thumb|alt=photographie prise lors de la manifestation lilloise anti-LRU du 11 mars 2009 : Banderole : Pecresse perd ses facultes Les mouvements universitaires de 2007-2009 en France sont un ensemble de protestations contre la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (loi LRU ou loi Pécresse, du nom de la ministre de la recherche du gouvernement Fillon (UMP), promulguée le ), et des décrets d'application de cette loi, notamment touchant à la réforme du statut des enseignants-chercheurs. D'autres questions, telle que celle du budget de l'enseignement supérieur, de la formation des enseignants (masterisation) et du nombre de postes ouverts au concours, ou encore celles de l'avenir spécifique de certains établissements de recherche, sont également poséesEnseignants-chercheurs : vers un nouveau texte, Le Figaro, 11 février 2009..
Contexte
L'université française est, de l'avis général, en crise depuis longtemps, mais les causes et les mesures à prendre sont en revanche objets de polémiques, aggravées par une tradition de forte politisation de la question. Toutes les tentatives de réforme ont rencontré une opposition importante, conduisant souvent au départ forcé du ministre ou au maintien du statu quo.
Les réformes de Claude Allègre, ministre du gouvernement Jospin, suscitent des manifestations. La loi d'orientation et de programmation pour la recherche et l'innovation de 2003 (gouvernement Raffarin, Claudie Haigneré étant ministre de la Recherche) provoque aussi des manifestations, ainsi que la création du collectif Sauvons la recherche! (SLR), qui organise ses propres "États généraux de la recherche" et ses contre-propositions de réforme. Celles-ci ont été publiées dans un rapport de près de 100 pages en 2004.
Au printemps 2004, de nombreuses manifestations ont eu lieu, contre des orientations gouvernementales dénoncées comme , ainsi qu'une ..
Une pétition des professionnels de la recherche () et une pétition () sont lancées, tandis que de nombreux directeurs de laboratoires du CNRS démissionnent collectivement, à l'hôtel de ville de Paris. Le mouvement obtient une reconnaissance partielle : notamment, des augmentations substantielles, mais pas à la hauteur des besoins et des attentes selon les partisans de SLR. L'association demande une hausse du budget de la recherche à 3 % du PIB, un statut et des postes pour les jeunes chercheurs, afin que la France se conforme aux objectifs européens et mondiaux.
La mise en place de l'Agence nationale de la recherche (ANR), en , sera vue comme une confirmation de cette vision à court terme : elle ne finance que des projets à court terme (3-4 ans), lesquels sont directement déterminés par le ministère de la Recherche, restreignant ainsi très fortement la liberté de la recherche.
L'OCDE manifeste son soutien aux réformes en cours et préconise d’« élargir l’autonomie des universités au-delà de ce qui a été réalisé en 2007, surtout pour la gestion budgétaire, le recrutement et la rémunération du personnel. (…) De nouvelles mesures sont nécessaires pour favoriser le financement privé des universités, notamment en ayant davantage recours aux droits de scolarité, cette mesure se doublant de prêts étudiants remboursables en fonction du revenu ultérieur ». Au contraire, les opposants à la libéralisation de l’enseignement supérieur font valoir qu'aux États-Unis notamment ce système favorise le creusement des inégalités entre établissements.
Nombre d'enseignants, de scientifiques et d'élèves critiquent aussi la dénégation, par Nicolas Sarkozy, de la dimension pédagogique et citoyenne de l'éducation scientifique et de la culture générale, apparente par exemple dans ses remarques au sujet de La Princesse de ClèvesPascal Riché, Nicolas Sarkozy kärcherise encore la princesse de Clèves, Rue89, nouvelobs.com, 24 juillet 2008. ou sur le « droit de faire littérature ancienneNicolas Sarkozy (alors candidat à l'élection présidentielle) : « Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l’État doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. » Propos transcrits par 20 minutes, «Le Pen ne m'intéresse pas, son électorat, si», 15 avril 2007.Voir aussi Yves Citton, Introduction (en ligne) de Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires?, Paris, Editions Amsterdam, 2007. » ; ou encore dans le projet, reporté par Fillon, de la réforme du lycée, qui envisageait la disparition de certaines matièresXavier Darcos repousse la réforme du lycée, L'Etudiant.. Ainsi, le mathématicien Wendelin Werner, lauréat de la Médaille Fields, pouvait écrire, dans une lettre ouverte au président du , publiée dans Le Monde :
Enfin, dans une vision à plus long terme, le juriste Olivier Beaud remarque que, si le Le projet de décret réformant le statut des universitaires est, selon Beaud, un pas de plus dans la restriction de cette liberté de la recherche et de l'indépendance des professeurs, qui conditionne pourtant la qualité de la recherche — le lyssenkisme en étant, a contrario, la preuve ultime.
Récriminations et revendications
L'AERES et la problématique de l'évaluation bibliométrique Promulguée par le gouvernement Villepin, la loi de programme pour la recherche de 2006 créé ensuite l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES), dont les évaluations remplacent celles auparavant effectuées par le CNRS. À une évaluation collégiale, par des pairs, on substitue une évaluation selon des critères bibliométriques (facteur d'impact des revues scientifiques, facteur-h tentant de mesurer l'influence d'un chercheur en fonction du nombre d'articles publiés dans des revues classées A ou B, etc.). La qualité de la recherche est ainsi évaluée selon des critères purement quantitatifs, tandis qu'au lieu d'évaluer, comme on le faisait auparavant, les recherches elles-mêmes, on se dirige vers une évaluation individualiste de chaque chercheurBarbara Cassin, "On classe les chercheurs comme Google classe les sites", Rue89, nouvelobs.com, 9 février 2009.. « On est passé du classement des revues à celui des individus », remarque ainsi Laurence Coutrot dans le Bulletin de méthodologie sociologiqueLaurence Coutrot, Sur l’usage récent des indicateurs bibliométriques comme outil d’évaluation de la recherche scientifique, Bulletin de méthodologie sociologique, octobre 2008, , .. Ces indicateurs bibliométriques ont pris une place de plus en plus importante dans la détermination des politiques de la recherche. Ils occupent ainsi une bonne place dans la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances)Que disent les indicateurs ?, entretien avec Jean-Pierre Merlet, animateur du groupe de réflexion sur les indicateurs de la commission d’évaluation de l’INRIA, Lettre d'information de l'INRIA, , mai 2007..
Le classement des revues effectuées par l'AERESLa liste des revues scientifiques du domaine des sciences humaines et sociales, AERES, 28 juillet 2008. est lui-même fortement contesté, des revues prestigieuses (telles que les Annales) n'y étant pas. Il favorise en outre les revues généralistes au détriment des revues spécialisées - ce qui conduit à une sous-évaluation de la valeur des articles publiés dans des revues spécialisées, jugés de moindre importance du fait du lieu de leur publicationNote sur le classement des revues AERES en science politique, ANCMSP (Association nationale des candidats aux métiers de la science politique), 5 septembre 2008.. La Revue des études slaves, transdisciplinaire et internationalement reconnue, a ainsi été classée niveau C, dans la discipline linguistique, suscitant un certain étonnement.
En matière de sciences politiques, par exemple, ce classement a été retenu plutôt que le utilisé par la Fondation européenne de la science, « pour la raison principale que très peu de revues françaises pourraient être classées selon ces derniers critères [de visibilité internationale] et qu’il serait alors impossible de réaliser une évaluation raisonnable de la production scientifique effective des politistes français. » Les différents classements possibles apparaissent ainsi largement à géométrie variableOlivier Ertzscheid (maître de conférences en sciences de l'information), On a perdu la section !!, 2 octobre 2008., et répondant à des impératifs politiques plutôt qu'à une évaluation de type scientifique.
Devant la menace de 61 comités de publication de revues de sciences humaines et sociales, la Fondation européenne pour la science a d'ailleurs décidé, en , de retirer les lettres (A, B et C) de son classement, qui seront remplacées par des descriptions écritesL’ERIH retire son classement par lettres des revues (22 janvier 2009), Sauvons l'Université (avec lien vers Index of journals scraps controversial grades, The Times of Higher Education, 22 janvier 2009)..
Le classement bibliométrique des revues scientifiques mis en place par l'AERES suscite des critiques de la part de chercheurs d'horizons diversOlivier Boulnois, L’évaluation automatisée en sciences humaines, 22 octobre 2008.. Ainsi, le médiéviste Olivier Boulnois affirme qu'on « confond la qualité d’une revue avec sa diffusion, et la qualité d’un article avec la qualité d’une revue ». Selon Boulnois, « sur les quatre tomes des Dits et Écrits de Michel Foucault, il n’y a peut-être pas cinq articles publiés dans des revues classées A… »
Une pétition intitulée « Pour le retrait complet et définitif de la « liste des revues » de l’AERES » a été lancée en , recueillant près de au « Pour le retrait complet et définitif de la « liste des revues » de l’AERES »..
En outre, les comités d'experts de l'AERES sont nommés (et non élus), et leurs critères d'évaluation inconnus.
Le , trois personnalités scientifiques sont interrogés par Les Échos, elles critiquent le système bibliométrique notamment en prenant l'Australie et l'Angleterre comme exemples des effets pervers de cette méthode (forte augmentation des publications et effondrement de la qualité de la recherche) et défendent le maintien des comités de lecture.
Évolution de la situation des enseignants du secondaire et du supérieur
Dans le même temps, l'Éducation nationale ainsi que les universités feraient de plus en plus appel à des professeurs précaires et non-titulaires (ATER et post-docs pour les universités ; étudiants n'ayant qu'une licence (bac +3) - et n'ayant pas obtenu le CAPES - pour enseigner dans les collèges et lycées)Véronique Soulé Recherche profs non qualifiés désespérément, Libération, 13 février 2009..
S'il y a ainsi universitaires titulaires des postes de maître de conférences ou de professeur des universités, 20 % des enseignants dans les universités sont des agents contractuels (selon le rapport Schwartz, 2008, Rapport Schwartz (juin 2008). Commission présidée par Rémy Schwartz.). Sur le total des employés de l'université (enseignants, IATOSS, etc.), 24 % sont des contractuels (23 % au CNRS).
Selon Thierry Pagnier (2006), du collectif des doctorants de Paris-III Sorbonne nouvelle, « depuis 1998, le nombre de non-titulaires a augmenté deux fois plus vite que celui des titulaires ; à tel point qu’aujourd’hui un enseignant sur cinq est non titulaire ». Certains de ces post-docs témoignent de conditions de travail difficiles, entrecoupés de périodes durables de chômage (parfois sans allocations de l'ANPE), qui peuvent être couplées à des formes de harcèlement moralYannick Comenge, Harcèlement, précarité et solitude : les affres d'un chercheur, témoignage d'un chercheur-précaire, Rue89, nouvelobs.com, 17 février 2009..