L’illuminisme est un courant de pensée philosophique et religieux qui se développe au en Europe et qui se fonde sur l'idée d'illumination, c'est-à-dire d'une inspiration intérieure directe de la divinité ou de ce qui en émane. Il revendique une croyance affranchie de la religion révélée et reliée intérieurement à Dieu sans médiation autre que spirituelle. S'appropriant la métaphore associée aux Lumières, l'illuminisme propose une définition élargie des « lumières » de la raison, compatible avec l'imagination et la sensibilité, et s'associe à une conception du divin susceptible de faire entrer en résonance l'homme, la société et l'univers.
Ce courant de pensée peut être interprété comme une réaction à l’esprit matérialiste des philosophes encyclopédistes du et à la philosophie institutionnelle à laquelle ils appartiennent. Il constitue le principal courant de la théosophie à partir de cette période.
Si l'illuminisme est surtout représenté par des « théosophes », influencés par la pensée de Jakob Böhme, il l'est aussi par ceux qui se trouvent en affinité intellectuelle ou spirituelle avec eux : certaines figures du romantisme allemand et de la Naturphilosophie, par exemple, certains mouvements ou organisations ésotériques, aussi, parmi lesquels on compte des sociétés initiatiques d'obédience maçonnique ou para-maçonnique, des fraternités à teneur occultiste
Étymologie et usages
Il importe de ne pas confondre l'illuminisme au sens français avec ce que les Italiens appellent illuminismo et qui signifie l'adhésion au rationalisme des Lumières, c'est-à-dire à la position opposée à la même époque (siècle des Lumières)Robert Amadou déclare en ce sens : « Le siècle des lumières est aussi celui des illuminés. La formule vient de René Jasinski. Le fait qu'elle résume fut long à s'imposer. Il a cessé d'être contestable ». Préface à L'Homme de désir de Louis-Claude de Saint-Martin, Paris, du Rocher, 1979, .. Le terme a également été utilisé, notamment par Marcel Bataillon, pour désigner la doctrine des Alumbrados ou Illuminés d'Espagne, groupe de mystiques espagnols du Marcel Bataillon, Érasme et l'Espagne : recherches sur l'histoire spirituelle du , Librairie Droz, 1937, réédition 1998., ou pour parler de celle des quakers (Société religieuse des Amis) du Jacques Tual, « L'illuminisme quaker », dans Les Piétismes à l'âge classique : crise, conversion, institutions, édité par Anne Lagny, Presses univ. Septentrion, 2001, ..
L'illuminisme prétend reposer sur une conception non restrictive de la « lumière », radicalement différente de la notion associée aux mouvements rationalistes et empiristes de la philosophie du M. Poirson, « Illuminismes », in D. Masseau (dir.), Dictionnaire des anti-lumières et des antiphilosophes (1715-1815), Paris, Honoré Champion, 2017, .. La lumière, d'abord divine, puis sensible, déploie dans la nature les signes d'un ordre supérieur dont la connaissance relève d'une sorte de « raison sensible ». Si le mouvement se réclame d'une tradition séculaire, le terme « illuminisme » n'apparaît toutefois que dans les et ses représentants les plus marquants écrivent entre cette décennie et les .
Histoire
C'est dans l'ésotérisme hellénique que l'on trouve les origines de l'illuminisme, plus particulièrement à l'intérieur du courant théosophique, qui conçoit la recherche de la connaissance de Dieu comme la pratique d'une sagesse. À la Renaissance, c'est dans le néoplatonisme tardif, la gnose et la kabbale judéo-chrétienne, en particulier allemande, qu'il puise ses modèles. Il s'inspire ensuite des mystiques ou théosophes allemands dont les plus significatifs sont Valentin Weigel, vers 1570, et Jakob Böhme, dès 1600, auquel on doit un mythe gnostique et une théorie de l’ (« Sans-Fond ») décrivant le passage du non-être à l'être. Le théosophe orientaliste de la Renaissance Guillaume Postel se distingue également par l'importance de son influence sur le mouvement.
Selon Valentin Weigel, c'est dans le monde intérieur que se réalise la véritable connaissance, qui est vision de la vérité. La connaissance issue de l'expérience du monde extérieur ne peut quant à elle rien apporter d'essentiel. Weigel insiste sur le caractère subjectif et la nature divine de la connaissance, sur la possibilité de la transformation personnelle de l'homme par l'expérience de l'illumination, transformation qui aboutit à une régénération et à une nouvelle naissance. Plus que Weigel encore, Jakob Böhme apparaît comme le précurseur de l'illuminisme. La grande majorité des illuministes le lisent, s'en réclament et en exploitent les thèmes. Pour Böhme, l'homme a provoqué la corruption de la nature par sa chute, introduisant en elle un élément essentiellement dynamique qui en fait l'enjeu d'une révélation progressive de Dieu.
Au , l'illuminisme se développe en tentant de concilier les acquis de la droite raison et la « lumière du cœur »C. Golliau (dir.), L'ésotérisme – Kabbale, franc-maçonnerie, astrologie, soufisme… Les textes fondamentaux commentés, Paris, Tallandier, 2007, .. À partir de la seconde moitié du siècle, le modèle scientifique dominant n'étant plus celui de la physique mais celui des sciences de la nature, des œuvres d'inspiration illuministe aussi différentes que celles d'Emanuel Swedenborg ou de Louis-Claude de Saint-Martin se retrouvent dans cette nouvelle référence. En réaction contre le « rationalisme mécaniste » des Lumières, l'illuminisme élève ainsi les sciences de la vie au rang d'une théosophie, en tentant à travers la « philosophie de la nature » d'élaborer une synthèse entre ésotérisme, philosophie, médecine et science. Un regain d'engouement pour Paracelse ou Böhme consacre le retour provisoire de la doctrine de l'unité de la « Nature » et de l'« Esprit ». Non seulement la nature et l'esprit (notre esprit, en particulier) y sont considérés comme des émanations de la même Cause unique, mais la dégradation de la nature en matière y est interprétée comme la conséquence de la corruption de l'esprit humain.
Les principales figures du mouvement lui-même sont, dès 1745, le Suédois Emanuel Swedenborg, qui développe une « science angélique » à partir de ses visions, et les Français Antoine de La Salle, Martinès de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin et Antoine-Joseph Pernety, dit dom Pernety. Saint-Martin, en particulier, développe une conception cosmogonique selon laquelle Dieu a créé la matière pour arrêter la course à l'abîme de l'homme et lui donner un monde où il a encore une chance de se racheterA. Béguin, L'âme romantique et le rêve – Essai sur le romantisme allemand et la poésie française (1936), Paris, Le Livre de Poche, 1991, , : « La Renaissance renaît », .. En Allemagne, Friedrich Christoph Œtinger, nourri de Böhme et de la kabbale, se fait l'exégète de Swedenborg, pour finalement s'en éloigner et développer sa propre pensée.. Michael Hahn, Karl von Eckartshausen, Friedrich Rudolph Salzmann sont également de grandes figures de l'illuminisme. Eckartshausen exprime un illuminisme tourné vers l'homme dont la régénération devra entraîner avec elle la nature déchueGolliau (dir.) 2007, .. Les suisses Niklaus Anton Kirchberger et Jean-Philippe Dutoit-Membrini comptent aussi parmi les grands écrivains du courant illuministe de la fin du ..
Pensée
L’illuminisme est fondamentalement une théosophie fondée sur la recherche de la vérité par une lecture conjointe de la « Nature » et de l’Écriture sainte. Il propose une lecture des textes chrétiens à la lumière du néo-platonisme et des sciences occultes, mettant l’accent sur l’intériorité de la quête mystique, et rejetant les formalités scolastiques. L'historien des idées Jean Deprun en donne la définition suivante :
« Essayons de dégager une vulgate de l'illuminisme : on y verra tout à la fois l'image inversée des Lumières et le complément que celles-ci réclamaient de l'intérieur […] L'illuminisme est 'passéiste' : l'homme est un être déchu, et le crime originel dont il s'est rendu coupable a eu un retentissement cosmique : toute la création est malade avec lui, et de son fait […] L'origine de la parole est divine ; Dieu seul peut l'instituer […] L'homme n'est en lui-même ni digne, ni capable de se rendre heureux : sa visée doit être celle d'une 'réintégration', d'une 'transformation' qu'il devra mériter par le dépouillement et atteindre par la prière. Il sera aidé sur cette voie de retour par le déchiffrement d'une parole originelle perdue (la langue hébraïque 'restituée' par Fabre d'Olivet), l'étude de la mystique des nombres, enfin par les rites initiatiques. »J. Deprun, « Les Anti-Lumières », in Y. Belaval (dir.), Histoire de la philosophie, Gallimard, , , 1973, .
Bien qu'on y trouve de nombreuses déclinaisons, l'illuminisme peut être assimilé dans son ensemble à une forme de monisme spiritualiste, où le monde sensible est envisagé non pas comme une réalité propre mais comme une expression de l'être véritable dont il s'agit de savoir décrypter les signes. À travers un ensemble de systèmes de correspondances qui doivent faire sens, la nature profonde de l'univers entre en communication avec l'être humain, et par une sorte d'état modifié de conscience ( en allemand, ou « vision centrale »)., elle l'illumine « de l'intérieur ». Cette illumination permet d'embrasser d'un coup, comme par intuition, la totalité de ce qui constitue le « triangle » Dieu/Homme/Nature, où Dieu constitue à la fois la source, le point central et le point culminant de cette relation.
Les illuministes mettent l'accent sur les idées de chute et de réintégration, ou apocatastase, et expriment leur nostalgie de l'état de l'homme avant la chute. Ils insistent sur son rôle dans l' « économie divine » (plan divin réalisé progressivement dans la nature), établissent sa nature androgyne sur le mythe platonicien de l'androgyne, et tentent de saisir la nature même du péché originel. Selon leur interprétation, le péché originel de l'homme suit celui des anges. La matière grossière actuelle, corps corrompu de la nature, en est une conséquence provisoireA. Faivre, « Aspects de l'ésotérisme chrétien ()», in M.-M. Davy (dir.), Encyclopédie des Mystiques, Paris, Robert Laffont, 1972, .. Le scénario cosmogonique est alors toujours le même : Dieu a puni l'ange déchu (Lucifer) en créant le monde afin de l'y enfermer, et l'homme fut créé à son tour pour lui servir de geôlier. Puis, l'homme, tombé sous l'influence de Lucifer, s'est lui-même corrompu, entraînant la Nature dans sa propre chute. Une régénération (ou « seconde naissance ») de l'homme s'opère alors dans l'histoire, réalisant au terme de celle-ci la réintégration de tous les êtres dans le plérôme divin. Les illuministes décrivent et justifient ainsi une vision à la fois historique, dynamique et dramaturgique de la création. Pour eux comme pour les kabbalistes et les gnostiques, il y a un temps du mythe qui précède notre temps, ainsi qu'une « fin de l'histoire » qui coïncide avec la fin des temps.
Dans l'état actuel des choses, l'homme garderait au tréfonds de lui-même les débris de sa destinée première et la réminiscence obscure du paradis primitif. S'il parvient à écouter les signes intérieurs qui lui sont donnés, et à redescendre en lui jusqu'à pouvoir s'emparer à nouveau des germes qui couvent en son âme, il effectuera sa propre réintégration en Dieu, et, du même coup, il restituera la création entière dans l'unité primordiale. Seul l'homme, principale cause de la chute, peut être, par la voie de l'illumination, l'agent de la réconciliation de la nature, et son sauveur.
Illuminisme et sciences ésotériques