Le mouvement national tunisien désigne, dans sa globalité, le mouvement sociopolitique né au début du , qui mène la lutte contre le protectorat français de Tunisie pour obtenir finalement l'indépendance du pays le .

Inspiré de l'idéologie des Jeunes-Turcs et par des expériences réformistes menées en Tunisie dans la deuxième moitié du , le rassemblement de notables traditionalistes cède peu à peu sa place à une organisation politique de mieux en mieux structurée par les nouvelles élites formées en France et capable de mobiliser ses partisans pour affronter, si le besoin s'en fait sentir, les autorités du protectorat, afin de faire avancer ses revendications auprès du gouvernement français. La stratégie adoptée par le mouvement alternera entre négociations et affrontements armés, au gré des événements touchant le bassin méditerranéen dans la première moitié du . L'appui fourni au mouvement politique par les puissants syndicats ouvriers ou les mouvements féministes, dans le contexte d'un renouveau de la culture tunisienne, sur le plan intellectuel ou musical, contribue à l'affirmation de l'identité nationale qui sera renforcée par les systèmes politiques et éducatifs après l'indépendance.

Ainsi le mouvement national fut-il un ensemble composé de groupes très divers mais unis car il était le fait de forces sociales montantes à partir des années 1930 : petite bourgeoisie engagée dans l'économie capitaliste, nouvelles élites et classe ouvrière organisée et donc sensible aux revendications sociales..

Contexte

Difficultés économiques Les difficultés économiques et financières du royaume beylical de Tunis, initiées par la baisse du produit de la course en Méditerranée, s'accroissent avec les dépenses que le gouvernement engage dans la modernisation d'une armée forte d'à peine .. De plus, une volonté de prestige lance une série de travaux somptuaires, notamment avec un palais de style versaillais, le palais de la Mohamedia, qui doivent toutefois être interrompus faute de moyens suffisants. Face à l'accumulation de dépenses et à un système de prélèvement inefficace, le gouvernement a recours à de nouvelles charges fiscales et à l'emprunt auprès de banques étrangères, ce qui conduit à une insurrection finalement matée en 1864.. Par ailleurs, des détournements de fonds sont opérés par les ministres beylicaux, dont Mustapha Khaznadar, et les sécheresses de 1866 à 1868 provoquent disettes et épidémies de choléra.. Malgré la hausse des impôts., la situation économique est aggravée par des interférences étrangères., ce qui conduit le gouvernement à déclarer la banqueroute en 1869.

Après la conclusion d'un nouvel emprunt de 30 millions de francs-or, une commission financière internationale est mise en place par les Français avec des Britanniques et des Italiens.. C'est l'occasion pour les trois grandes puissances européennes de s'immiscer dans le pays., car la régence apparaît vite comme un enjeu stratégique de première importance, de par la situation géographique, à la charnière des bassins occidental et oriental de la Méditerranée.

La Tunisie fait l'objet de convoitises rivales de la France et de l'Italie. La première souhaite sécuriser les frontières de l'Algérie française et éviter que la seconde ne contrarie ses ambitions en Égypte et au Levant, en contrôlant l'accès à la Méditerranée orientale. La seconde, confrontée à la surpopulation, rêve d'une politique d'expansion coloniale et le territoire tunisien, où la minorité européenne est alors constituée essentiellement d'Italiens, est un objectif prioritaire. Les consuls français Théodore Roustan et italien Licurgo Maccio tentent donc de profiter des difficultés financières du bey, la France comptant sur la neutralité de l'Angleterre et bénéficiant des calculs de Bismarck qui souhaite la détourner de la question de l'Alsace-Lorraine. Après le congrès de Berlin, tenu du au , l'Allemagne et l'Angleterre permettent l'annexion de la Tunisie par la France. au détriment de l'Italie qui voyait ce pays comme son domaine réservé..

Instauration du protectorat

gauche|vignette|Première page du traité du Bardo.

Les et , 400 à 500 membres de la tribu nomade des Kroumirs attaquent à deux reprises la tribu des Ouled Nahed en territoire algérien. mais se voient repoussés par les troupes françaises ; les combats font quatre morts parmi les soldats.. Bien que deux mois auparavant, il refusait encore toute intervention en Tunisie., le président du Conseil Jules Ferry décide d'intervenir et obtient le du Parlement un crédit de 5,7 millions de francs pour réprimer les Kroumirs.. Le , le ministre de la Guerre donne l'ordre au général Forgemol de Bostquénard d'envahir la Kroumirie et d'occuper la région du Kef.. Les troupes françaises débarquent le à Bizerte sans résistance majeure et parviennent à atteindre Tunis en trois semaines sans combattre..

vignette|Représentation française de la prise de Sfax.

Le protectorat est finalement officialisé le lorsque Sadok Bey, menacé d'être destitué et remplacé par son frère Taïeb Bey.John P. Entelis (professeur à l'université Fordham) prétend que Sadok Bey a été menacé de mort selon ., et le général Jules Aimé Bréart signent le traité du Bardo au palais de Ksar Saïd.. La France est appelée à contrôler la sécurité et la politique étrangère du pays selon les termes de l'article 2 du traité. Ce qui n'empêche pas, quelques mois plus tard, les troupes françaises de faire face à des révoltes. Le , la ville de Sfax se soulève et chasse les autorités beylicales et les Européens.

Les insurgés sont bientôt rejoints par Ali Ben Khlifa qui prend la tête de l'insurrection.. Tout le pays se soulève. Dans le Nord, Ali Ben Ammar, chef des Ouled Ayar, réunit les combattants pour harceler les positions françaises.. Les français encore en Tunisie sont impuissants à mater la rébellion. Seule la marine dispose encore d'une force de frappe suffisante.. Sfax est bombardée et prise le . alors que des villes comme Gabès. et Kairouan sont prises dans les mois qui suivent.. Il faudra toutefois une dizaine d'années d'efforts pour occuper et pacifier complètement le pays.. Les conventions de La Marsa signées le par Ali III Bey et Paul Cambon officialisent et renforcent le régime du protectorat en accordant à la France le droit d'intervenir dans la politique étrangère et de défense ainsi que dans les affaires internes de la Tunisie.. : le pays conserve son gouvernement et son administration, désormais placée sous le contrôle d'un secrétaire général., les différents services administratifs étant dirigés par de hauts fonctionnaires français et un résident général gardant la haute main sur le gouvernement. La France représente dès lors la Tunisie sur la scène internationale et ne tarde pas à abuser de ses droits et prérogatives de protecteur pour administrer directement et exploiter le pays comme une colonie, en contraignant le bey à abandonner la quasi-totalité de ses pouvoirs au profit du résident général..

Mouvement politique en transformation Jeunes Tunisiens

Premiers rassemblements

Le développement économique du protectorat entraîne la formation d'une bourgeoisie qui se sent écartée de la vie politique et publique tunisienne.. Dans ce contexte, la Tunisie est, en raison de son positionnement géographique, plus exposée que les autres régions du Maghreb aux influences orientales et donc au réformisme musulman : la Tunisie est ainsi le premier État du monde arabe influencé par le nationalisme moderne. et la lutte contre l'occupation française y commence dès le début du . Une active propagande anti-colonialiste est menée depuis Constantinople par plusieurs Tunisiens en exil dont les oulémas zitouniens Ismaïl Sfayhi et Salah Chérif.. De plus, cette occupation, ayant davantage rapproché l'élite tunisienne de l'Europe, encourage les volontés de concilier la religion musulmane avec les idées modernes..

vignette|Ali Bach Hamba, figure des Jeunes Tunisiens.

Des premières associations des années 1890 nées dans les cercles culturels découlent le mouvement réformiste et intellectuel des Jeunes Tunisiens, lancé en 1907. par Béchir Sfar, l'avocat Ali Bach Hamba et Abdeljelil Zaouche, et dont le slogan est . Il puise ses principes dans l'action réformatrice apparue en Tunisie durant la seconde moitié du , notamment au travers des initiatives entreprises par le général Kheireddine Pacha, et s'inspire directement du mouvement des Jeunes-Turcs né durant la même période, dont il tient certaines idées panislamiste et panarabe.. Les Jeunes Tunisiens militent pour la réhabilitation de l'identité tunisienne, par la sauvegarde de son héritage culturel arabo-musulman, et la préservation de la personnalité de l'État tunisien, sans toutefois remettre en cause le protectorat.. Le mouvement regroupe essentiellement les membres de la classe moyenne de Tunis formés en France. Pour cette petite bourgeoisie moderne, semblant s'intéresser aux événements des mouvements nationaux dans le monde musulman, la culture tunisienne est le premier argument pour mettre en exergue l'originalité du pays et son rattachement aux valeurs musulmanes qui sont progressivement retranscrites dans les journaux et revues : meilleure éducation, mixité des cultures arabe et française et possibilité pour les Tunisiens d'exercer des responsabilités gouvernementales. Zaouche et Bach Hamba fondent en 1907 l'hebdomadaire Le Tunisien qui revendique l'égalité en matière d'instruction, de salaires, d'accession à l'enseignement supérieur mais aussi des mesures susceptibles d'assurer la protection des fellahs et des artisans. Dans le même temps, Zaouche établit un programme portant sur trois secteurs vitaux, l'enseignement, la justice et la fiscalité, qu'il défend âprement au sein de la Conférence consultative tunisienne à partir de .

Confrontations en chaîne Cependant les relations entre les nationalistes tunisiens et la résidence générale se détériorent rapidement.. Malgré la censure, l'opinion publique reste sensible à la cause musulmane, grâce aux médersas privées qui se développent sous l'impulsion d'Abdelaziz Thâalbi, tout en restant attentive aux idées nationalistes. En outre, à la veille de la Première Guerre mondiale, la conquête par l'Italie des territoires de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque voisines suscite quelques troubles. Ainsi, la première confrontation avec les autorités du protectorat survient lors de l'affaire du Djellaz : la municipalité de Tunis décide en d'immatriculer le cimetière du Djellaz, ce qui provoque l'hostilité de la population locale. À la suite d'une rumeur de profanation du cimetière, une émeute éclate le .

vignette|Abdeljelil Zaouche au procès de l'affaire du Djellaz en 1911.

Le bilan de la répression après deux jours de manifestations est de onze morts dont sept policiers et l'assassinat de plusieurs Européens dans le quartier italien.. En , le tribunal criminel de Tunis juge 71 émeutiers et en condamne 35 dont sept à la peine de mort. Mais la situation ne se calme pas pour autant : la mort accidentelle d'un enfant tunisien, tué par un tramway conduit par un wattman italien de la Compagnie des tramways de Tunis, le , avait fait monter les tensions autour de la position jugée privilégiée des chauffeurs italiens au sein de la société..

Cela entraîne un boycott non-violent du réseau jusqu'en mars de la même année, action d'une ampleur exceptionnelle plusieurs années avant que le mahatma Gandhi n'utilise cette forme de résistance. Victor de Carnières, le propriétaire du journal Le Colon français et figure majeure des Français de Tunisie, accuse Zaouche, alors conseiller municipal de Tunis, d'être le principal instigateur de ces événements. Ce dernier porte donc plainte contre De Carnières pour diffamation et fait appel à Vincent de Moro-Giafferri ; il est débouté à l'issue du procès tenu à Tunis en mais remporte l'appel tenu à Alger le .