Les Églises protestantes d'Allemagne ont été confrontées au nazisme dès 1920 jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945.

vignette|droite|Statue à Hambourg du pasteur Bonhoeffer, un résistant au nazisme. Certains partisans de la première heure d'Adolf Hitler furent issus des diverses églises protestantes (dites évangéliques) qui avaient conservé leur autonomie dans les Länder allemands. Ces Chrétiens allemands, tenant d'un « christianisme positif » censé unir les valeurs du national-socialisme et du christianisme parvinrent à prendre des positions clés lorsque les églises provinciales se regroupèrent en 1933 dans l'Église protestante allemande (Deutsche Evangelische Kirche, DEK). Même si leur influence diminua dès 1935, la majorité des Églises protestantes resta fidèle aux dirigeants du Troisième Reich, pendant toute son existence. En réaction à ce soutien au nazisme, une Église confessante vit le jour ; minoritaire, elle n'en fut pas moins une des composantes de la Résistance allemande au nazisme.

Historique

Jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, les églises protestantes d'Allemagne - dont la majorité est luthérienne et une minorité significative est réformée - sont étroitement liées aux différentes monarchies des états allemands (Voir les articles Confédération du Rhin, Confédération germanique, Confédération de l'Allemagne du Nord, Empire allemand). L'expression Landeskirche (Église d'État) signifie originellement qu'il s'agit de l'église officielle de l'État allemand considéré, selon le principe Cujus regio, ejus religio. Dans certains états, le prince local, duc, grand-duc ou roi, comme le roi de Prusse, est également le chef de l'Église, à l'image de l'Église anglicane, dirigée par les souverains depuis Henri VIII d'Angleterre, réunissant ainsi pouvoir temporel et pouvoir spirituel. C'est particulièrement le cas en Prusse, où le roi Frédéric-Guillaume III a poussé les églises luthériennes et réformées à s'unir au sein de l'Église protestante de l'Union prussienne, directement placée sous l'autorité du "Ministère prussien des affaires spirituelles, éducatives et médicales". Cet état de choses commence à se modifier avec l'émergence de l'idée de liberté religieuse aux ; le changement majeur se produit en 1918, avec la naissance de la République de Weimar et l'abdication des princes allemands. Cette évolution n'empêche cependant pas certaines églises de continuer à s'appeler Landeskirchen et de conserver leurs noms officiels. Mis à part le cas de la Prusse et quelques changements mineurs, les territoires des différentes églises continuent à correspondre à la carte politique de l'Allemagne en 1848.

Après la défaite de l'Allemagne à la fin de la Première Guerre mondiale, l'empire est transformé en une république qui proclame la séparation de l’Église et de l’État, ce qui met fin aux liens institutionnels entre les états et les églises. Bien que des tentatives d'unification aient déjà eu lieu auparavant, ce n'est qu'en que l'on assiste à la formation de la Deutsche Evangelische Kirche ou DEK (Église protestante allemande), qui marque l'union des 28 Landeskirchen. La DEK remplace la Deutscher Evangelischer Kirchenbund (Ligue des Églises protestantes d'Allemagne) formée en 1922.

Le noyautage des Églises par les chrétiens allemands

Au début des années 1930, la montée du nazisme à laquelle on assiste dans de nombreuses sphères de la société allemande touche également les Églises luthériennes. De par leur passé d'Églises d'État, les Églises protestantes disposent de fort soutiens chez les dirigeants prussiens conservateurs ainsi que chez les fonctionnaires et les militaires. Si l'on trouve tant au sein du mouvement völkisch qu'à l'intérieur du parti nazi des athées convaincus, des adversaires irréductibles des Églises ou des partisans d'un néo-paganisme, comme Martin Bormann, Reinhard Heydrich, Alfred Rosenberg ou Heinrich Himmler, on retrouve également au sein de NSDAP un noyau de personnes qui croit sincèrement à la possibilité d'établir des liens entre le national-socialisme et le christianisme protestant pour créer un « christianisme positif ». Cette position est formulée dès 1920 dans le point 24 du programme du parti, par Hanns Kerrl qui deviendra ministre des Affaires religieuses en 1935.

En 1933, le parti nazi peut non seulement compter sur la bienveillance des milieux protestants, mais aussi sur un noyau de sympathisants particulièrement actifs qui s'est constitué en faction, sous la dénomination de Glaubenbewegung Deutsche Christen (Mouvement confessionnel des chrétiens allemands, ou, en abrégé, Chrétiens allemands.) C'est sous leur influence que s'effectue la fusion des différentes églises dans la DEK. Les chrétiens allemands constituent ainsi une fraction nationale-socialiste au sein de l'Église protestante sous la direction de leur « Führer » Joachim Hossenfelder. Adolf Hitler, nouveau chancelier, soutient l'unification des églises luthériennes qui s'est déroulée parallèlement aux négociations avec les catholiques qui aboutissent, en , à la signature du concordat entre le Saint-Siège et le Reich allemand .

Les chrétiens allemands qui ont obtenu environ un tiers du total des voix lors des élections sur le territoire de l'Église protestante de l'Union vieille-prussienne réussissent à noyauter le premier Nationalsynode et à faire élire l'ancien aumônier militaire Ludwig Müller au poste nouvellement créé d'« évêque du Reich ». Müller ne parvient pas à assurer durablement son autorité sur les Landeskirchen, mais après la nomination de Hanns Kerrl comme « ministre du Reich pour les questions religieuses », par décret du , et la fondation de Église protestante du Reich, la DEK ne joue plus qu'un rôle mineur.

Le , lors d'une réunion au Palais des sports de Berlin, les chrétiens allemands annoncent un certain nombre de mesures qui visent à nazifier, de fait, l'Église évangélique, notamment la proclamation du Führerprinzip, c'est-à-dire du « principe d'autorité », l'élimination des éléments juifs de la Bible et l'introduction d'un paragraphe d'aryanité qui impliquait l'exclusion des pasteurs d'origine juive ou mariés à des juives. Le danger de voir le protestantisme infiltré et submergé par l'idéologie national-socialiste suscite une mobilisation des forces hostiles à une telle évolution.

La réaction contre les Chrétiens allemands: l'Église confessante

Déjà, le , un groupe de pasteurs s'était organisé en une « ligue de détresse Bekenntniskirsche » ou Église confessante. À la suite de la réunion des Chrétiens allemands au palais des Sports, en , 7000 pasteurs regroupés autour de Martin Niemöller protestent notamment contre l'introduction du « paragraphe aryen ».

Ce groupe d'opposants et un autre groupe de réformés regroupés autour de Karl Barth se retrouvent au synode de Barmen, dans la banlieue de Wuppertal du 29 au . Il y est adoptée la déclaration de Barmen, qui proclame que l'Église d'Allemagne n'est pas un « organisme d'État » et n'a d'autres fondement que la Parole de Dieu. Finalement, c'est une nouvelle Église, présidée par un Conseil fraternel du Reich qui est issue du synode de Barmen. Parmi les dix-huit Églises provinciales représentées à Barmen, celles de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre sont dites intactes parce qu'elles n'avaient pas élu à leur tête des chrétiens allemands. Ces Églises intactes sont représentées à Barmen par leurs propres évêques. Le synode de Berlin-Dahlem tenu les 19 et , dote la nouvelle église d'une « Direction provisoire », c'est-à-dire une instance concurrente de l'Épiscopat du Reich détenu par Ludwig Müller.

Ce regroupement massif au sein de l'Église confessante va se diviser rapidement. L'opposition frontale avec l'Épiscopat du Reich reconnu officiellement par le pouvoir est défendue par les plus intransigeants comme Dietrich Bonhoeffer qui soutient que « celui qui se sépare sciemment de l'Église confessante en Allemagne se sépare du salut Article de Bonhoeffer sur la communion ecclésiale paru dans Evangelische Theologie en juin 1936 et cité par X.de Montclos, ». Cette intransigeance qui implique une hostilité déclarée au régime ne fait pas l'unanimité. En 1936 les évêques des Églises intactes se retirent de la Direction provisoire et forment avec d'autres représentants d'Églises provinciales un « Conseil de l'Église évangélique luthérienne d'Allemagne ». Niemöller fait partie de ceux qui ne sont pas radicalement opposés au régime : En , il fonde la Ligue de détresse, mais en novembre de la même année, il envoie un télégramme à Hitler pour le féliciter de retirer l'Allemagne de la Société des Nations, « acte utile à l'intérêt national ».

La ligne médiane Entre les deux extrêmes constitués par les chrétiens allemands et l'Église confessante, une ligne médiane se dégage, dont l'audience relative est la plus grande pendant la durée de la Seconde Guerre mondiale. À la demande du ministère des affaires ecclésiastiques Hanns Kerrl, un « Comité directeur de l'Église évangélique allemande» est désigné en 1937 par la Conférence des chefs d'Église. L'évêque de Hanovre , l'un des trois chefs des Églises intactes a été la personnalité la plus représentative du Conseil. Le Conseil, fidèle à l'attitude traditionnelle des luthériens, déférents vis-à-vis du pouvoir, a le souci de ne pas rompre le contact avec les représentants du pouvoir. Un autre évêque du synode de Barmen, Theophil Wurm s'efforce à travers la Conférence des chefs d'Églises de regrouper tous les protestants du pays à l'exception des chrétiens allemands dans un organisme unitaire.

La Direction provisoire de l'Église confessante reste dans la ligne d'opposition au régime et envoie le une lettre adressée directement à Hitler dans laquelle elle s'inquiète de l'habitude prise par certains fidèles de faire au Führer « des dévotions dans une forme due à Dieu seul ». Cette lettre est également parvenue à l'étranger, ce qui provoque l'arrestation du conseiller juridique de la Direction provisoire, responsable présumé de la fuite. Dans le but de revaloriser la position des Chrétiens allemands, Hitler décide que des élections religieuses se tiendraient le , mais il doit finalement retirer son projet, car cette initiative a provoqué la formation d'un front unique contre les Chrétiens allemandsPrendre la date du 15 février 1937 avec réserves, car Broszat donne dans l'édition française () d'autres dates contradictoires avec celles-ci.

En fait, le régime national-socialiste renonce à procéder à une mise au pas institutionnelle de l'Église protestante, mais il décide aussi de combattre plus durement les actes d'opposition de l'Église évangélique, ce qui se traduit par exemple par une nouvelle arrestation du pasteur Niemöller par la Gestapo. À la conception d'une Église soumise à l'État se substitue celle de Rosenberg et de Bormann qui implique des Églises séparées de l'État, décentralisées et finalement réduites à la condition de simples associations privées. Cette nouvelle politique, de séparation totale de l'Église est officialisée dans le discours au Reichstag du .

S'il est complètement indépendant de l'Église protestante du Reich et des Chrétiens allemands, le Comité directeur de Maharens maintient une position de loyalisme à l'égard du pouvoir: Le , les trois évêques luthériens contresignent une déclaration où ils se rangent « derrière le Führer dans le combat vital du peuple allemand contre le bolchevisme ». Au printemps 1939, alors que l'Église du Reich vient d'affirmer que le national-socialisme « poursuit l'œuvre de Martin Luther au plan idéologique et politique », les évêques luthériens donnent aux membres de l'Église évangélique la directive de « s'associer complètement à l'œuvre de construction politique et populaire du Führer » et reconnaissent que s'impose « une politique raciale sérieuse et consciente de ses responsabilités » pour la « pureté » du peuple.