L’Hippias majeur (en , sous-titré Sur le Beau, genre anatreptique) est un dialogue de Platon, dans lequel Socrate dispute avec le sophiste Hippias d'Élis de la définition du mot grec (kalon), que traduit de manière impréciseBeau est la traduction usuelle de pour ce dialogue, mais quelques traducteurs préfèrent admirable. Voir Les Idées morales des interlocuteurs de Socrate dans les dialogues platoniciens, Évelyne Meron, Vrin, 1979, pp. 87-88. En anglais, le mot , au lieu de , est plus précis. Voir Woodruff, 1982 et son introduction à l'Hippias majeur, in Two Comic Dialogues, p. 42. le mot français « beau », et qui se dit de Pradeau, 2005, p. 30..

L'œuvre fait partie du genre des dialogues socratiques de Platon, les dialogues de jeunesse du philosophe. La date exacte de sa rédaction reste incertaine.

Présentation de l’Hippias majeur

Les deux sous-titres de l’Hippias majeur, Sur le Beau et genre anatreptique, ont été ajoutés, comme tous les sous-titres des dialogues de Platon, par des éditeurs tels que Thrasylle au Ces éditeurs classaient les dialogues en tétralogie : l’Hippias majeur est classé dans la septième tétralogie (dans un système qui en compte 9), avec lHippias mineur, le Ion et le Ménexène. Le premier sous-titre précise le sujet du dialogue, qui est ici le BeauLes commentateurs ont pris l'habitude d'écrire le nom de certaines notions platoniciennes avec une majuscule. Cet usage n'est cependant pas obligatoire. Voir Pradeau, Jean-François (coordonné par), Platon : les formes intelligibles, PUF, Paris, 2001., le second le classe dans un genre philosophique, ici le genre anatreptique, autrement dit réfutatifPradeau, 2005, p. 111..

L’Hippias majeurToutes les références à lHippias majeur renverront par des liens à l'édition des Belles Lettres établie par Alfred Croiset (texte grec et traduction en vis-à-vis), disponible sur Wikisource : Platon, Œuvres complètes, tome II, Paris, 1921. Les passages cités dans cet article seront donnés dans la traduction de Jean-François Pradeau.</ref> et l’Hippias mineur mettent tous deux en scène une discussion entre le sophiste Hippias d'Élis et Socrate ; contrairement à la majorité des dialogues de Platon, les deux Hippias, si l'on met de côté une très courte intervention d'Eudicos au début de l’Hippias mineur, ne comportent que deux interlocuteurs.

Les deux Hippias sont nommés de manière évidente d'après l'unique interlocuteur de Socrate. On distingue les deux Hippias par les adjectifs majeur et mineur, qui renvoient à la longueur des textes, bien que l'on ait pu y voir également une indication de la difficulté relative des dialoguesCroiset, p. 3 et Pradeau, 2005, p. 9.. L’Hippias majeur se déroule trois jours avant une conférence que doit donner Hippias286 b., tandis que l'autre Hippias a lieu peu après. Du point de vue dramatique, c'est donc l’Hippias majeur qui précède lHippias mineur.

L’Hippias majeur possède les caractéristiques des dialogues que l'on nomme dialogues de jeunesse ou dialogues socratiques : un texte court, qui porte sur une seule et unique question d'ordre éthique, que l'on ne parvient pas à résoudre, mais qui n'est pas pour autant stérile, puisque la méthode réfutative de Socrate permet de mieux cerner les termes dont on parle. Il partage également avec ces dialogues une idée fondamentale de la pensée de Platon, que le savoir fonde la vertu ou l'excellence.

Par son registre satirique et comique, l’Hippias majeur est à rapprocher du Ion, et par la caricature qu'il trace d'Hippias, il est à rapprocher de dialogues « anti-sophistes », tels que le Protagoras, l’Euthydème, le Gorgias.

Date de l'entretien

Le texte de l’Hippias majeur donne peu de détail chronologique, et il est impossible de fixer une date précise du déroulement de ce dialogue entre Socrate et Hippias. Un passage nous apprend que Prodicos était à Athènes peu de temps auparavant282c., mais la date de cette présence est inconnuePradeau, 2005, p. 13.. Le même passage évoque la présence de Gorgias à Athènes, qui date peut-être de -427D'après Monique Canto, « Introduction », in Gorgias, pp. 26-27.. On peut donc seulement affirmer que l’entretien est postérieur à cette date. Néanmoins, Woodruff fait une hypothèse plus précise, en proposant de le placer entre 421 et 415 , car il n'est question d'aucun conflit dans le texte, ce qui correspondrait à la paix de NiciasWoodruff, 1982, p. 94..

Le débat sur l'authenticité et la datation de l’Hippias majeur

L'authenticitéPour un examen plus approfondi des différents arguments pour et contre l'authenticité de ce dialogue, voir Monique Dixsaut, Le Naturel philosophe, p. 373 et suivantes (pages accessibles avec l'autorisation de l'éditeur). du dialogue n'a jamais été remise en cause, ni dans l'Antiquité, ni dans les temps modernes, jusqu'au Chambry, 1993, p. 348. Pradeau, 2005, p. 15.. En 1816, Ast est le premier à déclarer l'''Hippias majeur inauthentiqueChambry, 1993, p. 348.. En 1919, Wilamowitz, dans PlatonTome II, p. 328, cité par Chambry, 1993, p. 348. tenta de démontrer que le texte était d'un disciple de Platon. Mais la discussion la plus développée sur la questionPradeau, 2005, p. 17. eut lieu dans les années 1920, entre Dorothy Tarrant« The Authorship of the Hippias major », Classical Quarterly, 21, pp. 82-87, 1927. et G.M.A. Grube.

Parmi les arguments avancés contre l'authenticitéD'après Pradeau, 2005, Introduction, p. 17., on trouve la qualité de l'écriture, jugée inférieure par rapport aux autres dialogues, le fait que le dialogue contient des passages ressemblants à d'autres dialogues, ce qui en ferait un pastiche de dialogue socratique, comportant en outre quelques points de doctrine qui apparaissent dans le Phédon, donc à une période plus tardive, le désaccord de quelques-unes des idées avancées dans ce dialogue par rapport aux autres textes de Platon, la brutalité avec laquelle Hippias est malmené, qui serait le signe d'une imitation maladroite et excessive de la critique de Platon à l'encontre des sophistes.

D'après ces arguments, D. Tarrant pense pouvoir dire que l’Hippias majeur a été rédigé du vivant de Platon, par un jeune disciple connaissant les œuvres de son maître qui précèdent le Phédon, mais ignorant les suivantes qui n'auraient donc peut-être pas encore été écrites. Dans cette hypothèse, le dialogue aurait pu être composé vers 360D'après Pradeau, 2005, Introduction, p. 18.. Ces arguments ne sont cependant pas considérés aujourd'hui comme valides et l'authenticité du texte n'est plus guère mise en douteBalaudé, 2004.. Ces arguments sont en effet contredits notamment par le fait que Platon prend à l'occasion un ton virulent dans des dialogues considérés comme authentiques, que l'argument d'une expression inexacte de la pensée de Platon repose sur une interprétation discutable de la théorie des formes, enfin que les études stylométriques établissent la parenté de l’Hippias majeur avec les autres dialogues socratiques.

Voici un récapitulatif de quelques jugements sur cette questionLes données de ce tableau reprennent partiellement Pradeau, 2005, Annexe 1, p. 210. :

Commentateurs Authentique ?Schleiermacher (1809)ouiAst (1816)nonZeller (1903)nonWilamowitz (1919)nonD. Tarrant (1920)nonAlfred Croiset (1921)ouiG.M.A. Grube (1926)ouiWoodruff (1982)ouiVancamp (1995)ouiPradeau (2006)oui

Personnages

Socrate Hippias d'Élis : Hippias est un célèbre sophiste, originaire de la cité d’Élis. Connu de tous les Grecs, réputé pour sa mémoire — il passe pour l'inventeur de la mnémotechnique, et pour sa maîtrise de nombreuses sciences, qu’il s’agisse des mathématiques, de l’astronomie ou de la rhétorique, il aurait déclaré à Olympie n’avoir rien sur lui qu’il n’eût fabriqué lui-mêmeApulée, Florides, IX, 15-24.. Il est présenté ici par Platon sous les traits pour le moins caricaturaux d’un homme vaniteux, borné et à l’intelligence limitée, tout comme dans l’Hippias mineur. Ces traits de caractère sont confirmés par Xénophon, ce qui laisse supposer que Platon est fidèle à la réalité ou, du moins, à la réputation qu'Hippias pouvait avoir parmi les socratiquesPradeau, 2005, p.13.. Son appartenance aux sophistes est citée dans ce dialogue, mais pas dans lHippias mineur. Un interlocuteur anonyme, omniprésent dans le texte, s'exprime par la bouche de Socrate, ce qui fait qu'il s'agit presque d'un dialogue entre trois personnes.

Le dialogue : définir

Socrate et Hippias s’attachent à trouver une définition au mot grec , qui désigne le beau autant que le noble et la valeur éthique, ce qui conduira à un échec. Comme on l'a indiqué, le mot grec kalón (prononciation : kalonn), ne saurait être réduit au beau esthétique ; il désigne plus largement, selon l'analyse de Woodruff, ce par quoi l'on estime une réalité, ce qui autorise à considérer le dialogue comme une « enquête sur le fondement de tous les genres de jugements de valeur<ref>Woodruff, 1982 et son introduction à lHippias majeur, in Two Comic Dialogues, p. 42</ref>. » Rechercher la définition du beau n'est donc pas seulement chercher à comprendre sa nature, mais c'est aussi chercher à comprendre par quel critère une chose belle, estimable, excellente, est jugée telle.

Par convention, et parce qu'aucun mot français ne paraît capable de rendre les différents sens du grec, on traduira par « beau. »

Scène introductive () Adventavit asinus pulcher et fortissimus|200px|left Hippias d'Élis, que ses affaires avaient tenu éloigné d’Athènes pendant assez longtemps, vient d’arriver en ville pour donner une lecture publique à l’école de Phidostrate dans les jours qui suivent.. Il croise Socrate qui l'interpelle : « Voici le bel et savant Hippias ! »281 a. « »281 a.

Le dialogue s'ouvre sur cet emploi de l'adjectif , dont la forme substantivée va être l'objet de l'entretien, et de l'adjectif , dont la suite va montrer que son utilisation est ironique.

À l'étonnement, sans doute feint, de Socrate au sujet de la longue absence d'Hippias à Athènes281 a., celui-ci répond, sur le ton de l'infatuationPradeau, 2005, note 3, p. 112., en vantant ses propres qualités d'ambassadeur. C’est, explique en effet le grand sophiste, que sa cité natale Élis a eu abondamment recours à ses services et lui a confié plusieurs missions diplomatiques parmi les plus importantes dans différentes cités, notamment à Sparte.

Ainsi, comme il le fait dans le Ion, Platon commence par un long prologue dans lequel l'interlocuteur de Socrate est ironiquement interrogé à propos de ce qu'il fait, de ses compétences, de ce qu'il apporte aux Grecs ; l'ironie de Socrate est ici de feindre l'admiration. L'ironie de Socrate n'est pas seulement de feindre l'ignorance, elle consiste également à feindre reconnaître les compétences que son interlocuteur prétend avoir. Ces flatteries incitent ce dernier à étaler son supposé savoir, ce qui permet à Socrate de révéler l'ignorance par une méthode d'interrogation réfutativeLouis-André Dorion : « La figure paradoxale de Socrate », in Lire Platon, PUF, 2006, pp. 26-27. en jouant le jeu de la vanité d'Hippias qui est qualifié de « véritable savant et [d']homme accompli281 b.. »

Le début de cet entretien va ensuite s'attarder à évoquer plusieurs sujets décrits dans la section suivante. Du fait de sa longueur et des sujets abordés (le savoir, les coutumes), ce prologue conduit à s'interroger sur la cohérence du textePradeau, 2005, p. 29., puisque Socrate semble changer ensuite de propos en demandant à Hippias une définition du Beau. Il faut garder à l'esprit que le kalon recherché signifie autant beau que noble et admirable ou estimable, ce qui permet d'établir, comme on va le voir, que ce prologue est déjà de plain pied dans la recherche d'une définition ou d'un critère du beau.

Le salaire du savoir ( - ) Comparaison avec les anciens sages (281 b - 283 b) left|thumb|250px|L'intelligence limitée des anciens sages prête à rire...