En science de l'Histoire, l’histoire contrefactuelle (ou approche contrefactuelle) est une méthode qui consiste à imaginer des développements historiques alternatifs (par exemple la chute de la république romaine à la suite de l'invasion gauloise, et ses conséquences possibles) à partir d'une situation réelle (celle de Rome et des celtes gaulois). La question qui permet d'amorcer ce type de réflexion est : . Cette démarche est également présente en littérature (uchronie), en philosophie, en économie (évaluation d'impact) et dans certaines branches des sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM) comme la physique.
L’histoire contrefactuelle est une démarche d’analyse plus ou moins scientifique visant à imaginer les futurs alternatifs faisant suite au changement d’une variable, d’un “turning point” lors d’un événement historique, en général majeur, dont les conséquences proposent un enchaînement de faits alternatifs. Cette démarche est avant tout célèbre de par son utilisation dans la culture populaire via l’uchronie, empruntant cette méthodologie à des fins non scientifiques. Paradoxalement, c’est un outil de réflexion peu utilisé par les chercheurs à l'inverse son utilisation dans la littérature grand public.
Diverses dénominations peuvent aussi être utilisés comme approche virtuelle, spéculative, conjecturale, hypothétique ou encore para factuelle.
L'histoire contrefactuelle permet d'aborder de manière originale les problèmes de la causalité historique, du rôle de l'imagination, de l'écriture et des usages politiques de l'HistoireDéfinition proposée lors du séminaire de recherche de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou What If… ? Apports, limites et enjeux de la démarche contrefactuelle en histoire, EHESS, 2010.. Il ne s'agit pas de réécrire ou contredire le récit officiel des événements passés, mais, à l'aune de l'historiographie, d'en comprendre les mécanismes, les facteurs causaux, les forces à l’œuvre. Il s'agit également de déterminer l'importance relative des décisions prises par des individus ou de groupes en fonction de leurs pouvoirs.
C’est une démarche qui se situe dans l’air du temps (fin des idéologies dans un contexte post Guerre froide, modification des rapports entre réel et fiction ou encore incertitudes dans un monde globalisé). Elle n’a pas vocation a devenir un tournant historiographique mais est utile en tant que “boite à outil” des sciences sociales pour son caractère critique et interprétatif.
La majorité des démarches contrefactuelles se focalisent majoritairement sur des événements majeurs ou des figures historiques importantes en utilisant le “turning point”, l’élément divergent, de bifurcation, comme déclencheur d’un enchainement de faits nouveaux. Les conjectures qui en découlent suivent en général une suite logique, et plausible au risque de ne pas intégrer certaines variables possibles, peu probables ou inattendues.
Origines de cette approche De l'Antiquité au en Occident, de nombreux auteurs ont pratiqué une forme simple d'approche contrefactuelle, sous la forme de digressions. Il s'agit par exemple de Tite-Live, ou de l'historien Edward Gibbon ou encore de Blaise Pascal. Le raisonnement contrefactuel était alors utilisé pour amuser, comparer, critiquer, encenser ou relativiser l'importance d'un personnage historique. Au apparaît un genre littéraire nouveau : l'uchronie, dont l'idée est d'écrire des romans en modifiant un événement historique, pour distraire, mais aussi pour appuyer une cause politique. Puis, au début du les historiens souhaitent doter leur travail de bases scientifiques, ce qui aurait pu les éloigner des notions de fiction. Mais le sociologue Max Weber démontre l'importance de la démarche contrefactuelle dans la science historique pour mesurer une signification historique, l'établissement de possibilités objectives, et permettre ainsi d'évaluer la portée d'un événement.
Le premier ouvrage entièrement consacré à cette pratique est publié en 1836 par Louis Geoffroy et s’intitule Napoléon et la conquête du monde 1812-1832. Par la suite, d'autres vont s'ouvrir pleinement à ce type de réflexion comme le livre collectif intitulé If It Had Happened Otherwise (Et si cela s'était passé autrement, 1931), sous la direction de John Collings Squire. Parmi les contributions à cet ouvrage, on trouvait notamment celle de Winston Churchill If Lee Had Not Won the Battle of Gettysburg ( Et si Lee n'avait pas gagné la bataille de Gettysburg), qui imagine les États-Unis après la guerre de Sécession et la victoire des forces du Sud et celle d'André Maurois If Louis XVI had had an Atom of Firmness 1948-1950, Churchill ne cessera d’ailleurs de réfléchir sur l'enchaînement des événements dont il fut témoin au ; l'une de ses questions les plus célèbres fut : W. Churchill, Le Deuxième Guerre mondiale, tome 1 : « L'Orage approche. D'une guerre à l'autre », Plon, chap. VIII, ..
Dans les années 1960, la science-fiction commence à explorer de manière uchronique certains grands événements du passé : ainsi, un auteur comme Philip K. Dick, avec Le Maître du Haut Château, imagine ce que serait devenu le monde si les forces de l'axe avaient remporté la Seconde Guerre mondiale.
L'historien allemand Reinhart Koselleck dans son essai Le Futur passé (Vergangene Zukunft, 1979), met en rapport histoire et temps, et en appelle à une réflexion sur l’importance de l’imagination en histoire, sur les ressources cognitives de la fiction. Nourrie par un prudent travail d'archives, la projection dans les « futurs possibles, craints et espérés » qu'il propose, autorise un décentrement fictionnel qui permet une remise en cause particulièrement efficace de la téléologie ou de la continuité historique. Il s'agit alors d'examiner les futurs possibles du passé.
La démarche contrefactuelle connaît son apogée dans les années 1990 dans les milieux universitaires anglo-saxons et suscite alors de nombreuses polémiques. Le Britannique Niall Ferguson, avec ce qu'il appelle Virtual History, se veut le champion de ce type de travaux mais ses nombreuses publications et ses déclarations fracassantes ont conduit de nombreuses personnes à renvoyer cette pratique aux conservateurs et donc à politiser tout un pan de la recherche. Fergusson défend sa démarche scénaristique par l’idée de “simulations basés sur des calculs de la possibilité relative d’issues plausible dans un monde chaotique”
Or, depuis les années 2000, l'approche contrefactuelle permet par exemple de revaloriser de nombreux aspects quelque peu éludés de l'histoire et d'organiser des campagnes de réparations : les femmes, les minorités, les peuples dits vaincus, certaines individualités, et d'autres forces à l’œuvre, font leur entrée dans le récit officiel. Ce rééquilibrage n'a été possible qu'après avoir pu déconstruire certains récits, lesquels sont trop souvent ponctués par des représentations figées ou univoques. Bien qu'il s'agisse d'une uchronie littéraire, il est possible de citer dans cette nouvelle approche le roman Civilization de Laurent Binet. En imaginant la transmission du fer et des anticorps des vikings du Vinland aux populations amérindiennes, l'auteur propose l'échec de l’expédition de 1492 de Christophe Colomb et la conquête de l'Europe par le prince Inca Atahualpa en 1531.
Outre les apports francophones et anglo-saxons à la démarche. Il est également possible de mentionner Het land dat nooit was publié en 2015. Ce recueil de dix récits contrefactuels se focalise sur le cas de la Belgique en proposant, sur quelques éléments clés de son histoire depuis 1830, de courts récits alternatifs écrits par des historiens flamands. Les thématiques sont diverses et font intervenir des spécialistes de chacune des époques traitées. On peut y trouver des réponses aux questions suivantes : Et si la révolution de 1830 n’avait pas eu lieu ? Et si Léopold II n’avait pas colonisé le Congo ? Ou encore Et si la Belgique de Léopold III avait adopté une forme politique similaire au régime de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale ?
Usages et temporalités
Usages Les usages de la pratique contrefactuelle sont variés, il est possible d'en dénombrer six. Ils permettent une réflexivité, une contextualisation, la mise en avant d’interdépendances, mais aussi une mise en intrigue et la mise en avant de futurs non advenus et de possibles du passé.
Temporalités Trois temporalités peuvent être employées: courte, moyenne et longue. Tout d'abord, plus la temporalité sera longue, plus la démarche devient une création littéraire, une réflexion philosophique ou encore un jugement moral. Ensuite la temporalité moyenne se révèle plus propice à une utilisation en analyse économique et en théorie de relations internationales. La temporalité courte quant à elle est plus appréciée par les historiens et plus utile car elle répond aux exigences de l'enquête, aux déplacements des perspectives, à l’ouverture des regards et à l'élargissement du questionnaire.
C’est donc une source de réflexivité se basant sur un mode scientifique, ludique et politique. Elle peut être utilisée pour tester l’alliance entre exigence théorique des sciences sociales et liberté narrative de la fiction.
Une démarche qui ne fait pas l'unanimité
Débats et détracteurs L’historien français, Guillaume Berthier de Sauvigny qualifiait cette démarche de “Domaine périlleux de l’histoire conjecturale”. En effet, le recours au contrefactuel a toujours été perçu avec méfiance par les chercheurs, voire parfois considéré comme inutile, indigne de la pratique historique car ne se basant sur aucune source. L'historien britannique Niall Fergusson a renversé ce consensus dans les années 1990 sans pour autant permettre un succès de la pratique en dehors du cadre anglo-saxon. La démarche semble de prime abord, contraire à la discipline historique même, car elle remet en question les vérités situées que cherche l’histoire. De nombreux débats eurent lieu, pouvant considérer l’histoire contrefactuelle comme une pratique historique sympathique mais vaine, à placer à l’écart de la discipline historique car porteuse de brouillages conceptuels et émotionnels. Elle peut également réifier et figer des phénomènes sociaux dynamiques et incertains. L'un des arguments récurrents est également que l’histoire doit se focaliser de ce qui est advenu non de ce qui n’a pas eu lieu. Le réel étant suffisamment riche en perspectives de recherches. L'absence de sources peut aussi engendrer des présupposés ou des impensés politiques, abimant l’exigence propre au travail d’historien. De plus, l’histoire se définissant par les sources, les traces laissés que sont les archives, la démarche contrefactuelle engendre un flou épistémologique, en tension entre science et fiction (le curseur entre les deux pouvant varier fortement d’un historien à l’autre). De plus, en soumettant le même "turning point", le même point de divergence à plusieurs historiens les résultats seraient probablement différents, offrant plusieurs versions de l'histoire possible.
À l'inverse, il est possible de défendre la pratique en se basant sur la pensée de Friedrich Nietzsche. En effet, ce dernier considérait la pratique comme « cardinale », car elle permet de déplacer les cadres de productions historiques.
La question reste donc en suspens bien qu'il s’avère que cette pratique engendre des problèmes à la fois épistémologiques, méthodologiques et pédagogique. Cela pose également problème car la réflexion autour de la démarche contrefactuelle provoque un retour au sujet épineux du rapport entre l’historien et la fiction qu'il se doit d'exclure de son champ d'analyse.
Il est tout de même à rappeler que la pratique est courante à petite échelle en tant que digression, de quelques lignes parfois dans les travaux d’historiens. L’historien français Raymond Aron avait par exemple évoqué le fait que les historiens pour expliquer ce qui fut, se sont également demandés ce qui aurait pu être.