vignette|L'Alchimiste découvrant le phosphore de Joseph Wright, 1771.
La pierre philosophale (en latin : ) est une hypothétique substance alchimique.
Pour Louis Figuier, les alchimistes attribuaient à la pierre philosophale trois propriétés essentielles : changer les métaux vils en métaux précieux, comme l'argent (argyropée) ou l'or (chrysopée) ; guérir les maladies ; prolonger la vie humaine au-delà de ses bornes naturelles. L'idée de pierre philosophale apparait dans des textes alchimiques en Égypte hellénistique et byzantine. Elle est reprise et discutée dans le cadre de l'alchimie en Islam ; de là elle est transmise en Occident au et finalement discréditée au .
Au , le thème de la pierre philosophale reste très présente dans la culture populaire. Son symbolisme se perpétue dans des doctrines ésotériques comme l'hermétisme.
Historique On trouve des références à la pierre philosophale à partir du Cheirokmeta de l'alchimiste gréco-égyptien Zosime de Panopolis (300 apr. J.-C.)Cf. ., de même que dans le Kitab al-Fuṣūl al-ithnay ‘ashar fī ‘ilm al-hajar al-mukarram (Livre des douze chapitres sur la science de la Pierre Illustre) attribué à Ostanès ; . Les écrivains alchimistes lui attribuent une origine bien plus ancienne. Elias Ashmole et l’auteur anonyme de Gloria Mundi (1620) prétendent qu'elle remonte à Adam, qui aurait été informé par Dieu de l’existence de cette pierre. Ce savoir se serait transmis à travers les patriarches de la Bible. Cette légende est aussi comparée à celle du Temple de Salomon dans la Bible et à celle de la pierre angulaire décrite dans le Psaume 118Cf. .
Les textes théoriques décrivant la création de la pierre peuvent être attribuées à la philosophie grecque. Les alchimistes utilisèrent ultérieurement les éléments classiques, le concept de l'anima mundi, et des récits de création du monde tels que celui du Timée de Platon comme analogies pour leur processusStanton J. Linden. The alchemy reader: from Hermes Trismegistus to Isaac Newton Cambridge University Press. 2003. .. Selon Platon, les quatre éléments sont issus d'une source commune ou materia prima (« matière première »), associée au chaos. Prima Materia est aussi le nom que les alchimistes attribuent à la matière point de départ pour la création de la pierre philosophale. L'importance de cette question philosophique primordiale a persisté à travers l'histoire de l'alchimie. Au , Thomas Vaughan écrit : .
Moyen Âge L'alchimiste du Jabir ibn Hayyan (nom latinisé en Geber) a analysé chaque élément classique selon les termes des quatre qualités fondamentales. Le feu était à la fois chaud et sec, la terre froide et sèche, l'eau froide et humide, et l'air chaud et humide. Il a théorisé que chaque métal était une combinaison de ces quatre principes, deux d'entre eux intérieurs et deux extérieurs. De ce postulat, il a été estimé que la transmutation d'un métal en un autre pourrait être affectée par la réorganisation de ses qualités originelles. Ce changement serait probablement médié par une substance, qui en est venue à être appelée al-iksir en arabe (dont le terme élixir est dérivé). Elle est souvent considérée comme une forme de poudre rouge sèche (aussi connue comme al-Kibrit al-Ahmar le soufre rouge) faite à partir de la légendaire pierre : la pierre philosophale. La théorie de Jabir se base sur le concept que les métaux comme l'or et l'argent pourraient être cachés dans les alliages et les minerais, d'où ils pourraient être récupérés par le traitement chimique approprié. Jabir est lui-même considéré comme l'inventeur de l'eau régale, un mélange de muriatique (chlorhydrique) et d'acide nitrique, l'une des rares substances qui peuvent dissoudre l'or (et qui est encore souvent utilisée pour la récupération de l'or et sa purification).
Au , la possibilité de la transmutation faisait débat au sein du monde musulman. Son adversaire principal était Avicenne (Ibn Sina), qui discrédita cette théorie, en déclarant : « Ceux de l'engin chimique savent bien qu'aucun changement ne peut être effectué dans les différentes espèces de substances, même si elles peuvent produire l'apparence de tels changementsRobert Briffault (1938). The Making of Humanity, .. » Selon la légende, au , le scientifique et philosophe Albert le Grand aurait découvert la pierre philosophale. Il l'aurait transmise, peu de temps avant sa mort (vers 1280), à son élève Thomas d'Aquin. Albert ne confirme pas dans ses écrits qu'il a découvert la pierre, mais il rapporte qu'il a été témoin de la création de l'or par « transmutation »Julian Franklyn ans Frederick E. Budd. A Survey of the Occult. Electric Book Company. 2001. . ..
Renaissance L'alchimiste suisse du Paracelse (Philippus Auréole Théophraste von Hohenheim Bombastus) croyait en l'existence de l’« alkaest », qu'il croyait être un élément inconnu dont tous les autres éléments (terre, feu, eau, air) étaient des formes dérivées. Paracelse pensait que cet élément était en fait la pierre philosophale. Un texte mystique publié au , le Mutus Liber (« Livre muet », c'est-à-dire « sans paroles ») semble être un manuel d'instruction symbolique pour concocter une pierre philosophale : il comportait principalement une collection de quinze illustrations.
La possibilité de transmuter de vils métaux en or se basait sur l'idée de la fécondité des mines. On pensait que les filons et les minerais se transforment et croissent comme les végétaux. On doit pouvoir tirer de l'or, la semence de l'or du sein de la terre, ou y accélérer le processus de formation et de croissance de l'or. Les alchimistes ont cherché cette semence dans la rosée du matin, apparaissant avec le soleil (or fondu au centre du monde), dans les végétaux, le vin ou le miel, dans les animaux, le sang ou l'urine... et enfin dans les minéraux mêmes, surtout soufre, mercure et plomb. C'est l'ensemble de ces dernières opérations qui constituent le grand œuvre.
Il s'agit, entre autres, d'obtenir la poudre de projection, la semence qui, projetée sur un minerai en fusion, va le féconder, le faire croître et le transformer en or. On cherche à agir sur les qualités substantielles de couleur et de poids pour s'approcher le plus possible du but désiré. Un autre but est d'obtenir de l'or potable, à la recherche du remède universel et de l'éternelle jeunesse. La démarche est initiatique, symbolique et mystique, empreinte d'hermétisme. Pour l'alchimiste philosophe, parcourir le chemin est plus important que le but à atteindre : en cherchant la transformation de l'or, il opère par communion sa propre transformation. Il « se préoccupe moins d'avoir raison, que de témoigner d'une vision et de célébrer une présence ». Ce type de démarche disparaît au cours du .
Période moderne La pierre philosophale était déjà pointée par le scepticisme de Montaigne, notamment dans Les Essais ( livre second, chapitre XII, Apologie de Raimond Sebond) . De même au chapitre XIV, Comme notre esprit s'empêche soi-même, la pierre philosophale est placée au même rang que la quadrature du cercle, pour argumenter l'adage de Pline l'Ancien .
La pierre philosophale devient une affaire de tour de passe-passe et d'escroquerie, qui atteint même les Rois de France. En 1637, un nommé Dubois parvint à berner Louis XIII et Richelieu pendant plusieurs semaines, jusqu'à ce qu'il soit embastillé et pendu.
vignette|Hocus pocus, ou la recherche de la pierre philosophale, par Thomas Rowlandson (1800), Metropolitan Museum of Art. En 1710, en Provence, le bruit courait qu'un alchimiste était parvenu à transmuter le plomb en or. Jean Taxis, un riche marchand de Digne, traita avec un alchimiste dénommé De LisleLe grand art de l'alchimie (1973) par Jacques Sadoul qui prétendait avoir trouvé la pierre philosophale. Jean Taxis reçut de De Lisle vingt livresRevue de Paris Volume 17 page 361 par Théophile Gautier de lingots d'or qu'il revendit à Lyon pour des sommes colossalesHistoire de la philosophie hermétique : accompagné d'un catalogue raisonné des écrivains de cette science, tome 2 par Nicolas Lenglet-DufresnoyMemoirs of extraordinary popular delusions and the madness of crowds, , , par Charles Mackay. Intrigué par la rumeur, le roi Louis XIV demanda de faire venir De Lisle auprès de lui pour qu'il présente son procédé. De Lisle trouva mille prétextes pour ne pas y aller, mais finit par être embastillé pour faux-monnayage ; il succombe mystérieusement le . L'enquête révéla que le faiseur d'or n'était qu'un charlatan. Sa technique fut mise au jour : simple, mais efficace, elle consistait à présenter une véritable pièce en or en cachant que le reste de la production n'était que de la pacotilleArchives de la Bastille: 1709-1772 (1881) page 60 par François Nicolas Napoléon Ravaisson-Mollien, Louis Jean Félix Ravaisson-Mollien A. Durand et Pedone-Lauriel.
La pierre philosophale est discréditée au siècle des Lumières, notamment par Voltaire qui en fait la chose impossible à trouver dans son Dictionnaire philosophique et dans sa correspondance (Voltaire à l'abbé Moussinot, 13 décembre 1737).
L'Encyclopédie de Diderot porte le coup final à ceux qui prétendent détenir le secret de la pierre philosophale : .
La première synthèse artificielle de l'or date de 1941 : elle a consisté à bombarder un à un des atomes de mercure avec des neutrons. Cependant, les isotopes d'or obtenus étaient tous radioactifs. Le coût de production étant bien plus élevé que le prix de l'or, cette méthode de production n'offre aucun intérêt.
Dans le bouddhisme et l’hindouisme L'équivalent de la pierre philosophale dans le bouddhisme et l'hindouisme est le chintamani Robert Beer The handbook of Tibetan Buddhist symbols Serindia Publications, Inc (10 septembre 2003) . Il est détenu par les bodhisattvas, Avalokiteshvara et Kshitigarbha. On le voit également porté sur le dos du cheval du vent représenté sur les drapeaux de prière tibétains. En récitant la dharani de chintamani, la tradition bouddhiste soutient que l'on atteint la sagesse de Bouddha, qu’on est alors en mesure de comprendre la vérité des bouddhas, et que les afflictions sont transformées dans le Bodhi. Il est dit qu’il permet de voir le Saint cortège de Amitabha et son assemblage sur son lit de mort. Dans la tradition bouddhiste tibétaine, le chintamani est parfois dépeint comme une perle lumineuse et possèderait plusieurs des différentes formes de Bouddha. Un grand sage hindou a écrit à propos de l'accomplissement spirituel de la Gnose en utilisant la métaphore de la pierre philosophale. Jnaneshvara (1275-1296), a commenté un texte avec à la pierre philosophale qui transmute explicitement le métal de base en or. Le sage indien du dans son classique explique le chemin de l'homme vers la divinité immortelle. Au verset 2709, il déclare que le nom de Dieu, Shiva ou le dieu Shambala, est un véhicule alchimique qui transforme le corps en or immortel.
Psychologie analytique Carl Gustav Jung notamment voit dans le lapis philosophicus (la « pierre philosophale ») la métaphore culturelle du processus d'évolution psychique de tout être humain, la force le poussant vers davantage de , dans un système de mise en abyme du microcosme et du macrocosme.
Gaston Bachelard consacre plusieurs passages à la recherche alchimique, comme autant d'exemples d'obstacles épistémologiques à l'esprit scientifique. Pour s'affirmer science, la chimie a dû se débarrasser du substantialisme, de l'animisme, et du subjectivisme qui sont en jeu dans la recherche de la pierre philosophale.
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