Matalon (traduit en français en 2012 aux éd. Stock), "la vie de l’auteure et celle de sa mère dans une baraque de la ma‘bara de Gane Tiqva sont au cœur du récit. Lucette élève ses trois enfants en gagnant péniblement de quoi vivre comme femme de ménage. Le père les a abandonnés en s’engageant dans une forme d’agitation politiqueRina Cohen Muller, « À la recherche du Levant perdu : des écrivains d’Israël racontent l’Égypte », Yod [En ligne], 14 | 2009, mis en ligne le 31 octobre 2011, consulté le 28 novembre 2017. URL : http://yod.revues.org/362 ; DOI : 10.4000/yod.362 ."

Dans un roman de Paula Jacques, Au moins il ne pleut pas (2015), deux adolescents juifs égyptiens, emmenés en 1959 dans la ma'abara de Kiryat SoulamLire en ligne : , à quarante kilomètres de Haïfa, fuient .

Avraham Shama, juif irakien né en 1942A.Shama écrit qu'il a 6 ans en 1948, lire en ligne : , émigré en Israël en 1951, devenu professeur et doyen d'université aux Etats-Unis, est l'auteur d'un récit autobiographique, Finding Home: An Immigrant’s Journey. A Memoir (2016) ("Trouver un chez-soi : le voyage d'un immigrant") dans lequel il raconte notamment le traumatisme de l'exil, et les "conditions de vie dégradantes" dans les maabarot"He and his family flee to Israel, where they spend years living in tents and shacks in sub-human conditions in transition camps. He becomes a day laborer, survives a terrible disease, becomes an adult with a different name and personality, gets a college education and a doctorate, and ends his search for home in the United States", "An Interview with Author Avraham Shama", lire en ligne :

L'intérêt de ce qu'on a pu appeler la "littérature des camps de transit" est de représenter l'histoire de la fondation d'une nation du point de vue du groupe non-hégémonique ; ces récits donnent droit de cité au regard de "l'Autre", selon l'analyse de Piera Rossetto"The transit camp literatur (sifrut ha-ma’abarah) portrays history as pictured from the point of view of “the other,” the history of State building and nation building seen from the perspective of the non-hegemonic group. Furthermore, it embodies the history of a glorious past lived in diaspora and ended up wrapped in a cloud of DDT, as symbolised, in Sami Michael’s novel, by the son that watches helplessly his father’s decline", Piera Rossetto, "Space of Transit, Place of Memory: Ma'abarah and Literary Landscapes of Arab Jews" ("Lieu de transit, lieu de mémoire : la ma'abara et les paysages littéraires des Juifs arabes", in Memory and Forgetting among Jews from the Arab-Muslim Countries. Contested Narratives of a Shared Past, eds. Emanuela Trevisan Semi, Piera Rossetto, Quest. Issues in Contemporary Jewish History. Journal of Fondazione CDEC, n.4 November 2012, lire en ligne : .

Cartes

On peut trouver une liste partielle d'une vingtaine de ma'abarot sur les 125 qui ont été créées en cliquant ici

Bibliographie Tom Segev, Les premiers Israéliens, traduit de l'anglais par Sabine Porte, Paris, Calmann-Lévy, 1998.