Cyrano de Bergerac est l'une des pièces les plus populaires du théâtre français, et la plus célèbre de son auteur, Edmond Rostand. Librement inspirée de la vie et de l'œuvre de l'écrivain libertin Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655), elle est représentée pour la première fois le Date généralement citée (Patrick Besnier dans sa notice de Cyrano de Bergerac, éditions Gallimard, Folio, 1983, pp. 423-453 ; ). Cependant certains auteurs parlent du 27 décembre (Max Favalelli, 27 décembre 1897, la triomphale première de Cyrano de Bergerac, Roman vrai de la Troisième République)., au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris..

À une époque où le drame romantique a disparu au profit de dramaturges qui reprennent les recettes de la comédie dans le vaudeville (les Labiche et Feydeau sont toujours à l'affiche) ou de pionniers du théâtre moderne (Tchekhov, Ibsen, Strindberg), le succès en était si peu assuré qu'Edmond Rostand lui-même, redoutant un échec, se confondit en excuses auprès de l'acteur Coquelin, le jour de la générale. La pièce est pourtant un triomphe, et Rostand reçoit la Légion d'honneur quelques jours plus tard, le .

Le succès de la pièce ne s'est jamais démenti, en France (où elle est la pièce la plus jouée.) comme à l'étranger. Le personnage de Cyrano est devenu, dans la littérature française, un archétype humain au même titre que Hamlet ou Don Quichotte (auquel il tire son chapeau dans la pièce), au point que ses éléments biographiques inventés pour l'occasion occultent parfois ceux de son modèle historique.

Genèse Contexte historique La pièce est écrite entre 1896 et 1897 dans un contexte politique morose : la France est encore sous le coup de la défaite de 1870 et, quelques années plus tôt, l'affaire Schnæbelé a failli déclencher une guerre avec l'Empire allemand. La République sort à peine de l'épisode boulangiste qu'un officier « de confession israélite » est accusé de trahison et d'espionnage au profit de l'Allemagne : l'affaire Dreyfus débute. Elle déchire la société et les familles françaises. Les propos antisémites fusent tandis que le gouvernement veut protéger la réputation de l'armée. De nombreuses « affaires » éclaboussent les hommes politiques, notamment le scandale de Panama qui ruine . Les attentats anarchistes effraient les tenants du pouvoir. En 1892, l'anarchiste Ravachol est guillotiné. En , Auguste Vaillant lance une bombe dans l'hémicycle de la Chambre. Les députés votent les « Lois scélérates ». L'année suivante, un attentat anarchiste coûte la vie au président Sadi Carnot. L'auteur de l'attentat, un ouvrier boulanger de 21 ans nommé Caserio, est condamné à mort et exécuté.

Nombreux sont les analystes qui lient ce contexte à l'engouement du public, avide d'idéal, pour cette piècePatricia Chatel, Fracasse et Cyrano, le théâtre et l'épée sur Encres vagabondes.Evelyne Pieiller, Pérennité du roman populaire, Le Monde diplomatique, juin 2002.Sophie Lebeuf, Illustre méconnu, Cyrano de Bergerac sur Actualité théâtre- EVENE, décembre 2008.Jean-Marie Apostalidès, Cyrano, qui fut tout et qui ne fut rien, Les Impressions Nouvelles..

L'actualité théâtrale favorise les pièces de boulevard et les vaudevilles (Georges Courteline, Georges Feydeau). Le naturalisme et le réalisme sont à l'honneur avec la parution de pièces étrangères d'auteurs pionniers du théâtre moderne (Strindberg, Tchekhov, Ibsen). Drame historique écrit en vers, la pièce de Rostand se présente au public comme un regain du romantisme et fait dire à Francisque Sarcey dans Le Temps du :

Création et sources thumb|Edmond Rostand âgé de trente ans L'intérêt d'Edmond Rostand pour la période de Louis XIII date de ses études sous la direction de René DoumicJean-Marie Apostalidès, Cyrano, qui fut tout et qui ne fut rien, Les Impressions Nouvelles, .. D'après sa femme, la poétesse Rosemonde Gérard, il est fasciné depuis longtemps par le personnage historique de Savinien de Cyrano de Bergerac, mais l'idée lui vient d'en faire un personnage de théâtre, lorsqu'il l'associe à un épisode de sa propre vie où, pour aider un ami à séduire une jeune femme snob, il l'aide à trouver les phrases susceptibles de produire l'effet vouluRobert Cardinne-Petit, Les secrets de la Comédie-Française 1936-1945, Nouvelles Editions Latines, 1958, pp 123-124.L'article Edmond Rostand précise, sans le sourcer, qu'il s'agit de Jérôme Faduilhe dans sa cour à Marie Castain.. Il connaissait parfaitement l'œuvre de Cyrano et avait lu les biographies le concernant, mais il sut s'en détacher pour créer un personnage héroïque et consensuelJean-Marie Apostalidès, Cyrano, qui fut tout et qui ne fut rien, Les Impressions Nouvelles, pp 14-16.. La difformité du personnage lui est inspirée d'une part par Les Grotesques, une œuvre de Théophile Gautier qui, fasciné par la grosseur du nez de Cyrano observée sur une gravure, contribua à créer cette légende, d'autre part par un maître d'étude, surnommé Pif-Luisant, auquel il consacre d'ailleurs le poème VIII des Musardises.

Edmond Rostand a vingt-neuf ans lorsque, entre plusieurs crises de dépression, il entreprend l'écriture de sa pièce. Il en présente les grandes lignes à l'acteur alors en vogue Constant Coquelin, qui, enthousiasmé, participe à la création de l'œuvre et encourage l'auteur à créer un personnage à sa mesure. L'administrateur de la Comédie-Française, auquel ils proposent tout d'abord la pièce, est intéressé mais prévoit deux à trois ans d'attente. Rostand ne souhaitant pas patienter aussi longtemps, Coquelin aide à trouver un commanditaire pour louer la salle de la Porte-Saint-Martin ; son épouse, Rosemonde Gérard, apporte également un soutien financier en contribuant à hauteur de deux cent mille francs-or, qu'elle prend dans sa dot. Edmond Rostand porte un soin particulier à la mise en scène comme en témoignent les nombreuses didascalies et prend une part active à sa réalisationVoir « Coquelin, le Cyrano » et « Les exigences imbéciles de l'auteur » sur cyranodebergerac.fr..

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La pièce cumule de nombreuses caractéristiques apparemment rédhibitoires pour l'époque : héros inconnu, pièce en vers (alors que la prose est prépondérante), très longue (cinq actes, plutôt que les trois à la mode), profusion de figurants… Jusqu'à la dernière répétition, l'auteur et les comédiens doutent d'un quelconque succès. Rostand s'excuse juste avant la répétition « des couturières » auprès de Coquelin pour l'avoir . La pièce n'est prévue que pour une semaine.

La « générale » a lieu donc le dans une grande inquiétude, mais elle fait un triompheVoir par exemple le récit qu'en fait Max Favalelli (p 22) ou les Souvenirs de Maurice Rostand son fils.. Le succès est confirmé lors de la première représentationCaroline de Margerie, Edmond Rostand ou le baiser de la gloire, Grasset, 1997 « La générale est un triomphe absolu, (…), le 28 décembre la première provoque le même délire ». : le premier acte compte déjà neuf rappels, auquel assiste directement Rostand, grimé en mousquetaire parmi les figurants ; le public acclamant et réclamant l'auteur dès la fin de l'acte III. Malgré ses vingt-sept ans d'aînesse, l'écrivain Catulle Mendès, qui admire Rostand depuis Les Romanesques, lui renouvelle dans les coulisses l'hommage que Rotrou avait adressé à Corneille à la première du Cid, l'appelant « mon maître » ou « mon père ». La fin de la pièce est, elle, saluée par vingt minutes ininterrompues d'applaudissements.. Alors qu'elle joue elle-même dans Les Mauvais Bergers, d'Octave Mirbeau, au tout proche Théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt précipite la fin de sa pièce pour pouvoir assister à l'acte V, son fils l'ayant tenue au courant du reste de la pièce entre les actes ; elle se rue dans les coulisses pour féliciter Rostand et Coquelin à la fin de la représentation.

La critique se déchaîne soit pour l'encenser (tels Henry Bauër, Francisque Sarcey, Émile Faguet ou Henry Fouquier, Jules Lemaître…), soit pour l'éreinter (Ferdinand Hérold, René Doumic en 1900), mais le public est lui aussi au rendez-vous ; la reconnaissance officielle est également de la partie. À la première, entre les actes IV et V, le ministre de l'Instruction Publique et des Beaux Arts, Alfred Rambaud, épingle sa propre Légion d'honneur sur la poitrine de l'auteur en expliquant : . Le , Rostand est fait officiellement chevalier de l'ordre ; le 6, le président de la République Félix Faure accompagné de sa famille assiste à la pièce. Un an après la création de son second succès, le drame L'Aiglon qu'il met en scène pour Sarah Bernhardt en 1900, Edmond Rostand est élu à l'Académie française.

thumb|Le caricaturiste Moloch montre l'auteur et militant politique Paul Déroulède, auquel le profil nasal de Cyrano rappelle quelqu'un (1898). La pièce est jouée quatre cents fois de à mars 1899 et atteint la millième en 1913. Pour la seule année 1898, la pièce rapporte une recette de (ce qui correspond à environ de 2019.), un chiffre d’affaires jamais atteint par un théâtre. Elle est reprise en province, comme à Marseille dès le mois de mars. du texte sont rapidement vendus en France ; à la fin février, on en est déjà à la cinquième édition, et la pièce est traduite en anglais, en italien, en allemandPar Ludwig Fulda . et en néerlandais très rapidement, et bientôt dans presque toutes les langues. Son engouement atteint les États-Unis, au point que l'acteur Richard Mansfield ferme son théâtre (le ) le temps de traverser l'Atlantique pour voir Coquelin jouer ; il achète les droits pour les États-Unis, et joue la pièce en anglais près de quatre cents fois ; en 1900, Coquelin fait le voyage inverse et assiste à la première en français de Cyrano dans le théâtre de Mansfield ; la même année, la pièce est également jouée à Londres pour la première fois. Ce succès crée une mode également dans les boutiques : les vins, fromages, savons et bonbons Cyrano sont à la mode, tout comme la représentation du nez.

La pièce devient aux États-Unis une comédie musicale (1899), ainsi qu'un opéra ; plusieurs films de différentes nationalités sont tournés à partir de 1900 (dont deux muets) puis en comédie lyrique avec Henri Cain en 1936. La pièce est présentée à la radio en 1938, année où elle est introduite à la Comédie-Française ; en 1983, elle atteint sa à Paris. Roland Petit et Zizi Jeanmaire en font un ballet en 1959, et elle est adaptée en 1960 à la télévision. Eino Tamberg en 1974 et Paul Danblon en 1980 reprennent la comédie lyrique. La ferveur de l'accueil ne se dément jamais, tout comme la division des critiques (Jehan-Rictus en 1903, André Gide en 1907, Léon Daudet en 1938, Kléber Haedens en 1949 continuent à malmener la pièce et son auteur).

La pièce Présentation vignette|Création de la pièce, avant-dernière scène, vue par L'Illustration du 8 janvier 1898. Cyrano de Bergerac est une pièce en 5 actes écrite en vers, et presque entièrement en alexandrinsIl faut en exclure La Ballade du duel de l'acte I, Les Tartelettes amandines de l'acte II et Les Cadets de Gascogne de l'acte II.. Edmond Rostand la qualifie de comédie héroïque mais les analystes y reconnaissent de nombreuses influencesC. Flicker parle à son sujet de pièce , (). dont la principale est le théâtre romantique ou néo-romantique.

De la comédie héroïque, la pièce reprend le sens de l'épique et la description d'un héros dont la vie s'organise autour de l'amour et de l'honneur. Maurice Rostand y voit une œuvre qui exalte les valeurs de l'héroïsme et qui donne à tous le Maurice Rostand, Naissance d'un chef-d'œuvre sur le site cyranodebergerac.fr.. D'autres auteurs lui reprochent un esprit cocardierSartre, par exemple parle à son sujet de « fanfare de pantalons rouges » (Jean-Paul Sartre, Les Mots, éd. Gallimard, Paris, 1964, p. 35-36)..