La bataille de Turtucaia (forme roumaine), ou Tutrakan (forme bulgare), entre la Roumanie alliée à l'Entente, et la Bulgarie alliée aux Empires centraux, est la première bataille du Front sud de Roumanie ; elle s'est déroulée du 2 au dans la province de Dobrogée qui est une partie du Front de l'Est de la Première Guerre mondiale.
Contexte Le mois d' vit sur le théâtre ouest-européen se dérouler la bataille de Verdun, offensive qui tourne à la guerre d'usure, tandis que sur le front italien une sanglante bataille a lieu entre l'armée d'Italie et celle d'Autriche-Hongrie ; dans les Balkans commence la campagne de Macédoine du général Sarrail (les Français ont également des troupes en Roumanie) et enfin sur le front est, en Galicie, l'offensive Broussilov voit l'armée du Tzar avancer contre les forces des deux Kaisers germaniques.
La monarchie roumaine (branche cadette des Hohenzollern) était d'origine allemande, mais l'opinion publique était très francophile et de plus, d'Autriche-Hongrie attendaient de la Triple-Entente la fin de la domination germanique et leur rattachement à la Roumanie : dans ce contexte, celle-ci déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie le et entre, avec trois armées roumaines, en Transylvanie, affrontant la austro-hongroise adossée à la rivière Mureș.
En retour l'Allemagne déclare la guerre à la Roumanie le et la Bulgarie suit le : la bulgare, sous la direction du général allemand August von Mackensen entre alors en Dobroudja du sud (que la Bulgarie revendiquait à la Roumanie, laquelle s'en était emparée trois ans auparavant à l'issue de la seconde guerre balkanique).
La bataille thumb|gauche|258px|Monument au général Kiselov à Tutrakan
La forteresse La première utilisation avérée de la forteresse de Tutrakan est le castrum romain de Transmarisca qui, sous Dioclétien, faisait partie du Limes danubien, et qui, après avoir été prise par l'empire bulgare au , échut à l'Empire ottoman au . Avec la succession de , elle joua régulièrement un rôle et faisait partie du quadrilatère Ruse-Silistra-Varna-Shumen qui protégeait Constantinople. À l'issue de la Guerre russo-turque de 1877-1878, que la Roumanie fit aux côtés de la Russie, l’indépendance des royaumes de Roumanie et de Bulgarie vis-à-vis de l'Empire ottoman fut reconnue ; après l'avoir annexée au détriment de la Bulgarie en 1913, la Roumanie, consciente de son importance, l'a rénovée par deux années de travaux sous l'égide d'ingénieurs belgesGlenn E. Torrey, "The Battle of Turtucaia (Tutrakan) (2–6 September 1916): Romania's Grief, Bulgaria's Glory".East European Quarterly, vol. 37, 2003. 258px|thumb|Cimetière sur le lieu de la bataille.
La défense La forteresse de Tutrakan se situe sur un plateau de 7 à de largeur qui surplombe la rive droite du Danube de , avec une triple ligne de défense. Une série de postes d'alerte étaient répartis sur une trentaine de kilomètres ; une quinzaine de points de veille fortifiés, tenus par une soixantaine de soldats et distants de un à deux km, formaient la défense en profondeur. Les secteurs I et II étaient boisés tout comme une moitié du sommet du plateau (cf. plan) ; des tranchées des réseaux de barbelés et des fossés devaient ralentir l'avance ennemie. La défense comprenait aussi des mitrailleuses, et, sur le Danube, une flottilleBoychev, Petar, Военноисторически сборник (en bulgare, collection histoire militaire), l' épopée de Turtacaia, , (2009).. Le commandement était structuré en trois secteurs identifiés d'après les noms (bulgare/roumain) des villages englobés dans zone fortifiée : « Staro Selo »/« Satu Vechi » ou « secteur I », « Daidur » ou « secteur II » et « Antimovo »/« Antim » ou « secteur III ».
La garnison thumb|321px|droite|Carte du système défensif de la ville. L'ensemble du secteur Danube et Dobrogée dépendait de la commandée par Mihail Aslan depuis Bucarest ; la forteresse était sous le commandement de la du général , ayant à sa disposition :
Brigade d'infanterie d'infanterie d'infanterie Brigade d'infanterie d'infanterie d'infanterie une compagnie de gardes frontières un escadron de cavalerie quatre bataillons de milice une compagnie de pionniers. Soit 19 bataillons pour , 66 mitrailleuses, d'artillerie de campagne assistée de 23 canons de tranchée. Le tout relié par téléphone à travers le Danube au quartier général de Bucarest, mais éloignée de de la stationnée à Silistra, de de la d'infanterie et de la de cavalerie postées vers le sud-es. Sur la rive gauche se tenaient les , et d'infanterie et la de cavalerie.
La structure était appelée le « Verdun de l'est » et était considérée comme aussi importante que les forteresses de Liège ou Przemyśl ; elle était tenue pour la clef de la défense sud.
La bulgare Elle est sous le commandement du général Stefan Toshev et était en état d'alerte depuis le milieu 1916. Regroupée sous le commandement d'August von Mackensen qui revenait du front macédonien, elle comprenait au , 62 divisions d'infanterie et 55 batteries d'artillerie appuyés par 23 escadrons de cavalerie. Stefan Toshev put attaquer avec : Division d'infanterie de Preslav (Panteley Kiselov) qui avait le commandement tactique des troupes attaquant le fort. Brigade d'infanterie (Bozhko Ikonomov) d'infanterie de Preslav d'infanterie de Varna Brigade d'infanterie (Haralambi Kmetov) d'infanterie de Shumen d'infanterie d'infanterie Brigade d'infanterie (Georgi Koukoureshkov) d'artillerie d'artillerie d'artillerie lourde de mortiers de Pionnier 1/ Brigade d'infanterie (Hristo Nedelkov) d'infanterie d'infanterie de Tarnovo d'artillerie de mortiers de Pionniers Détachement germano-bulgare (Kurt von Hammerstein au ) 1/ bataillon d'infanterie allemand de marche bulgare d'Opalchenie allemands de mortiers lourds allemand 1/ régiment d'artillerie de campagne allemande 2 batteries de calibre 87. Ce qui représentante avec 132 canons appuyés par 53 mitrailleuses, une partie venant des combats de Serbie, l'autre était moins expérimentée, mais tous avaient un équipement moderne, un ravitaillement efficace, des avions, des ballons et une flottille sur le Danube avec des moniteurs.
Le plan de Mackensen Mackensen décide le d'envahir la Roumanie par la Dobrogée, d'attaquer les deux forteresses de Tutrakan et de Silistra sur le Danube, et de traverser le Danube par Tutrakan pour ensuite prendre à revers l'autre forteresse. Il couvre l'attaque de la forteresse par un détachement vers Silistra et son mouvement de l'avant comprenait l'avancée de la Division d'infanterie et la garnison de Varna avançant vers Dobritch, la liaison entre ces deux unités devant être assurée par la Division de cavalerie. Le télégramme de Paul von Hindenburg approuve et déclenche l'offensive.
L'hypothèse Z Le plan roumain envoyait la majorité des forces roumaines vers la Transylvanie à travers des Carpates : dix jours après, la devait se poster face à la Bulgarie avec le soutien de l'armée du général russe Andreï Zaïontchkovski. La s'est concentrée sur Cobadin tout en s'appuyant sur les forteresses du Danube ; mais ce plan, qui sous-estimait la rapidité de riposte des Empires centraux, était entaché d'erreurs : ses éléments étaient trop éloignés pour être opérationnels, devaient se concentrer sur les forteresses en passant par Dobritch et le mouvement ne devait commencer que le Министерство на войната, Щаб на войската (1938). Българската армия в Световната война 1915 - 1918, Vol. III. Държавна печатница, София, page 363.
L'encerclement Du 2 au les forces bulgares traversent le Danube et entourent la forteresse de Tutrakan : les roumains font retraite et abandonnent le premier cercle de défense pratiquement sans combat. Le général Aslan gérait la mobilisation, la défense de Tutrakan/Turtucaia et la coordination avec les forces russes depuis le Cercle militaire de Bucarest. Un système si peu efficace, que le général français Henri Berthelot en poste à Bucarest aura cette appréciation : « les Roumains sont des experts en désorganisation ».
Le , une tentative roumaine de briser l'encerclement se fait par l'est, mais est repoussée par la de cavalerie bulgare à Carapelit et Coşmar « le bien nommé » (le mot signifie cauchemar en roumain).
Le 4, des préparations d'artillerie allemandes foudroient le fort alors que des troupes fraîches renforcent les positions roumaines.
Le mouvement des et d'infanterie de la réserve stratégique roumaine est amorcé : la pour tenir Oltenitsa et la pour traverser le Danube, mais le déplacement se fait trop lentement.
La chute À 5h30, le , une préparation d'artillerie bulgaro-allemande est coordonnée par un ballon : elle finit par forcer les troupes roumaines à abandonner les forts 6 et 5 vers 7h30, et des feux de contre-batterie empêchent l'artillerie roumaine de soutenir ses troupes. Il est midi quand ceux-ci sont investis par les troupes bulgares et le secteur II finit par tomber en fin d'après-midi avec une perte de et de 46 officiers.Le secteur III résiste un peu plus longtemps autour des forts 8 et 9, mais lors de leur chute le secteur tombe peu après avec les forts 9, 10, 11 et 12 ce qui complète l'encerclement à 21h 30.L'attaque du secteur I ne commence qu'à 9h30 mais aboutit au même résultat : la chute des forts 2, 3, 4 et la débandade des forces roumaines à qui il ne reste plus qu'un fort et la base d'artillerie des îles du Danube et des monitors de la flottille ; la perte de presque toute l'artillerie roumaine, tant de forteresse que de campagne, et la désorganisation rend impossible toute contre-attaque malgré l'apport des troupes fraîches.Toutefois, les pertes bulgares forcent aussi les attaquants à faire une pause pour réorganiser leur ligne.
Il est 4h30 le , lorsque commence la préparation d'artillerie bulgaro-allemande sur la nouvelle ligne de défense roumaine. La précision et l'intensité des tirs, coordonnés depuis des ballons captifs, oblige les Roumains à abandonner les tranchées qui sont investies par les et d'infanterie bulgare à 12h30. Une colonne d'infanterie roumaine envoyée depuis Silistra fut défaite par la brigade 3/1 bulgare qui protégeait le flanc à Sarsînlar, à à l'est de la forteresse. Le général Teodorescu essaye de sortir de la nasse en passant par le Danube puis en allant vers Silistra, mais cette action livra beaucoup de Roumains qui finirent comme prisonniers, et la citadelle capitula à 18h30.
Conséquences Pertes Les pertes roumaines furent énormes : sur les , le d'infanterie ayant perdu 76 % de ses effectifs (ce fut celui qui subit le plus virulent engagement : le secteur II).
Les pertes bulgares furent beaucoup moins importantes. 82 % des , et 247 disparus furent enregistrés le et les combats les plus durs eurent lieu dans le secteur II; de son côté l'artillerie lourde n'eut que 2 morts et 7 blessés.
Pour les Allemands les pertes s'élevèrent à 5 tués et 29 blessés.
Contre-coup Sur le plan stratégique, la perte rapide de la citadelle de Tutrakan et de deux divisions d'infanterie surprit le haut commandement roumain, révéla son incompétence et sidéra la population ; de plus cette défaite obligea la réaffectation de troupes depuis le front de Transylvanie et ralentit la pression sur ce secteur de sorte que le l'avance y est stoppée (manœuvre de Flamânda). Le général Alexandre Averescu remplaça Aslan et les forces de Dobrogée furent placées sous le commandement direct de Zaïontchkovski.