Les guerres daciques de Trajan sont deux campagnes militaires de l'empereur romain Trajan contre le royaume dace de Décébale en 101-102 et 105-106. Elles aboutissent, en l'an 106, à l'annexion du royaume dace et à la création d'une nouvelle province, la Dacie romaine.

Les campagnes de Trajan font partie du conflit plus large opposant le peuple des Daces, qui occupe les montagnes des Carpates, à l’Empire romain sous les règnes des empereurs Domitien et Trajan : les . Entre 85 et 89, Domitien a mené plusieurs campagnes contre les Daces à la suite de l'attaque de ces derniers, mais elles furent difficiles et se conclurent par un traité plutôt avantageux pour le royaume dace unifié.

Une première guerre est engagée par Trajan pour venger la défaite subie quinze ans plus tôt par Domitien lors de la première bataille de Tapae. Il entreprend de pénétrer dans le territoire des daces pour les intimider et peut-être, si possible, l'annexer. Après une contre-attaque en Mésie romaine des daces et de leurs alliés, qui sont notamment vaincus à la bataille d'Adamclisi, le roi Décébale doit capituler mais préserve son pouvoir et la majorité de son territoire. Une deuxième guerre se déclare quelques années plus tard à la suite de l'attaque des territoires daces sous contrôle romain et de la Mésie par Décébale. C’est à l’issue de cette guerre que le royaume dace est finalement annexé, Décébale s'étant suicidé, et la province romaine de Dacie est créée.

Cette annexion, cependant, a posé au fil des années un problème stratégique qui ne connaît pas de solution définitive. La région annexée, située au nord du Danube, est difficile à défendre contre les incursions barbares et nécessite la mobilisation de nombreux soldats, jusqu’à , ce qui génère des dépenses que l’exploitation des mines d’or daces ne suffit plus à couvrir.

Contexte historique

L'Europe centrale au

Rome est maîtresse de tout le bassin méditerranéen. En Europe centrale, ses conquêtes se sont stabilisées autour des deux grands bassins fluviaux du Rhin et du Danube. Le royaume de Dacie est le seul état organisé dans cette région, profitant de territoires riches en mines d’or et d’argent.

Politique militaire de Domitien

Les deux premières années du règne de Domitien sont marquées par des problèmes de politique interne qui conduisent à une première vague de déportations et d’exécutions. Parmi les victimes de cette première purge, on trouve Titus Flavius Sabinus et un certain nombre de proches du défunt frère de Domitien, Titus.. Domitien adopte une politique extérieure extrêmement agressive, principalement en Occident, où il entreprend une série de longues guerres sur les confins de l’Empire, voulant ainsi rendre plus sûres ses frontières et se couvrir de gloire militaire.

En 83, Domitien se rend à Mayence, d’où il dirige une expédition contre les Chattes, en réponse à l’attitude de plus en plus menaçante de ce peuple qui devient dangereux pour la province frontalière et conquiert la région des monts Taunus et des Champs Décumates. Cette expédition offre à Domitien l’occasion de renforcer sa position grâce à la gloire qu’il tire de ses victoires militaires.. L’expédition est un succès et se conclut par la reddition sans condition des Chattes. Domitien prend le surnom de et des pièces de monnaie sont frappées de la devise « Germania capta. ». Bien que les gains territoriaux ne soient pas très importants, Domitien parvient à propager l’idée qu’il a réussi là où Auguste lui-même a échoué..

La politique de plus en plus sévère suivie par Domitien à l’encontre des tribus barbares vivant le long de la frontière a pu conduire un certain Parfois considéré comme étant Duras, prédécesseur de Décébale, et souvent comme étant Décébale lui-même., un chef des Daces, à former une coalition contre Rome et, durant l’hiver 84/85Tacite, , Herausgegeben von Dieter Flach, Franz Steiner Verlag, Stuttgart 2005, 17. Wolfgang Czysz, Gontia, Günzburg in der Römerzeit, Likias-Verlag, 2002, 74. ou pendant l’été 85, à mener l’invasion de la province de Mésie.. Les circonstances exactes de cette invasion et les motivations du chef dace demeurent néanmoins mystérieuses... Le gouverneur Caius Oppius Sabinus est tué dans les combats et de nombreux forts auxiliaires le long du Danube sont détruits. La province de Mésie est livrée aux pillages.

Campagnes daciques de Domitien

Domitien réunit immédiatement les troupes des provinces environnantes, y compris celles de Pannonie et de Germanie supérieure, et se rend en personne en Mésie. Les acclamations de Domitien par ses troupes suggèrent que les envahisseurs sont repoussés au-delà du Danube en 85. Domitien retourne ensuite à Rome où il célèbre un triomphe début 86..

Durant l’été 86 est lancée une expédition punitive en Dacie, menée par le préfet du prétoire Cornelius Fuscus, afin de venger la mort de Sabinus et le ravage de la province romaine. L’armée traverse le Danube sur un pont de bateaux, probablement à Oescus. Elle longe ensuite le cours de l’Olt et atteint le col Turnu Roșu qui permet d’accéder au cœur du royaume dace. L’armée est alors prise en embuscade et défaite par les Daces. Cornelius Fuscus est tué dans les combats. Les Daces de Diurpaneus s’emparent de tout l’équipement de la troupe romaine et font de nombreux prisonniers. La nouvelle de la défaite se propage rapidement au sein des tribus du Danube ennemies de Rome et affaiblit la position de l’empereur Domitien. La même année, ce dernier retourne en Mésie afin de mettre sur pied une nouvelle expédition. Celle-ci est commandée par Marcus Cornelius Nigrinus et a pour objectif l’élimination de Diurpaneus. Fin 86, Domitien rentre de nouveau à Rome mais s’abstient cette fois-ci de célébrer un triomphe.. L'empereur subdivise l'importante province de Mésie en deux : la province supérieure à l'ouest et la province inférieure à l'est..

Pendant ce temps, en Dacie, Duras, chef des tribus du sud-ouest du royaume, se retire au profit de son parent Décébale.. Certains historiens pensent que Duras et Diurpaneus sont la même personne Brian Jones, The Emperor Domitian, Routledge, Londtrd, 1992, 226, note 78. Nicolae Gudea et Thomas Lobüscher, « Dacia » dans Philipp von Zabern, Mayence, 2006, 15., hypothèse soutenue par Karl Christ mais rejetée fermement par Karl Strobel., par ailleurs Décébale se nomme aussi Diurpaneus et est souvent considéré comme étant une seule et même personne.

Avec Décébale, c’est un roi charismatique et fin négociateur, politiquement et militairement hautement qualifié, qui monte sur le trône. Décébale adopte à l’égard de Rome une attitude d’abord neutre mais il est vite devenu évident qu’aucun accord ne pourrait être trouvé. Domitien répond à cet événement par une restructuration massive des provinces danubiennes et de nouveaux projets de guerre.

Un an plus tard, le légat Lucius Tettius Iulianus entre dans le Banat et se dirige vers Sarmizegetusa, centre du pouvoir dace. Malgré plusieurs succès, entre autres la victoire à Tapae, Tettius Iulianus n’est pas en mesure de profiter de son avantage, peut-être à cause de pertes trop importantes ou parce que la saison est trop avancée.

Pendant la guerre en Dacie, les tribus germaniques des Quades et des Marcomans n’ont pas respecté leur obligation de fournir des troupes aux Romains, ce qui annule de fait les conclut avec ces peuples. Le danger représenté par ces tribus rebelles a été anticipé par Domitien avant la guerre en Dacie et celui-ci lance une expédition punitive en 89 (première guerre de Pannonie). Cette expédition est un échec aux multiples conséquences : les Iazyges, témoins de la défaite des troupes romaines, se décident à entrer en guerre et la réputation de Domitien s’affaiblit encore à Rome où, étant présent sur le terrain, on le tient pour personnellement responsable. L’écart entre la représentation en général victorieux de l’empereur et la réalité sur le terrain devient évident..

Après avoir essuyé ces nombreux revers, Domitien n’a d’autre choix en 89 que de trouver un compromis de paix avec Décébale pour gagner du temps. Le point central de ce compromis est la reconnaissance de Décébale comme roi vassal de toute la Dacie. Le traité comprend également le versement de subsides et l’envoi d’ingénieurs romains. Décébale est alors en mesure d’unir tout le royaume de Dacie, une première depuis le règne de Burebista, mort en 44 .. Il s'agit d'un statu quo pour l'Empire romain.

Une fois la paix signée avec les Daces, Domitien tente, par voie diplomatique, d’attaquer par l’arrière les Marcomans et les Quades. Ceux-ci répliquent en renouvelant leur alliance avec les Iazyges et en pénétrant dans l’Empire en 92. Après qu’ils ont anéanti la , Domitien se rend personnellement sur le front afin de stabiliser la situation. Sa victoire sur les Iazyges est complète, ces derniers resteront confinés sur leur territoire jusqu’en 105/106 ou 107/108. Cependant, des batailles ultérieures contre les Quades et les Marcomans ne sont pas décisives et aboutissent à un cessez-le-feu (seconde guerre de Pannonie).

Campagnes daciques de Trajan

Les sources disponibles

De nombreux événements ayant eu lieu durant les guerres daciques de Trajan sont représentés sur la colonne Trajane à Rome. Cependant, l’interprétation de ces reliefs n’est pas chose aisée car les représentations ont servi à des fins de propagande et sont souvent idéalisées Kate Gilliver, « The Augustan Reform and the Structure of the Imperial Army » dans Paul Erdkamp, A Companion to the Roman Army, Blackwell, Oxford-Malden, 2007, 183.. De plus, de nombreuses références écrites à l’époque de Trajan sont perdues, notamment les , écrits par Trajan lui-même.. Les sources écrites qui nous sont parvenues donnent assez peu de détails. Il s'agit notamment des fragments et résumés byzantins de l’œuvre de Dion Cassius, parfois obscurs et très incomplets.. Quelques données archéologiques viennent compléter et permettent de confronter les sources disponibles.

Prélude à la guerre (98-100)

Une fois la pourpre impériale obtenue, Trajan reste pendant plus d’un an et demi le long du limes rhéno-danubien, de sorte que son entrée dans Rome, capitale de l’Empire, n’a lieu qu’en octobre 99. Durant tout ce temps, Trajan a eu le temps de réfléchir à la politique étrangère qu’il allait adopter et notamment de la conquête possible du royaume de Dacie dont la montée en puissance constitue une menace de plus en plus pesante si près des frontières de l’Empire. La paix signée par Domitien avec Décébale, avec le versement de subsides et l'aide d'ingénieurs romains, est une situation humiliante pour l'Empire, tout comme la reconnaissance d'un seul et unique roi des Daces, qui permet l'union de tout un royaume à la frontière des provinces romaines. L’empereur a également besoin d’un succès militaire pour asseoir sa légitimité.

Selon les empereurs romains, seule une « guerre juste » peut être menée (bella iusta). Officiellement, c’est donc le comportement du roi dace Décébale qui provoque la guerre, accusé d’avoir violé les dispositions du traité de paix de 89..

Cependant, les causes profondes de la guerre sont plutôt à chercher dans la volonté d’éviter la formation d’un royaume dace trop puissant qui constitue une menace pour la stabilité de la frontière danubienne et pour la sécurité des provinces danubiennes et balkaniques.. L’occupation des montagnes de Dacie entraînerait la désorganisation et donc l’affaiblissement des peuples du bassin des Carpates, ce qui permettrait un développement pacifique des provinces frontalières de Mésie et de Thrace. Les riches gisements en or et en divers minerais de la Dacie ont peut-être été un argument supplémentaire incitant à la conquête de la régionDion Cassius, Histoire romaine, livre LXVIII, 6, 1-2..