La toponymie de Tournai est l'étude de l'évolution graphique, de la signification et de l'étymologie du toponyme Tournai.
En raison de sa permanence, un toponyme évolue avec la vie du lieu qu'il définit et s'adapte en fonction des changements de population, de langue ou de pouvoir. Tournai, ville de Belgique se situant aujourd'hui dans la province de Hainaut, est une cité vieille de plus de . Ce toponyme a donc connu une évolution phonétique permanente au cours des siècles, dont les différentes graphies portent plus ou moins la trace, et sa signification a fait l'objet de diverses études étymologiques plus ou moins sérieuses. À l'instar d'autres toponymes belges, la recherche étymologique consiste principalement en un choix entre une origine celtique, germanique ou latine. La théorie étymologique privilégiée aujourd'hui considère la racine celtique hypothétique *tur- (« hauteur ») comme l'origine du toponyme d’abord pour des raisons philologiques, confortées ensuite par la situation géographique de la localité, en effet le noyau belgo-romain primitif de la cité est situé sur une légère éminenceBlampain Daniel (dir.), Le français en Belgique, Duculot et C.F.B., Louvain-la-Neuve, 1997, p. 8, , .Loicq Jean, « La toponymie ou science des noms de lieux. Son application au patrimoine celtique de l'Ardenne », Folia Electronica Classica, , Louvain-la-Neuve, janvier-Juin 2003, ..
Si la recherche toponymique actuelle s'inscrit surtout dans une démarche scientifique, elle a aussi permis d'appuyer un discours politique par le passé. Dans le cas de Tournai par exemple, une étymologie mythique liées aux origines légendaires de la ville s'est d'abord inscrite au dans la revendication politico-religieuse d'un diocèse de Tournai pleinement indépendant de celui de NoyonGlorieux Isabelle, « Tournai, une ville fondée par un soldat de Tullus Hostilius ? À propos des origines légendaires de la cité des Cinq clochers », Folia Electronica Classica, , Louvain-la-Neuve, juillet-Décembre 2004, .. Le « réveil national belge » du début du a également encouragé des intellectuels locaux à s'interroger sur les origines de la ville et de son nom.
Du côté de la graphie du toponyme, l'officielle Tournai fait parfois place à la graphie post-médiévale Tournay ou à la forme latine Tornacum (surtout lorsqu'il s'agit de vieillir plus ou moins artificiellement le nom de la ville). Ce phénomène se retrouve notamment dans le monde associatifRoyal Cercle Choral Tornacum ou dans le commerce : de l'antiquaire-brocanteur« Au Vieux Tournay » à la marque de bière« La Tournay » (bière) en passant par le garagiste« Tornacum Motors ».
Évolution historique des graphies
L'évolution de la graphie est un phénomène corrélaire avec les changements démographiques, politiques et sociaux qu'a connu la cité de Tournai.
Antiquité et haut Moyen Âge : Turnaco, Turnacum, Tornacum
La plus ancienne mention écrite de Tournai se trouve sur la table de Peutinger où la cité y figure comme station postale sous le nom TurnacoEuratlas.net : Mise en évidence de Turnaco sur la table de Peutinger. L'Itinéraire d'Antonin, datant des environs de 280, mentionne la présence de Turnacum.
Sous Dioclétien, la centre administratif de la Ménapie romaine (Civitas Menapiorum) est déplacé de Cassel (Castellum Menapiorum) à Tournai. Le nom de la Civitas devient alors « Civitas Turnacensium ». À la même époque, la Notitia Dignitatum (in partibus occidentis) mentionne la présence d'une garnison tournaisienne (numerus Turnacensium) stationnée dans l'actuelle Lympne, près de Douvres en Angleterre Notitia Dignitatum in partibus occidentis Notitia Dignitatum Occidentis, XXVIII, ed. A. W. Byvanck,Excerpta Romana. De bronnen der romeinsch geschiedenis van Nederland, t. I, La Haye, 1931, .. La Notice des Gaules (Notitia Galliarum en latin) datant de la fin du fait également allusion à un procurator gynaecii (fabrique d'équipements militaires impériaux) dans la Civitas tornacensis qui se trouve elle-même en Belgique seconde..
Une version avec un « h » a également existé dans l'« Histoire des Francs » du chroniqueur médiéval Grégoire de Tours aujourd'hui considéré comme le « Père de l'Histoire de France » : « Thornaco » et « Thornacensis » y sont utilisés au même titre que « Tornacum » et « Turnacensis »..
Bas Moyen Âge : Tornai, Tornay
Frédéric Hennebert signale que « Tornai » est la notation la plus utilisée dans les archives de langue romane les plus vieilles de la ville de Tournai (datant du )Hennebert Frédéric, « Essai historico-philologique sur le nom de Tournai » in Mémoires de la Société historique et littéraire de Tournai, tome 1, Société historique et archéologique de Tournai, 1853, Tournai, , .. Le document le plus vieux en langue romane retrouvé par celui-ci est une charte de 1223 et débute comme ceci :Ce sacent cil hi sunt et ki avenir sunt que li glize de Tornai d'une part, [...] L'analyse du reste des documents de langue romane du même dépôt indique que la graphie « Tornai » était généralisée et utilisée « à peu près invariablement » au cours du . Il ajoute cependant en note de bas de page que la graphie « Tournai » est également utilisée (notamment dans un testament de l'an 1200 et qu'il n'a retrouvé qu'une seule fois l'utilisation d'un « y ».
Temps modernes : Tournay, Tournaÿ
D'après l'étude des archives de la Ville de Tournai, Frédéric Hennebert établit que le y se substitue au i à partir de la fin du XIII
Époque contemporaine : Tournai
Le pays de Tournai ou « Tournaisis »
Le « Tournaisis », qui signifie le « pays de Tournai », s'est traduit au travers des siècles par un territoire plus ou moins grand et a connu des graphies variées. Son origine est gallo-romaine et se rattache au concept de « pagus » ou pays qui désigne une unité territoriale gallo-romaine inférieure à celle de la civitas puis, à l'époque médiévale, une subdivision territoriale (proche du canton contemporain) souvent intégrée dans un comté.
Le vocable de pagus s'est maintenu jusqu'au : successivement « pagus Tornacensi », « pagus Turnacense », « pagus Tornacinse », « pagus Tornacensis » et « pagus Tornacense ».
Si la graphie s'est aujourd'hui stabilisée, la réalité que recouvre l'appellation est aussi floue que ses frontières puisqu'elle peut aussi bien désigner l'entité de Tournai (c'est-à-dire la commune de Tournai) que le territoire assez grand de l'« Intercommunale de Développement du Tournaisis » (IDETA) qui regroupe 24 communes : Antoing, Ath, Belœil, Bernissart, Brugelette, Brunehaut, Celles, Chièvres, Ellezelles, Enghien, Flobecq, Frasnes-lez-Anvaing, Hensies, Jurbise, Lens, Lessines, Leuze-en-Hainaut, Mont de l'Enclus, Pecq, Péruwelz, Rumes, Silly, Soignies et Tournai. En effet, les atouts touristiques des communes concernées (à l'exception de Hensies, Jurbise, Lens et Soignies) étaient signalés par de larges panneaux autoroutiers marqués de la légende « Tournaisis » avant que l'intercommunale n'actualise la signalétique en utilisant le concept de « Wallonie picarde » à partir de Laurent Dupuis, « Bienvenue en Wallonie picarde » dans La Libre, 24 juin 2009 Si le territoire de l'intercommunale est toujours dénommé « Tournaisis », l'intercommunale a décidé en juin 2009 d'actualiser sa signalétique en utilisant le concept de « Wallonie picarde ». L'action fut subventionnée à près de 80 % par la Région wallonne ( € de subvention sur une action de €) : .
Théories étymologiques
En résumé, les recherches étymologiques les plus récentes renvoient à des origines celtes/gauloises/gallo-romaines : la racine « turno- » signifiant « hauteur » et le suffixe localisant « -acos » seraient les éléments étymologiques expliquant le toponyme « Tournai ». Une influence antérieure est toutefois défendue par certains chercheurs tels que Maurits Gysseling qui propose une origine germanique ou Jean Loicq qui suggère une racine pré-celtique du radical *tur-.
Les hypothèses actuelles Du celtique turno- signifiant « hauteur »
Dans un ouvrage de référence consacré au vocabulaire gaulois, Xavier Delamarre attribue le toponyme Tournai comme venant directement du gaulois turno- signifiant « hauteur ». Jean Loicq identifie la même racine celtique tur- (parfois tul-) signifiant « hauteur naturelle » que le celtique ancien a transformé en turno- mais qui remonte à un radical hypothétique radical *tur- d'un idiome pré-celtique inconnu que les Celtes auraient adoptés en lui adjoignant le suffixe -no-. Le suffixe celtique -acum prouverait cependant que le toponyme Turnâcum ne s'applique pas à un établissement d'origine préhistorique dénommé de tout temps par le radical *tur-.
La théorie de Delamarre est également avancée par Daniel Blampain qui explique que le toponyme latinisé Turnacum a pour origine la racine celtique turn- signifiant « hauteur » et qu'il s'applique au quartier de la Loucherie où l'on a retrouvé les plus anciennes traces de présence humaine de la cité. L'auteur rappelle cependant la théorie de Maurits Gysseling soutenant que la Belgique actuelle — à l'exception de l'Ardenne — était déjà partiellement germanisée avant l'arrivée des Romains : les toponymes préhistoriques auraient subi une influence germaniqueBlampain Daniel (dir.), ibid, ..
Le suffixe -acos
Historique de la recherche étymologique Les monnaies « durnaciennes »
L'origine de pièces de monnaie gallo-romaines frappées au nom de « DURNACUS » a fait l'objet d'une polémique durant le entre ceux qui l'attribuaient à la ville de Tournai et ceux qui l'attribuaient à une ville du territoire éburon ou éduen.
Un collectionneur et spécialiste de l'époque, le marquis Roger de Lagoy, attribue ces pièces à Tournai comme il attribue à Verdun celles portant « VIRODU » et aux Éburons celles portant la légende « EBURO »Deroc Antoine, Les monnaies gauloises d'argent de la vallée du Rhône, Les Belles Lettres, Paris, 1983, , . Ce classement se conforme au « concert presque unanime » sur la question mais des analyses contraires vont apparaître lorsque le marquis de Lagoy révèle les principaux lieux de découverteEugène Hucher, « Bulletin Bibliographique » in Jean de Witte et Adrien de Longperrier Adrien (dir.), Revue numismatique, série, Tome VIII, Paris, 1863, .. En effet, ces pièces ne sont retrouvées qu'en très faibles quantités dans le nord de la Gaule alors même qu'elles y sont classées ; les principales découvertes se font au contraire dans le midi où on les retrouve en masse.
Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort reprend cette théorie en 1829 dans son Dictionnaire étymologique de la langue françoise : Tournai, ville de Flandre. Du latin Tornacum ou Turnacum, formé de son nom belge Dornick ; ce qui se rapporte à la légende Dornakos, qu'on trouve sur quelques anciennes monnoies d'argent frappées dans cette villeJusqu'à l'occupation des Pays-Bas autrichiens par la France et au redécoupage des frontières provinciales par les révolutionnaires français, Tournai était considérée comme une cité flamande malgré sa relative indépendance et la langue romane locale (voir Flandre romane). Par ailleurs, le « belge » se rapporte ici au tudesque, à la langue néerlandaise : en latin, la langue française se dit à l'époque « gallis » et la langue néerlandaise « belgis ».de Roquefort Jean-Baptiste-Bonaventure, Dictionnaire étymologique de la langue françoise, Tome II, Imprimeur-Éditeur Decourchant, Paris, 1829, , ..
Dans sa Description des médailles gauloises faisant partie des collections de la bibliothèque royale de 1846, Adolphe Duchalais défend l'idée selon laquelle ces pièces doivent être attribuées à une localité du nom de Durnacus située dans le territoire éburon en soulignant que les affixes « dur » et « acum » sont extrêmement fréquents dans les mots d'origine celtique et que Tournai n'est en aucun cas le seul endroit de Gaule qui se soit nommé Tornacum ou Durnacum puisque durum signifie « cours d'eau » et acum se traduit par « habitation »..