En linguistique, lévidentialité, aussi appelée médiatif, est, d'une façon générale, l'indication de l'existence de la preuve, de la nature de la preuve, ou du type de témoignage à l'appui d'une assertion donnée. Un marqueur évidentiel est l'élément grammatical particulier (affixe, clitique ou particule) qui indique l'évidentialité.

Introduction

Toutes les langues possèdent des moyens de spécifier la source ou la fiabilité d'une information. Les langues occidentales (par exemple germaniques ou romanes) indiquent souvent l'évidentialité au travers de verbes modaux (le français devoir, le néerlandais , le danois , l'allemand ) ou par d'autres items lexicaux (adverbes et adjectifs : anglais et .) ou encore des propositions complètes (français : « il me semble »).

Le fait de marquer l'évidentialité a des implications pragmatiques. Par exemple, une personne qui exprime une assertion fausse en la présentant comme une croyance peut être considérée comme s'étant trompée ; si elle présente cette assertion comme un fait observé personnellement, elle sera probablement taxée de mensonge.

Certaines langues possèdent une catégorie grammaticale distincte pour l'évidentialité, laquelle doit alors systématiquement être exprimée : par exemple, « les membres de la tribu Wintus ne disent jamais que cela est du pain. Ils disent « ce-qui-m’a-l’air-d’être-du-pain », ou « ce-qui-m’apparait-être-du-pain », ou « ce-qu’on-m’a-dit-être-du-pain », ou « ce-que-je-déduis-être-du-pain », « ce-que-je-pense-être-du-pain », ou le plus vague et intemporel « ce-que-mon-expérience-me-dit-être-du-pain ». Dans les langues indo-européennes, les éléments indiquant la source de l'information sont optionnels, et leur fonction primaire n'est généralement pas d'indiquer l'évidentialité : ils ne forment donc pas une catégorie grammaticale. Les éléments obligatoires des systèmes d'évidentialité grammaticale peuvent être traduits par exemple en français, selon le cas, par : j'ai entendu dire que, je vois / j'ai vu que, je pense que, à ce que j'ai entendu, à ce que je comprends, on dit que, il paraît que, il me semble que, on dirait que, il apparaît que, il s'avère que, apparemment, manifestement, d'après certaines sources, etc.

En 2004, Alexandra Aikhenvald estime qu'environ un quart des langues du monde possèdent des moyens grammaticaux d'exprimer l'évidentialité. Elle signale également qu'à sa connaissance, aucune recherche n'a été menée jusqu'ici sur l'évidentialité dans les langues des signes.

Dans de nombreuses langues possédant des marqueurs grammaticaux d'évidentialité, ces marqueurs sont indépendants du temps, de l'aspect ou de la modalité épistémique (laquelle traduit le jugement propre du locuteur sur la fiabilité de l'information).

L'évidentialité grammaticale peut s'exprimer sous différentes formes (selon la langue considérée), telles que des affixes, des clitiques ou des particules. Par exemple, le pomo oriental possède quatre suffixes d'évidentialité qui s'adjoignent au verbe : -ink’e (sensoriel non visuel), -ine (inférentiel), -·le (ouï-dire), -ya (connaissance directe).

+ Évidentiels en pomo oriental (selon McLendon 2003) Type évidentiel Exemple verbal Glose sensoriel non visuel pʰa·békʰ-ink’e "brûlé"[le locuteur a ressenti lui-même la brûlure] inférentiel pʰa·bék-ine "manifestement brûlé"[le locuteur en a vu une preuve circonstancielle] ouï-dire (rapporté) pʰa·békʰ-·le "brûlé, dit-on"[le locuteur rapporte ce qu'il a entendu dire] connaissance directe pʰa·bék-a "brûlé"[le locuteur en a été directement témoin]

Histoire du concept

C’est après Roman Jakobson. que le terme « évidentialité » a été introduit dans le domaine de la linguistique, dans une grammaire du kwakiutl publiée après sa mort et compilée par Franz Boas. Cependant, il a fallu 10 ans de plus et la publication de Jakobson appelée Embrayeurs, catégories verbales et le verbe russe pour que le terme entre dans l’usage courant. Au début des années 1980, l’« évidentialité » est graduellement devenue un sujet de recherche en linguistique. La première étape importante de cette ascension a été une conférence à Berkeley, en 1981, que les organisateurs avaient baptisée « la première conférence créée dans le but de comparer l’évidentialité dans plusieurs langues ». Les actes de colloque ont finalement été publiés sous le nom Évidentialité : le codage linguistique de l’épistémologie. Grâce à cette collection d’ouvrages crédibles, la notion d’évidentialité avait désormais sa place en linguistique. Depuis, le sujet a été abordé de plusieurs perspectives différentes, des études typologiques (d’où elle tire son origine), en passant par l’étude de la grammaticalisation, de la linguistique cognitive, à la syntaxe et même jusqu’à la pragmatique. Plusieurs autres linguistes tels que Aikhenvald, Dendale, Palmer et Kosta ont également continué les recherches sur le sujet.

« Évidentialité » ou « médiatif » Le français a deux termes qui correspondent au mot anglais « evidentiality ». Le premier est une transposition directe. En effet, évidentialité a été introduit dans la linguistique francophone par Co Vet. dans une critique de Chafe. Alors que ce terme a l’avantage de clairement faire le lien entre les principales études américaines sur le sujet, il est rejeté par certains chercheurs français (voir en particulier Zlatka Guentchéva) sous prétexte que le mot français « évidence » est dans la même famille linguistique, mais signifie en fait le contraire du terme anglais « evidence ». En d’autres mots, l’information communiquée est « évidente », rendant toutes autres spécifications au sujet de sa source superflues. Le terme préféré par ces chercheurs est « médiatif ». Le développement du terme « médiatif » en français est remarquablement similaire à celui de « evidentiality » en anglais proposé par Lazard à peu près à la même époque où Jakobson popularisait « marqueurs d’évidentialité ». « Médiatif » a été réintroduit par Z. Guentchéva dans le début des années 1990 et une conférence sur le médiatif (« mediative » en anglais après Chvany) a été organisée à Paris, en 1994. L’acte de colloque, publié sous le titre « l’énonciation médiatisée » 10 ans après les travaux majeurs de Chafe et Nichols, a aidé à établir sa légitimité dans le vocabulaire de la linguistique et de sa communauté francophone.

Types d'évidentialité grammaticale

Selon la typologie d'Aikhenvald (2003, 2004), il existe deux grands types de marquage évidentiel : le marquage d'indirectivité (« type I ») le marquage évidentiel (« type II »)

Le premier type (indirectivité) indique si la preuve existe pour un énoncé donné, mais ne spécifie pas sa nature. Le second type (évidentialité proprement dite) spécifie la nature de la preuve, par exemple visuelle, rapportée ou inférée.

Indirectivité (type I)

Les systèmes d’indirectivité sont courants dans les langues iraniennes, finno-ougriennes, et turques. Ces langues indiquent si la preuve existe pour une source d'information donnée — elles opposent donc l'information « directe » (directement rapportée) et « indirecte » (indirectement rapportée, avec focalisation sur sa réception par le locuteur-destinataire). Contrairement aux autres systèmes évidentiels (de type II), le marquage de l'indirectivité ne fournit pas d'information sur la source de la connaissance : peu importe que l'information résulte d'un ouï-dire, d'une inférence ou d'une perception (toutefois, certaines langues turques distinguent entre le « rapporté indirect » et le « non-rapporté indirect », voir Johanson 2003, 2000 pour plus de détails). En voici un exemple en turc (Johanson 2003 : 275) :

{|class="wikitable" | gel-di | gel-miş |- | venir-PASSÉ | venir-PASSÉ-INDIRECT |- | « est venu » | « est manifestement venu, est venu pour autant que je sache »

Dans la première forme geldi, le suffixe non marqué -di indique le passé. Dans la seconde forme gelmiş, le suffixe -miş indique également le passé, mais indirectement. Cette nuance peut être rendue en français par l'ajout d'un adverbe tel que manifestement, ou d'une expression comme pour autant que je sache. Le marqueur temporel direct -di est « neutre », dans le sens où il n'est pas précisé s'il existe ou non une preuve à l'appui de l'assertion.

Évidentialité (type II)

L'autre type principal de systèmes d'évidentialité (« type II ») précise la nature de la preuve à l'appui de l'assertion. Ces natures de preuve peuvent se diviser en critères tels que : Locuteur témoin vs. Non-témoin Source Primaire vs. Secondaire ou Tertiaire Sensoriel Visuel vs. Non-visuel (c.à.d. auditif, olfactif, etc.) Inférentiel Rapporté Par ouï-dire Citation Supposé (assumed)

Un évidentiel de type « locuteur témoin » indique que la source de l'information a été obtenue par observation directe de la part du locuteur. Habituellement il s'agit d'observation visuelle (« témoin oculaire »), mais certaines langues marquent aussi de la même manière l'information directement entendue. Un évidentiel de type « locuteur témoin » s'oppose généralement à un évidentiel « non-témoin », lequel indique que le locuteur ne peut pas témoigner personnellement de l'information, mais que celle-ci a été obtenue via une source secondaire ou a été inférée par le locuteur.

Un évidentiel de type « source secondaire » s'utilise pour marquer toute information non obtenue par observation ou expérience directe de la part du locuteur. Ceci peut inclure des inférences ou de l'information rapportée, et peut s'opposer avec un évidentiel indiquant tout autre type de source. Un petit nombre de langues distinguent entre sources d'information secondaires et tertiaires.

Les évidentiels « sensoriels » peuvent souvent être subdivisés en différents types. Certaines langues marquent la preuve visuelle différemment de la preuve non visuelle (entendue, sentie ou ressentie). Le kashaya possède un évidentiel auditif distinct.

Un évidentiel « inférentiel » indique que l'information ne provient pas d'une expérience personnelle directe, mais a été inférée à partir d'une preuve indirecte. Certaines langues possèdent différents types d'évidentiels inférentiels. Ils peuvent indiquer : une information inférée à partir d'une preuve physique directe une information inférée depuis la connaissance générale une information inférée / supposée à partir de l'expérience de situations similaires par le locuteur une réalisation (différée dans le passé) (past deferred)

Dans de nombreux cas, différents évidentiels inférentiels indiquent aussi la modalité épistémique, telle que l'incertitude ou la probabilité (voir plus bas : #Évidentialité et modalité épistémique). Par exemple, un évidentiel donné peut indiquer que l'information est inférée mais que sa validité est incertaine, tandis qu'un autre indiquera que l'information est inférée mais probablement fausse.

Les évidentiels de type « rapporté » indiquent que l'information a été rapportée au locuteur par une autre personne. Quelques langues distinguent entre l’ouï-dire et le citationnel. L'ouï-dire indique que l'information rapportée peut être ou non exacte. Le citationnel indique que l'information est considérée comme exacte et non sujette à interprétation (citation littérale). Exemple d'évidentiel rapporté (-ronki) en langue shipibo (parlée au Pérou et au Brésil) (Valenzuela 2003:39) :

Aronkiai. a-ronki-ai faire-RAPPORTÉ-INCOMPL « On dit qu'elle va le faire / Elle dit qu'elle va le faire ».

Typologie des systèmes évidentiels