Jean-Baptiste Troppmann, né à Brunstatt (Haut-Rhin) le et guillotiné à Paris le , est un ouvrier mécanicien, jugé coupable du meurtre des huit membres d’une même famille, crime également connu sous le nom de « massacre de Pantin »..
Cette affaire criminelle est l'une des plus médiatiques du Second Empire dont les difficultés de fin de règne auront un temps été mises en retrait de l'actualité. Elle fit la fortune du Petit Journal qui, flairant le bon coup et tenant en haleine ses nombreux lecteurs, tripla régulièrement son tirage, ce qui développa la couverture de presse des faits divers et des exécutions par les journaux populaires..
Les détails de ce meurtre multiple, les rebondissements qui précèdent l'arrestation de l'assassin, sa personnalité ambiguë, trouvent également un large écho auprès des romanciers de l'époque assistant notamment au procès (Gustave Flaubert, Alexandre Dumas filsMyriam Tsikounas, La Caméra explore le crime : Les causes célèbres du XIXe siècle, Presses universitaires de Rennes, 2017, Chapitre 10, §56 , Jules Barbey d'Aurevilly, le comte de LautréamontLautréamont, Poésies I : « La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon , des Papavoine, des Byron, des Victor Noir et des Charlotte Corday sera contenue à distance de mon regard sévère. », Arthur Rimbaud).
Contexte biographique Jean-Baptiste Troppmann a onze ans quand ses parents s'installent à Cernay, près de Thann dans le Haut-Rhin. Enfant de frêle stature mais d’une énergie peu commune, intelligent mais introverti, il est gâté par sa mère qui le préfère à ses deux autres frères aînés.. Il travaille comme ouvrier mécanicien dans l’atelier de fabrication de son père, Joseph, qui dirige la petite société Troppmann & Kambly. Ce père, inventeur ingénieux et fécond, détient plusieurs brevets qui touchent à l’amélioration de divers machines et accessoires de filature. L’avenir du garçon semble tout tracé : promouvoir ces matériels dans toute la France« L'affaire Troppmann ou la tragédie de Pantin », émission L'Heure du crime sur RTL, 20 avril 2012..
Toutefois, sous l'emprise permanente de l'alcool, Joseph Troppmann dépense sans compter et compromet l'avenir de son entreprise. Sans doute cette situation a-t-elle pesé sur l’esprit de ce fils qui reste taciturne, peu sociable et perdu dans ses pensées : Comme Jean-Baptiste avait déjà compris que les affaires paternelles ne seraient jamais à la hauteur de son ambition, lorsqu’il daigne parler, c’est de l’argent, des richesses dont il jouira un jour. Selon les témoignages recueillis, il se repaît déjà à cette époque de lectures à sensations et de faits divers macabres relatant des actes criminels. Dans le même temps, une passion le saisit pour la chimie et il installe un petit laboratoire qui occupe son temps plus que de raisonPierre Bouchardon, , p. 64.. vignette|La famille Kinck. À la fin de 1868, il part pour la capitale afin d’installer de nouvelles machines vendues par son père à un industriel parisien. Il trouve un logement à Pantin, aux Quatre-Chemins, et il y reste jusqu’en mai 1869. Peu de temps plus tard, il est à Roubaix pour une deuxième installation qui lui permet de faire la connaissance de la famille Kinck. Si l'épouse Kinck, Hortense, est une bourgeoise roubaisienne qui élève six enfants et est enceinte de six mois d’un septième, Jean Kinck se trouve être un compatriote originaire de GuebwillerPour d’autres, il serait né à Buhl.. Pour un jeune homme de 20 ans à peine, Kinck est un modèle dans le métier : à force de sérieux et d’habileté, il est passé d’ouvrier à chef d’atelier, puis patron d’un bel établissement de filature qu’il fait aujourd’hui prospérerPierre Bouchardon, , p. 23..
Pourtant, les deux sont des hommes insatisfaits. Kinck rêve de compléter une belle fortune avant de se retirer dans son pays natal. Troppmann, de son côté, impatient de réussir et mesurant le parcours professionnel de son nouvel ami, ne le trouve certainement pas assez rapide. Le premier est attiré par l’argent – sa femme aussi – mais il a une vie rangée. L’autre est cupide et dénué de tout scrupule. La connivence entre un homme d’âge mûr rompu aux affaires et un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence a longtemps étonné leur entourageIl y a eu la thèse d’une relation « antiphysique » (selon le terme de l’époque) entre les deux hommes, et qui n’a jamais absolument été écartée. Une lettre avait d'ailleurs alimenté le doute : . Troppmann n’avait pas un visage spécialement sympathiqueLe front et le regard fuyants, le nez en bec d’oiseau de proie, la lèvre supérieure épaisse et les dents démesurées, pour résumer la description d’Antoine Claude dans ses Mémoires. mais son attitude nonchalante, son fort accent alsacien presque caricatural, son impassibilité – en réalité, son absence d’émotion – lui donnent l'« air bonhomme » d’un garçon réfléchi et parviennent à inspirer confiance, et surtout, Troppmann est un imaginatif qui va embarquer dans son délire une famille pourtant aisée, pragmatique et circonspecte.
Faits Quand le jeune Alsacien retourne au pays, on peut penser, d’après les dépositions, que les deux compères sont convenus de deux objectifs : le garçon cherchera une propriété alsacienne pour la retraite de Jean Kinck et devra s’entendre avec son père pour qu’il puisse exploiter ses brevets à l’étranger. Ce dernier point implique un investissement financier de départ important et Troppmann promet de trouver rapidement un moyen pour l’obtenir auquel il ne manquera pas d’associer Kinck, qui ne se doutera jamais qu’il en serait le principal créancier.
Meurtre de Jean Kinck vignette|Troppmann empoisonne Jean Kinck dans la forêt de Wattwiller, image d'Épinal, 1870. Une semaine environ après le retour du jeune homme à Cernay, Jean Kinck annonce à sa famille, non sans quelque mystère, qu’il part pour affaires en Alsace, et qu'il en profitera pour rendre visite à sa sœur de Guebwiller, qu’il a prévenue par un courrier (courrier qui sera chronologiquement déterminant pour les enquêteurs).
Le , Kinck arrive en gare de Bollwiller où Troppmann l’attend. Ils entament un périple demeuré secret qui finira sur la montagne d’Uffholtz. On sait, sur des aveux tardifs de Troppmann, que pour appâter Jean Kinck, il lui a fait croire à la visite d’une fabrique clandestine de fausse monnaieÀ cette époque, de telles fabriques sont attestées le long de la frontière franco-allemande.. Au cours de cette randonnée, il fait boire un breuvage mortel de sa composition, à base d'acide prussique, à son malheureux compagnon dont il enfouit sommairement le corps dans cet endroit désert. Le cadavre de Jean Kinck sera le dernier à être retrouvé, le ..
Troppmann avait pensé s’approprier francs que Kinck était censé porter sur lui. Par prudence, ce dernier n’avait pas pris l'argent avec lui. Troppmann ne trouva sur le cadavre que 212 francs. C'est un premier contretemps, mais l’assassin possédait désormais les papiers d’identité et la montre en or de sa victime ainsi que deux chèques.
Meurtre de Gustave Kinck Troppmann revoit donc son plan et écrit à l’épouse, « sous la dictée de Jean, blessé à la main » pour qu’elle retire auprès de leur banque le montant des chèques et expédie l’argent à la poste de Guebwiller. Le mensonge est grossier, mais l’épouse, maintenue dans une complète ignorance de ce type de démarche par son mari, s’exécute. Nouvelle déception pour Troppmann qui est trouvé trop jeune pour récupérer le mandat à la place d’un homme supposé d’âge respectable et doit prouver une identité qu’il ne peut assumer (il avait tenté de se faire passer pour le fils Kinck). Au lieu de se volatiliser une fois enrichi, le meurtrier est contraint d’imaginer une autre stratégie : il va faire appel à Gustave, le fils aîné de Kinck, qui va sur ses seize ans.
Troppmann continue de mener le jeu. Il s’installe à Paris, où Jean Kinck se trouve fictivement, et écrit une lettre à la famille toujours sous la prétendue dictée du père de famille, par laquelle il obtient que le jeune Gustave parte pour Guebwiller récupérer l’argent. Afin d’écarter les soupçons, Jean, dont Troppmann tient toujours la plume, leur parle d’un gain mirifique d'un demi-million de francs gagné grâce à son associé ; puis, d'un ton enthousiaste et optimiste, donne plein pouvoir à son jeune ami. Troppmann a désormais les coudées franches et s’impose comme l’homme de confiance.
Le , Gustave arrive à Guebwiller où sa présence rassure sa famille alsacienne. Le 15, le garçon qui est parti trop vite sans procuration authentifiée et qui, sur place, s’impatiente à l’attendre, annonce brusquement qu’il s’en va retrouver son père à Paris par le train. Troppmann est à la réception mais doit constater avec une rage rentrée que le fils n’a toujours pas l’argent. Gustave envoie donc de l’hôtel un dernier télégramme invitant sa mère à les rejoindre dans la capitale, avec « tous les papiers ». L’enfant que Troppmann conduit maintenant vers son père, ou plutôt vers le même funeste destin, ne lui est plus utile. Il l’enterre déchiqueté au couteau près du « champ Langlois ».
Massacre de Pantin vignette|gauche|Troppmann assassine Mme Kinck et ses cinq enfants, image d'Épinal, 1870. vignette|Montage photographique des corps de la famille Kinck (Charles Ségoffin-Pierre-Ambroise Richebourg, fin 1869). vignette|Arrestation de Troppmann au Havre, image d'Épinal, 1870. La famille (excepté le dernier enfant mis en nourrice) qui a répondu confiante à l’appel du fils aîné est arrivée en avance à l’hôtel parisien, mais ne trouvant personne, la mère décide, au lieu d’y attendre sagement son mari, de revenir à la gare pour ne pas manquer le rendez-vous avec leur assassin. Le , ils prennent tous ensemble la route en voiture de louage pour arriver à la plaine de Pantin et enfin retrouver le chef de famille qui y habiterait maintenant, un peu à l'écart, une nouvelle résidence. Il faut beaucoup d’aplomb et de bagout au meurtrier pour maintenir en confiance la mère et ses cinq enfants en pleine nuit et dans un endroit désert. Celle-ci et les deux plus jeunes sont égorgés, les trois derniers étranglés et tous achevés à coups de pelle, certains enterrés encore vivants.
Le , un cultivateur nommé Jean-Louis Auguste Langlois, venant de La Villette pour bêcher son champ au lieu-dit du Chemin-Vert, près des Quatre-Chemins, à Pantin, voit des traces inaccoutumées dans l'herbe d'un champ voisin qu’il avait pris en chemin de traverse : ces traces le mènent à un coin du champ et s'arrêtent à une sorte de tranchée de quelques mètres de long, surmontée d'un petit monticule de terre.
Langlois surmontant son angoisse, creuse le centre du monticule à l'aide de sa bêche et voit apparaître un mouchoir maculé de sang frais puis un bras d'enfant. Continuant de creuser avec ses mains, il met au jour une tête d’enfant ensanglantée. Le cultivateur court appeler la police de Pantin qui dépêche un commissaire et un médecin légiste.
Dans les heures qui suivent, la fouille systématique par les policiers permet de retrouver six corps, une fillette de 2 ans, quatre jeunes garçons (âgés de 8, 10, 13 et 16 ans) et leur mère. Les cadavres mutilés (visages décomposés, yeux exorbités, intestins transpercés pour la petite fille Marie) ensevelis dans une fosse sont tous rapidement identifiés par leurs vêtements. Les instruments du crime, une pelle ensanglantée et des liens, sont enterrés tout près..
La découverte fait grand bruit. Dès le , on retrouve le cocher du fiacre qui a conduit Troppmann et la famille Kinck de la gare du Nord au lieu où elle a été massacrée.