Lucrèce (en latin Titus Lucretius Carus) est un poète et philosophe latin du (peut-être 98-55), auteur d'un seul ouvrage en six parties, le De rerum natura (De la nature des choses, qu’on traduit le plus souvent par De la nature), un long poème en style épique (hexamètre dactylique) qui décrit le monde selon les principes d'Épicure.

C’est essentiellement grâce à lui que nous connaissons l'une des plus importantes écoles philosophiques de l'Antiquité, l'épicurisme, car des ouvrages d’Épicure, qui fut beaucoup lu et célébré dans toute l’Antiquité tardive, il ne reste pratiquement rien, sauf trois lettres et quelques sentences.

Si Lucrèce expose fidèlement la doctrine de son maître, il se met à la défendre avec une âpreté singulière. , dit Victor Hugo. Il vit dans une époque troublée par les guerres civiles et les proscriptions (massacres de Marius, proscriptions de Sylla, révolte de Spartacus, conjuration de Catilina). De là, les pages sombres du De rerum natura sur la mort, le dégoût de la vie, la peste d’Athènes, de là aussi sa passion antireligieuse qui s’en prend avec acharnement aux cultes et aux prêtres des religions romaines de son époque, passion que l’on ne retrouve pas dans les textes conservés d’Épicure, même si celui-ci critique la superstition et même la religiosité populaire. Il propose de se soustraire aux craintes induites par les sphères religieuses, auxquelles il oppose une approche rationnelle du monde fondée sur la compréhension de la physiologie ou science de la nature.

Ainsi, il explique de façon matérielle les objets et le vivant, qui prennent forme via des combinaisons aléatoires d'atomes dans le vide. Surtout, Lucrèce unit à la science épicurienne, souvent difficile, la douceur et la dimension visionnaire de la poésie.

Un auteur mal connu La biographie est très lacunaire. Ses contemporains l'ignorent ou se taisent sur son compte. Les exceptions sont très rares. Cicéron se livre à une appréciation littéraire dans un billet adressé à son frère Quintus daté de février 54 av. J.-C. : Cicéron, Ad Quintum Fratrem, II, 9, 3. . Traduction : Correspondance de Cicéron, Les Belles Lettres, 2021, p. 1199. Voir l'analyse d'Alfred Ernout dans l'introduction à son édition du De Rerum Natura, Collection des Universités de France (coll. Budé) : Pour une analyse détaillée, cf. P. Hamblenne, Au Salluste inconnu, Revue belge de Philologie et d'Histoire, 59-1, 1981, p. 60-70 lire en ligne.. Un passage du Chronicon de Jérôme de Stridon, ouvrage postérieur de quatre siècles, affirme que Cicéron fut son éditeur, ce qui ne cadre pas avec les critiques contre l'épicurisme que Cicéron énonce dans ses traitésPierre Grimal, Cicéron, Fayard, 1986, , p=271 et Y. Benferhat, Cum scriberem contra Epicureos… Cicéron et l'épicurisme dans les Tusculanes, I-II, Vita latina, 164, 2001, 21-35. En ligne : persee.fr. Ovide écrit dans Les Amours : Les Amours, (I, 15). Mais ils ne disent rien sur sa vie. Tacite évoque le De rerum sans rien dire de son auteur. Sous l’Empire, Lucrèce semble oublié dans la littérature conservée. A contrario un graffiti de Pompéi, retrouvé dans une villa luxueuse en front de mer, reprend les trois premiers mots du célèbre premier vers du livre II : . Preuve que Lucrèce était connu et cité en Campanie, terre de forte implantation épicurienne au premier siècle de notre èreDite Maison de Fabius Rufus. C'est la plus luxueuse de ce type de construction de style vitruvien, bâtie en front de mer sur plusieurs étages. Pour une présentation et l'inscription, voir Mary Béard, Pompéi, la vie d'une cité romaine, (trad. fr. P.-E. Dauzat), Paris Seuil, collection Points Histoire, 2012, p. 163-165..

Sur cette quasi-absence de témoignages, Henri Bergson a proposé une explication : H.Bergson, Extraits de Lucrèce, Paris, Delagrave, 1884..

Seuls deux textes du , donc très postérieurs, donnent des indications douteuses : Donat écrit dans sa Vie de Virgile que Lucrèce est mort l'année où Crassus et Pompée furent consuls et où Virgile prit, à 17 ans la toge virile, Donat., Vita Vergilii, 6.. Mais cette affirmation est contradictoire : Virgile a eu 17 ans en 53 et le deuxième consulat commun de Pompée et Crassus date de 55. Par ailleurs, le crédit accordé à cette œuvre est très faible. Dans sa Chronique, Jérôme de Stridon, élève de Donat, semble à peu près s'accorder avec son maître sur les dates. Il ajoute des informations que beaucoup jugent assez incertaines, en raison notamment de l'hostilité des chrétiens à l'égard de l'épicurisme. À l'année 96 ou 94 suivant les manuscrits, il est écrit : . Chron., 94 a.C.).

La courte biographie de Jérôme de Stridon et la lettre de Cicéron ont laissé imaginer que ce dernier, à la mort de Lucrèce, a eu le manuscrit du poème inachevé pour le mettre en ordre et le publier.

Quant au suicide, Alfred Ernout, le traducteur des Belles Lettres, écrit : A. Ernoult, De rerum natura, Les Belles Lettres, rééd. 1968, p. XI.. De même, Bergson : . Selon Pichon : et indique que sa folie serait une punition divine pour avoir attaqué la providence. L'affirmation de Jérôme fit débat, une hypothèse étant qu'il l'aurait tirée d'un ouvrage lacunaire de Suétone, De poetis. Mais aucun auteur excepté Jérôme ne mentionne ces faits, alors que l'encyclopédie de Suétone fut très populaire, d'autant que le est marqué par l'apparition de travaux apocryphes.

D'autres auteurs (Pierre BoyancéLucrèce et l'épicurisme, PUF, 1963, le Dr LogreL'Anxiété de Lucrèce, Paris, Janin, 1946, André Comte-SponvilleLe Miel et l'absinthe, Hermann, 2008, Paul NizanLes Matérialistes de l'Antiquité, Maspero, 1971) considèrent comme plausible l'hypothèse du suicide en raison du climat d'angoisse ou de mélancolie qui domine l'œuvre : « Le sens extraordinaire de l'angoisse qui domine le De rerum natura révèle assez un homme capable de pousser jusqu'à la mort volontaire le désir d'échapper à l'angoissePaul Nizan, Les Matérialistes de l'Antiquité, Maspero, 1971, p. 36 » dit Paul Nizan.

Fidèle en tout à sa doctrine, écrit Constant MarthaLe Poème de Lucrèce, Hachette, 1896., Lucrèce aura trop mis en pratique un des plus importants préceptes d’Épicure : .

Œuvre

Épicurisme latin Au livre , Lucrèce se présente comme le premier auteur à exposer la doctrine épicurienne en langue latineDe Rerum Natura, V 335-337 : (in patrias… vertere voces).. Mais Cicéron témoigneCicéron, Tusculanes, IV, 6. qu'il existait depuis quelques décennies au moins une abondante littérature épicurienne grand public qui avait connu un large engouement dans toute l'Italie, mais qu'il méprisait. Les auteurs cités, quasi contemporains de Cicéron et de Lucrèce pour certains, sont Gaius Amafinius, RabiriusCicéron le cite dans Académiques, I, II, 5 ; Tusculanes IV, 6-7 ; Ad Familiares, XV, 19, 2., Fabius GallusMentionné à Ad Familiares, VII, 24 où il aurait écrit un traité sur Caton., et SauféiusSeul subsiste un fragment de Servius (I, 6). Étant un ami de Cicéron, ce dernier ne l'attaque pas et le mentionne dans plusieurs lettres (Att. VI, 9, 4 ; 7, 1). Leurs traités sont perdus et les fragments les mentionnant sont très minces. L'assertion de Lucrèce doit donc être relativisée, à moins qu'il faille comprendre qu'il se proclame comme le premier traducteur de qualité face à ses prédécesseurs médiocresHenri Bardon, La littérature latine inconnue: Tome I: L'Époque républicaine, Paris, klincksieck, 1953, chap. « Autour de Cicéron ».

Poète et philosophe Comme philosophe, Lucrèce est un disciple fidèle et enthousiaste d'Épicure. Quatre des six livres du poème s'ouvrent sur l'éloge du maître. Ainsi le début du livre III : « C'est toi, père, qui découvris la vérité, Qui guides notre vie; c'est dans ton œuvre, ô maître, Que nous venons chercher, abeilles butinant Dans les vallées en fleurs, ces paroles d'or, oui, D'or, dignes à jamais d'une vie éternelleDe rerum natura, III, v. 9-13. ! »

Le poème est un exposé de la doctrine d'Épicure. C'est d'ailleurs essentiellement grâce à lui que nous connaissons sa pensée. Il ne reste en effet pratiquement rien de l'œuvre considérable d'Épicure peu recopiée par les moines du Moyen Âge. Seuls subsistent, grâce au même Diogène Laërce qui les a reproduits dans ses Vies et doctrines des philosophes illustres, le testament du philosophe, trois lettres à ses amis qui sont des abrégés de sa doctrineLettre à Hérodote, Lettre à Pythoclès et Lettre à Ménecée et quarante Maximes capitales, ainsi qu'une série de sentences, les Sentences vaticanes, découvertes en 1888 dans un manuscrit du Vatican datant du . Ajoutons des fragments du De la nature d'Épicure en trente-sept livres (l'équivalent, a-t-on calculéBibliothèque de La Pléiade, Les Épicuriens, Gallimard, 2010, p. 1099., d'une dizaine de volumes dans une collection moderne de textes classiques) récupérés de l'importante bibliothèque de la Villa des Papyrus à Herculanum que l'éruption du Vésuve en 79 a à la fois carbonisée et protégée.

L'œuvre de Lucrèce a été préservée de justesse, à travers deux manuscrits seulement datant du , et conservés aujourd'hui à Leyde. Les spécialistes estiment qu'ils sont des copies d'un seul et même manuscrit remontant au , aujourd'hui perduLucrèce, De la nature, présentation par J. Kany-Turpin, Flammarion, 1998, p. 44., et que c'est sa nature poétique qui aurait contribué à sa conservation. Il y a là une certaine ironie, car Épicure se méfiait de la poésie et en déconseillait la pratique à ses disciples, et c'est pourtant via un long poème qu'elle fut transmise. Lucrèce, au début du livre IV, justifie cette forme par la métaphore du remède amer que les enfants refusent d'absorber si l'on ne met pas du miel sur la coupe : « L'enfant imprévoyant, tout au plaisir des lèvres, Avale jusqu'au bout le très amer remède : Dupé, mais pour son bien, il guérit peu à peu... Ainsi fais-je à présent. Je sais notre doctrine Trop triste pour celui qui ne fait qu'y goûter; La foule horrifiée la fuit. C'est pourquoi, moi Je vais te l'exposer dans la langue des Muses, Comme tout imprégnée du doux miel poétique. J'ai voulu par mon chant séduire ton esprit, Le temps qu'il ait compris le seul remède utile : Connaître entièrement la nature des chosesDe rerum natura, IV, v. 15-25. ! »

Structure du poème thumb|150px|De rerum natura (édition de 1675). Le De rerum natura, composé à partir de l'ouvrage d'Épicure La Nature, est rédigé en hexamètres dactyliques. Il comprend vers et se compose de six livres se regroupant en trois parties successives :

La première partie porte sur la nature considérée dans ses constituants essentiels, les atomes et le vide :

Elle correspond à peu près à la Lettre à Hérodote d’Épicure : dans le vide tombent éternellement des atomes indivisibles, indestructibles, semences de tous les univers passés, présents ou à venir, car rien ne se crée, rien ne se perd (Livre I). La pesanteur et une certaine « déclinaison » (clinamen) de la verticale les amènent à se grouper, à donner naissance aux corps inertes et animés, sans l’intervention des dieux (Livre II).

La deuxième partie est consacrée à :

Elle recouvre partiellement la Lettre à Ménécée : l’homme est matériel, y compris son esprit et son âme. Matériel donc mortel, car toute combinaison d’atomes finit par se résoudre en ses éléments. Et, si l’âme est mortelle, une vie future n’est pas à craindre (Livre III). À l’origine de la connaissance sont les sensations qui, matériellement émanées des corps, ne trompent pas si on les interprète sans illusions passionnelles (Livre IV).

La troisième partie porte sur :

Elle recouvre en partie la Lettre à Hérodote et la Lettre à Pythoclès : le monde non plus n’est pas l’œuvre des dieux : son évolution et celle de l’humanité peuvent se suivre à partir de combinaisons fortuites par progrès conjoints (Livre V). Et les phénomènes les plus étranges qui épouvantent les hommes, même les épidémies, sont dus à des causes naturelles (Livre VI).