Sphères (allemand : ) est une trilogie du philosophe allemand Peter Sloterdijk publiée chez Suhrkamp Verlag dont les trois tomes sont parus respectivement en 1998 (Blasen ; « Bulles ») , 1999 (Globen ; « Globes ») et 2004 (Schäume ; « Écumes »). La traduction française a été confiée à Olivier Mannoni ; les premier et troisième volumes ont été traduits en 2002 et 2005, tandis que le second est paru ultérieurement, en 2010, à la demande de l'auteurVoir la présentation aux extraits de Sphères III, dans Multitudes, 2005..
Cette trilogie monumentale (qui compte environ 2000 pages) propose, selon son traducteur, « rien de moins qu'une histoire philosophique de l'humanité à travers le prisme d'une forme fondamentale : la sphère et trois de ses déclinaisons, la bulle, le globe, l'alvéole d'écumeOlivier Mannoni, « Peter Sloterdijk le philosophe-artiste », dans Le Nouvel Observateur, hors-série, , « 25 grands penseurs du monde entier », décembre 2004/janvier 2005, p. 90. ». La forme sphérique est, selon l'auteur, ce qui permet à l'homme de se produire lui-même, l'environnement (matériel et symbolique) qu'il se crée. Dans cette réflexion spatiale, la Terre occupe une place capitale. Une riche iconographie fait également écho aux diverses formes prises par la sphère dans le domaine esthétique.
Introduction générale L'introduction générale, qui initie Bulles, s'ouvre sur une méditation à propos de la bulle de savon soufflée par l'enfant, bulle qui est comme l'incarnation visible du souffle dans l'extériorité. Cette méditation et une relecture de la création de l'homme dans la Genèse posent la problématique qui va être explorée dans les trois volumes de Sphères, celle des sphères comme dimension constitutive de l'expérience humaine, aussi bien sur le plan psychologique que cosmologique et politique. Chaque volume va explorer une forme sphérique privilégiée (la bulle, le globe, lécume), ce qui permettra de dessiner comme une histoire de l'humanité, des temps archaïques aux temps modernes.
Sphères I - Bulles, microsphérologie Bulles est composé de huit chapitres et de dix digressions, le tout précédé d'une réflexion liminaire. Réflexion liminaire : penser l'espace intérieur L'objet de Bulles sera d'explorer l'intime entendu comme les espaces partagés, consubjectifs et interintelligents qui constituent tout sujet. Il s'agit donc de contester l'idée que le moi est une substance unifiée. L'entreprise se place sous le patronage de Bachelard.
Chapitre I : Opération du cœur ou : De l'excès eucharistique L'exploration de la bulle envisagée comme symbole de l'intime se fait d'abord sous l'angle du cœur et de la façon dont celui-ci est envisagé dans la pensée littéraire, théologique et philosophique. Quatre figures sont étudiées, dont la dernière fait rupture avec les précédentes : le Herzmaere de Konrad von Würzburg () avec le motif du cœur dévoré ; l'expérience mystique de Catherine de Sienne () de l'échange de cœur à cœur avec le Seigneur ; la théorie néoplatonicienne de Marsile Ficin () de transfert du sang cordial par le regard de l'aimé à l'amant, qui explique le "coup de foudre" ; la théorie mécaniste de La Mettrie () qui isole le cœur dans l'individu comme une composante matérielle parmi d'autres. La faiblesse de cette théorie mécaniste est l'absence de l'autre dans la description du devenir-homme de la machine.
Chapitre II : Entre les visages Ce chapitre est sous-titré : À propos de l'apparition de la sphère intime interfaciale.
Après avoir exploré l'intime entre deux cœurs, il s'agit ici d'explorer l'apparition de l'intime entre deux visages. L'idée directrice est que le visage est d'abord pour autrui. Le point de départ est Platon (puis Ficin) où le visage (beau) est le signe de quelque chose qui le dépasse. Mais ce sont deux tableaux de Giotto (La Salutation de Joachim et de sainte Anne à la Porte d'Or et La Trahison de Judas) qui mettent en lumière l'espace entre les visages envisagé pour lui-même et non plus seulement comme un signe. Suivent les face-à-face de la Vierge et du Christ. La Renaissance marque donc un changement du modèle de vérité, dans le passage de l'icône au face à face dynamique.
Cette individualisation du visage humain dans l'histoire de l'art s'inscrit dans le mouvement plus large de protraction, c'est-à-dire d'émergence du visage humain dans le règne des mammifères. Et cette émergence marque le moment où le visage devient la possibilité de l'intimité avec l'autre, dont la relation prototypique est encore aujourd'hui celle de la mère et du bébé. Cette émergence du visage exprime l'émergence de la joie de ce qui est partagé. Or cette protraction a des modèles (masculins) dans les visages du Christ, de Bouddha ou des rois.
Avec l'art moderne, on voit apparaître une rupture de la protraction, l'apparition d'un visage masqué ou monstrueux derrière le visage uni; et cette rupture est le signe d'une société qui a inventé le miroir et où le visage de l'autre devient second par rapport à son propre visage dans la connaissance de soi et la création d'un espace intime. C'est ce que l'on appelle lindividualisme. L'apparition du miroir oblige donc à relire le mythe de Narcisse et donc à corriger la lecture qu'en donne la psychanalyse.
Chapitre III : Les hommes dans le cercle magique Ce chapitre est sous-titré : Contribution à une histoire idéelle de la fascination du proche.Ce troisième chapitre ne s'intéresse plus seulement à la bulle issue de la relation entre cœurs ou entre visages, mais à la fascination comme loi de l'intersubjectivité. Cette fascination est d'abord envisagée dans sa dimension amoureuse, chez Platon avec le mythe des androgynes, puis avec Marsile Ficin avec sa théorie de l'amour animal (comme infection visuelle inconsciente), où est exprimée l'idée d'une mémoire inconsciente de la relation. Dans un deuxième temps, la fascination est envisagée sous l'angle du magnétisme, découvert par Mesmer (fin ), en particulier dans la relation thérapeutique magnétiseur-magnétisé, puis, chez Fichte, dans la relation denseignement. La méfiance face aux possibles dérives du magnétisme est illustrée avec une nouvelle de Poe, "La vérité sur le cas de M. Valdemar", et une nouvelle de E.T.A Hoffmann, "Le magnétiseur".
Digression I : Transfert de pensées L'idée selon laquelle les pensées ont un caractère privé, caché, apparaît avec les philosophes grecs, à l'aurore de la philosophie. Jusque-là, c'est-à-dire depuis l'apparition de l'humanité, les pensées de chacun sont transparentes aux autres, d'abord dans le présent de l’oralité, puis dans la distance spatio-temporelle de l’écrit. Cette dimension participative de la pensée resurgit dans le magnétisme et la psychanalyse.
Chapitre IV : La réclusion dans la mère Il s'agit, dans ce chapitre, d'une réflexion sur la vulve, envisagée non pas seulement comme le lieu de sortie (la naissance) mais aussi dentrée (le retour vers la mère, vers la vérité). C'est la révolution néolithique qui, en sédentarisant les populations par l'agriculture, a posé l'équivalence entre la mère et le champ (la fécondité), et qui a fait de la mère le lieu de vérité qui fonde l'identification de soi. Mais, pour retourner dans le giron de la mère, il faut la mort (réelle ou symbolique), d'où l'identification entre la mère (l'utérus) et la tombe. La vulve fait partie des nobjets, c'est-à-dire des objets non-donnés.
Digression II : Nobjets et non-relations Il s'agit, dans cette digression, d'une reprise critique de la théorie psychanalytique des phases (orale, anale, génitale) par la prise en compte de la vie intra-utérine. C'est d'abord l'approche des nobjets (le sang placentaire, le cordon ombilical, la cloche sonore) de Thomas Macho qui sert de fil rouge, puis l'épisode de la naissance de Lao-Tseu (le fondateur du taoïsme, qui, comme fœtus, est le jour dans le ventre de sa mère et la nuit en sort pour étudier le tao, il est à la fois enfant et mère de sa mère), et finalement l'approche onirique du vécu de l'œuf fécondé au moment de l'implantation dans l'utérus par l'antipsychiatre R. Laing. Il s'agit, dans chacun de ces cas, de sortir du modèle de relation de l'enfant à l'objet typique de la théorie des phrases de Freud (le sein dans la phase orale, l'excrément dans la phase anale, l'autre dans la phase génitale).
Digression III : Le principe de l'œuf Cette digression est sous-titrée : Intériorisation et enveloppe.Le point de départ est l'hypothèse biologique de William Harvey, qui reprend et poursuit la vision mythologique, en 1651, selon laquelle tout vivant est issu d'un ovule (un œuf), ce qui ruine l'idée de naissance ex nihilo. Pour le vivant, exister signifie donc venir de l'intérieur. Naître, c'est alors rompre trois enveloppes : d'abord la poche des eaux, ensuite franchir le col de l'utérus, enfin franchir le vagin vers le monde extérieur. Cependant la proximité avec la mère forme une quatrième enveloppe dont d'éventuels dégâts, dans la petite enfance, sont responsables de psychoses, symptômes de la modernité.
Digression IV : "Le Dasein a par essence une tendance à la proximité" Cette digression est sous-titrée : La théorie heideggerienne du lieu existentiel.Dans Être et temps, Heidegger initie une réflexion sur l'être et l'espace, sur la spatialité existentielle de l'être, où il distingue l'être-dans-le monde de l'être-au-monde. Dans ce dernier mode d'être, le Dasein est dans une relation déloignement qui aiguille, toujours là et déjà au monde. Mais Heidegger n'exploite pas cette voie dans la suite de son œuvre. Sphères peut être lu comme un déploiement possible de cette réflexion sur le lieu existentiel.
Chapitre V : L'accompagnateur originel Ce chapitre est sous-titré : Requiem pour un organe rejeté.De la vulve, on remonte d'un cran encore vers une plus originaire sphère intime, celle que constitue le fœtus avec le placenta et le cordon ombilical. C'est d'abord sous la conduite de Bela Grunberger que débute cette investigation avec sa théorie de la monade mère-enfant (fœtus-placenta). Puis Sloterdijk propose une analyse de cet organe (le placenta) en le nommant l'Autre qui fait unité avec l'Aussi (le fœtus) afin de mettre en lumière d'abord l'unité indistincte plutôt que la distinction des substances. L'Avec est décrit comme lorgane-pour-lui dont le destin est pourtant de disparaître, d'être oublié à la naissance, du moins dans l'Occident moderne. Cette unité primordiale est illustrée avec deux textes d'Hildegard de Bingen et deux tableaux de René Magritte.
La médecine moderne a cependant commencé à considérer le placenta comme un déchet alors que la plupart des traditions l'envisageaient comme un double à conserver précieusement. D'où une réflexion finale sur le nombril comme signe d'une "castration originelle" (Françoise Dolto), d'une séparation qui, si elle est réussie, permet l'accès de l'individu à la culture par le langage.
Digression V : La plantation noire Cette digression est sous-titrée : Notes sur les arbres de vie et les machines d'animation.Il s'agit d'une réflexion sur la mythologie des arbres de vie comme signes du dilemme placentophanique des sociétés traditionnelles : ne pas naturaliser, "organiciser" le placenta mais ne pas non plus le faire disparaître. Ce dilemme apparaît dans les religions babyloniennes, esséniennes, dans le symbole de la croix chrétienne, de l'orme de Puységur, du baquet de Mesmer.
Chapitre VI : Le séparateur de l'espace spirituel