Les crimes de 1944 en Ciociaria, autrement appelés Maroquinades, désignent une partie des violences (homicides, viols, pillages) commises contre la population civile italienne entre avril et par des soldats marocains, appelés Goumiers, du corps expéditionnaire français en Italie (CEF) de l'Armée d'Afrique qui servaient sous les ordres du général Juin lors de la bataille de Monte Cassino, en Italie.

Considéré comme un crime de guerre, cet épisode est désigné en italien sous le nom de marocchinate — littéralement . Il s'inscrit dans le cadre d'exactions commencées dès la fin 1943.

Durant toute la campagne d'Italie, du CEF ont été traduits devant les tribunaux militaires français pour violences sexuelles et sur ce total, acquittés. Au total, ont été condamnés (, , , et ) dont . Parmi les , on compte un seul goumier marocain. À ces condamnés s'ajoutent qui ont été exécutés sur le champ.

Le nombre de victimes de viols durant la campagne d'Italie est difficile à estimer avec précision et fait l'objet de débats parmi les historiens (entre 200 - le nombre de condamnations par les tribunaux militaires - et environ), les gouvernements ( pour le gouvernement italien, indemnisées pour les autorités françaises) et les associations ().

Ces faits criminels, qui ne se limitent pas à la province de Frosinone (et à la Ciociaria), ont été, durant les décennies suivantes, largement oblitérés par l'histoire officielle, et jusque dans les représentations récentes. Sans être toujours relayés par l’opinion publique, ces événements ont laissé des traces très profondes dans la mémoire collective locale.

En 1996, le Sénat italien a produit une proposition de loi visant à reconnaître et indemniser les victimes ; puis, à partir de 2004, l'État italien se mit en devoir de rendre hommage aux victimes.

Contexte

vignette|droite|Soldats marocains postés sur le front de Monte Cassino en Photographie anonyme publiée dans le périodique italien L'Italia settimanale, , III, 23 février 1994, .. Les goums, formations de l'Armée d'Afrique (à distinguer de l'armée coloniale), étaient recrutés de manière régulière dans les tribus marocaines“Marocchinate, l’autre face cachée de l’histoire”, yabiladi. Ces troupes contractuelles, comme toutes les troupes françaises, appelées goums marocains, mais avec un fonctionnement administratif particulier, étaient soumises au Réglement de discipline générale de l'Armée française. Elles étaient organisées en groupe de Tabors Marocains (équivalent à un régiment), tabor (équivalent à un bataillon), goum (équivalent à une compagnie). Les trois GTM engagés en Italie (, et ) formaient une troupe non endivisionnée aux côtés de la d'infanterie marocaine, de la d'infanterie algérienne, de la marocaine de montagne et de la d'infanterie motorisée (), nouvelle appellation de la française libre, qui constituaient le C.E.F. (Corps Expéditionnaire Français). Forte de elles représentaient environ 10 % des du C.E.F. Les goums étaient sous les ordres du général français Augustin Guillaume.

Le , les goumiers, avec leurs convois de mules, passèrent par un endroit réputé infranchissable dans les monts Aurunces et contournèrent les lignes de défense allemandes de la vallée du Liri et de Cassino, après que leur camarades de la eurent percé la ligne Gustav un peu à l'est de Castelforte permettant au britannique d'avancer dans la vallée du Liri.

Les crimes Les viols Lors de sa première visite sur le front italien en , de Gaulle prévoit déjà de rapatrier les goumiers au Maroc et de les employer uniquement à des tâches d'utilité publique. La demande pressante de ses officiers pour renforcer le contingent de prostituées avec et avait débouché sur la venue de seulement ..

En Italie, les exactions imputées au C.E.F. ont donné naissance aux termes , qui se rapportent aux viols commis. Du 15 au , plus de six cents femmes sont violées, beaucoup d'hommes subissent le même sort ainsi qu'un prêtre. Un rapport anglais révèle que des femmes et des jeunes filles, des adolescents et des enfants sont violés dans la rue, des prisonniers sodomisés et des notables castrés. Dans l'Italie de l'après-guerre, parler des « maroquinades » évoque toujours des scènes de pillages et de viols..

La première mention de quatre cas de viols date du où sont impliqués des soldats du (ce régiment n'appartenait pas au C.E.F.) commandé par un lieutenant français . L'écrivain français Jean-Christophe Notin avance qu'il s'agit des .

En 1947, le ministère de la Guerre italien estime que sexuelles furent perpétrées dans toute l'Italie entre et dont 84 % par les soldats du C.E.F. 391 (34 %) viols sont commis en et 626 (54 %) en . 818 (70 %) ont lieu dans le Latium et 227 (20 %) en Toscane. Cette même année, le gouvernement français a autorisé l'indemnisation de de violences sexuelles.

Au début des années 1950, l’Unione Donne Italiane (Union des femmes italiennes), une organisation communiste féminine, a cherché à obtenir des indemnités pour environ douze mille femmes victimes de violences sexuelles de la part du corps expéditionnaire français. Mais les chiffres à cet égard divergent beaucoup. L'historien italien le situe entre un minimum de trois cents (nombre des inculpations) et un maximum de soixante mille (nombre total des demandes d'indemnisation).

En 2013, l'historienne Julie Le Gac suggère une estimation de commis par les soldats du C.E.F. durant toute la campagne d'Italie et estime que sans atteindre .

Pour l'écrivain Jean-Christophe Notin, les chiffres avancés par Julie Le Gac sont une estimation « au doigt mouillé » et ne sont soutenus par aucune archive française.. Les chiffres de Julie Le Gac sont également contestés par Claude Sornat, contrôleur général des armées, commandeur de la légion d'honneurDécret du 31 octobre 2005 portant promotion et nomination, JORF du 1 novembre 2005, Légifrance et président de la Koumia (Association des anciens des goums marocains et des Affaires indigènes en France), qui Guillaume Denglos : , Guillaume Denglos, Juin. Le maréchal africain, Belin/ministère des Armées, 2018, p.351, n51.. Il conteste surtout que l'auteur impute trop souvent aux goumiers des exactions et des viols commis dans des lieux où ils n'étaient pas effectivement présents, comme à Espéria entre autres. Lors de son intervention au cours de la séance du lundi pour défendre au Parlement Italien les victimes de viols, Madame la députée Rossi ne cite à aucun moment les goumiers. Le député Preti a affirmé au cours de la même séance à propos de la prétendue carte blanche : . Les critiques formulée par le Président de La Koumia n'ont fait l'objet d'aucune contestation.

Témoignages sur les « marocchinate » Le maire d'Esperia (commune de la province de Frosinone) a affirmé que dans sa ville, qui comptait au total , furent violées et quelques-unes en moururent.

Selon un témoignage recueilli par le professeur Bruno D'Epiro., on raconte que le curé d'Esperia chercha en vain à sauver trois femmes des violences des soldats : il fut attaché, sodomisé toute la nuit et mourut des suites de ces violences.

À Pico, selon quelques témoignages, des soldats américains auraient voulu se joindre aux troupes coloniales pendant que ces derniers accomplissaient les violences, mais ils en furent empêchés par leurs officiers.

L'écrivain Norman Lewis, à l'époque officier britannique sur le front de Montecassino, a raconté les événements dans un livre :

En , plusieurs membres de l'Association nationale des victimes des Marocchinate ont raconté à une envoyée spéciale de Libération dans le Latium les événements qu'ils ont vécu au printemps 1944. Ainsi Ennio, alors âgé de , décrit la scène suivante à laquelle il a assisté lorsqu'une dizaine de soldats français et marocains ont fait irruption dans la maison de berger où il s'était réfugié avec sa famille et plusieurs de leurs voisins :

Pierre D., soldat classe, condamné à dix ans de travaux forcés pour « atteinte à la pudeur », reconnaît avoir, le , « conduit dans une grotte » sous la « menace d'une arme » un garçon de :

Cependant, ces violences ne se limitèrent pas à cette seule zone de l'Italie : le phénomène aurait déjà commencé en en Sicile, avant de se propager par la suite dans toute la péninsule et il n'aurait pris fin qu'en , avec le transfert en Provence du corps expéditionnaire français. En Italie du Sud, les troupes coloniales auraient eu des heurts très sévères avec la population pour cette raison : on parle de quelques centaines de tirailleurs qu'on aurait retrouvés tués avec les parties génitales coupées. Avec l'avancée des Alliés le long de la péninsule, des événements de ce genre sont aussi rapportés dans le Nord du Latium et le Sud de la Toscane où les troupes coloniales violèrent, et parfois tuèrent, des femmes et des enfants après la retraite des troupes allemandes, sans épargner des membres de la résistance italienne.

Les mêmes méfaits se sont répétés lors de la prise de Freudenstadt, en Allemagne, les 16 et , quand, selon le témoignage d’une doctoresse appelée au chevet des victimes, Claire Miot, La première armée française, Perrin, 2021, , au moins six cents femmes auraient été violées par les troupes françaises, dont une partie de soldats marocains, auxquels se joignirent des prisonniers de guerre polonais libérés dans le secteur de Freudenstadt. Plus tard, les Allemands menèrent des enquêtes pour connaître les responsables qui avaient laissé les troupes se déchaîner de cette façon. Furent mis en cause un certain major Deleuze, un capitaine de l’Estrange, un major Champigneulles, un adjudant Poncet et également deux individus dénommés Guyot et Pinson, accusés d'avoir commis des tortures. La Presse britannique accusa le major (et futur géneral) Christian de La Croix de Castries, descendant d'une des plus anciennes familles nobles, d’avoir sciemment laissé faire ces actes de barbaries, Giles MacDonogh, After the Reich: The Brutal History of the Allied Occupation, Basic Books, 2009, Annette Bruhns; Spiegel Special (Hrsg.) : « Der Krieg gegen die Frauen ». , 2005, « Der Ostfeldzug », .. De Castries commandait alors un groupe d'escadrons du 3e régiment de spahis marocains, régiment blindé composé très majoritairement de soldats européens, comme tous les régiments de spahis pendant les campagnes d'Italie et de LibérationAnthony Clayton cite des effectifs théoriques de 15% de soldats « indigènes » pour les régiments de spahis et de chasseurs d'Afrique pendant les campagnes d'Italie et de Libération, Anthony Clayton, Histoire de l'armée française en Afrique, 1830-1962, Albin Michel, 1994, .

Les réactions des autorités .

La justice militaire traduisit qui furent jugés pour violences sexuelles ; eux furent acquittés, faute de preuves, 12 firent l'objet d'un renvoi et 156 furent condamnés (87 Marocains, 51 Algériens, 12 Français, 3 Tunisiens et 3 Malgaches) dont 3 furent fusillés. Parmi les 156 condamnés, on compte un seul goumier marocain. Par ailleurs 84 % des personnes jugées le sont entre mai et . À ces condamnations s'ajoutent , dont l'unité d'appartenance est inconnue, fusillés, car pris sur le fait.

Interprétations historiographiques Témoins contemporains et travaux des historiens Dans une lettre adressée au général de Gaulle le , le maréchal Jean de Lattre de Tassigny écrit à propos des goumiers marocains : .

Jugeant suspecte la vigueur de la réaction italienne, le général Alphonse Juin, dans une lettre adressée le au général Clark, commandant la Armée américaine, dénonce une .