Nedjma est un roman de Kateb Yacine publié en 1956 aux éditions du Seuil.
Histoire de quatre jeunes hommes (Mustapha, Lakhdar, Rachid, Mourad) dans l'Algérie coloniale qui tombent amoureux de Nedjma, fille d'un Algérien et d'une Française.
Analyse Ce roman s'inscrit dans un univers mythique : celui de Keblout, chef d'une tribu dont descendent les principaux protagonistes.
Sa caractéristique est d'inclure des éléments pastoraux qui peuvent être familiers à la fois aux lecteurs européens et algériens.
Tout en empruntant la forme romanesque et le français propres à la culture du colon, l'écriture la modifie selon un rythme propre à l'Algérie.
Nedjma, entre interstitialité, représentation et effacement de soi La lecture de Nedjma, de par sa structure même, apparaît comme un roman complexe à aborder.
En effet dès les premières pages cette œuvre, bien qu’écrite en français, répond à des attentes purement inhérentes au peuple algérien alors que leur pays subissait le pouvoir colonial français.
Le personnage de Nedjma donne son nom au texte, elle ne jouera qu'un rôle symbolique, permettant aux divers personnages, Lakhdar, Mustapha, Mourad et Rachid, de prendre en charge le discours et de s’octroyer une parole qui leur était jusque là, de par leur statut de colonisés, totalement confisquée.
Nedjma est un élément émancipateur, et en replaçant l’œuvre dans son contexte, comme une représentation même de la Nation à venir, celle qui catalyse autour d’elle les points de vue mais aussi le langage même.
Cette femme, apparaissant perpétuellement comme un rêve, un personnage hybride et mystérieux, une « chimère », évoque en grande partie l’incapacité du peuple algérien à se représenter par le biais d’une identité propre.
Le personnage est ainsi un recours pour l’auteur pour lier les notions d’interstitialité, de représentation de soi et, paradoxalement, d’effacement de soi afin de rendre le plus réel possible l’existence d’une Algérie émancipée
L’écriture, même en ne tenant pas compte de ce qu’elle peut porter en termes de sens, est la principale façon d’exister, de se créer une tradition et de se libérer d’une emprise suprémaciste. Sur ce plan le roman Nedjma est extrêmement prolifique en termes de narration, les registres s’entremêlent et les épisodes se superposent au rythme des points de vue engendrés par une plurivocité laissant à penser que l’œuvre de Kateb Yacine agit comme une autobiographie collective qui serait constitutive de la création d’une nation.
Cependant comment recréer son identité nationale ?
La solution apportée par le texte est son rapport à la temporalité. La narration, en effet, ne suit pas un cours linéaire, mais bien davantage une temporalité reposant sur les sensations, les souvenirs, le passage d’un épisode à l’autre se faisant non pas sur la ligne du temps mais sur celle de la conscience de soi.
Ainsi le roman s’articule sur une temporalité circulaire qui, malgré tout, semble perpétuellement se décentrer du fait de l’inévitable échec de la représentation de soi en dehors des cadres imposés.
Or, et bien que le roman se boucle sur la séparation des principaux personnages toujours en quête de sens, le roman français s’en trouve tout de même profondément subverti. La subversion du roman français s’opère selon un principe déjà énoncé par Julia KristevaKRISTEVA, Julia, « Le sujet en procès », Polylogue, Paris, Seuil, 1977., que l'on retrouve dans Nedjma.
Le sémiotique (en tant que représentation du rapport fusionnel à la Mère et de l’ouverture du sens) vient court-circuiter le symbole qui dans la théorie de Kristeva se réfère à la loi du Père, celle qui ordonne le langage, et donc, par extension, au colon occidental.
À cette théorie s’ajoute aussi toute une dimension œdipienne et incestueuse pouvant être rapidement raccordée à ce désir de (re)création de soi et d’identification par le retour en arrière et la recherche des souvenirs durant le passage de la culture maghrébine à la culture occidentale.
Effectivement, tous les personnages sont issus de la même tribu, « l’inceste est notre lien, notre principe de cohésion depuis l’exil du premier ancêtre »Nedjma, p. 186 .
Enfin, la représentation de tous ces échecs, fait émerger une réelle identité, que les colons autant que les colonisés se refusent à voir dans la situation algérienne de la deuxième partie du XXe siècle à savoir «Une Algérie multiple et contradictoire, agitée des soubresauts de sa longue et violente histoire, une Algérie jeune et âgée, musulmane et païenne, savante et sauvage. À l’image d’un monde réel que l’imagerie de la guerre froide a longtemps occulté et qu’on s’étonne de retrouver aujourd’hui à feu et à sang, tel qu’en lui même Messaoud, Ammari, L’étoilement symbolique dans Nedjma, 2015, p.9».
I. Parler pour exister Le roman de Kateb Yacine apparaît comme une expérience collective, une autobiographie de groupe qui agit pour recouper les multiples identités afin de les mêler de sorte à rendre compte de la complexité du monde dans lequel évoluent les personnages principaux.
Les quatre personnages relèvent de deux catégories, Lakhdar et Mustapha représentent le monde paysans et leurs compagnons Mourad et Rachid celui des citadins. Si chacun a une identité propre, les barrières entre les individus sont poreuses et les font se ressembler à plusieurs reprises. S'établit ainsi une forme de parole commune émanant des diverses couches de la société colonisée.
De plus, la fonction de narrateur traditionnel est fortement mise à mal, il disparaît très souvent au profit de la parole des personnages principaux.
La multiplication des paroles et points de vue relève totalement de la quête de sens et, bien plus encore, de la quête d’une forme de vérité, d’une représentation de la réalité algérienne laquelle ne peut s’expliquer d’un point de vue unique et omniscient.
La «mauvaise foi» du romancier qui semblait, à Jean-Paul Sartre, nécessaire à la rédaction d’une œuvre est court-circuitée, permettant de rendre compte de l’expérience collective pour parvenir à une «véritable fiction objective dans la conduite du récit».
Le narrateur n'a plus qu'une fonction d’introduction et de mise en situation des personnages et ce d’une manière exclusivement descriptive, sans l’enrober du lyrisme et des passions qui sont omniprésentes dans les paroles des personnages.
Au demeurant Marc Gontard qualifie l’écriture du narrateur d'«écriture blanche», «anonyme» à l'opposé du narrateur-démiurge depuis longtemps intériorisé par la littérature de langue française. Si le narrateur occupe la place d’un maître du jeu, il ne peut pour autant maitriser les personnages qui semblent lui échapper.
La liberté de parole donnée aux personnages permet dès lors de rendre le récit extrêmement prolifique et fertile. En effet, la présence de plusieurs personnages prenant la parole et d’un narrateur opérant comme maître du jeu permet la mise en place d’une narration extrêmement complexe permettant une écriture à divers degrés. La majeure partie du roman se déroule, en effet, sous la forme d'un monologue intérieur permettant une narration au deuxième degrés donnant accès à l’intériorité des personnages.
Le degrés de narration se creuse encore dans la première partie du troisième grand chapitre où Mourad essaye de reconstituer les échanges qu’il a pu avoir avec Rachid, puis davantage encore lorsque par la voix de Mustapha il en apprends plus sur Rachid . La narration se complexifie encore plus lorsque Rachid se remémore et dévoile devant Mourad, durant sa crise, les révélations qu’il obtint de Si Mokhtar lors de leur pèlerinage raté à la Mecque.
Cette surproductivité du langage qui caractérise les accès lyriques des personnages et la multiplication des points de vue les fait se représenter comme une minorité opprimée au sein d’une langue majeure qui s'exprime dans la langue des oppresseurs. La représentation de soi dans la langue du colon porte en elle une immense valeur politique, ainsi chaque parole, chaque acte relaté Kateb Yacine est la revendication d’un moi minoritaire et d’un je pluriel qui tendent à faire surgir le groupe opprimé et à le créer dans une sorte d’interstice.
Cette interstitialité est telle que les personnages ne peuvent plus se représenter réellement comme appartenant à une nation algérienne car colonisés, mais aussi, du fait de ce statut de subalterne, non plus comme appartenant à la nation française. Le personnage de Si Mokhtar rend parfaitement compte de cette situation d’entre deux et de blocage lorsque Rachid se remémore ses exhortations « Tu dois songer à la destinée de ce pays d’où nous venons, qui n’est pas une province française, et qui n’a ni bey ni sultanNedjma, p.128...».
A la crise identitaire s’ajoute un déficit d'intégration. Le plus frappant à cet égard reste la manière dont est traitée la narration lorsqu’il s’agit de mettre en scène des personnages blancs, comme M. Ricard dans la première partie du roman. L’écriture se veut rigide, très descriptive, et retombe dans la narration blanche, neutre, du maître du jeu « A sept heures, M. Ricard se met au volant de son car de trente trois places. [..] Après quelques instants de mutisme, M. Ricard demande une cigarette, mine de rien.[…] M. Ricard prend la cigarette. Il ritNedjma, p.18..».
Le fait de ne pouvoir entrer dans l’intériorité des personnages blancs relève de cette incapacité que le peuple algérien colonisé aura à se faire intégrer en tant que membres à part entière de la communauté française. De plus, le roman s’organise autour d’une boucle, à savoir « Lakhdar s’est échappé de sa cellule Nedjma, p.15 et p.273», rendant ainsi compte de la nécessité de libérer une parole mineure au sein d’une langue majeure, tout comme le meurtre de M. Ricard par Mourad vient introduire un désordre dans ce que Rancière appelle la police, le lieu de l’ordre et de la loi.
La police se voit d’autant plus ébranlée dans la manière dont Kateb Yacine a de traiter la structure du roman. Son caractère fragmentaire engendré par la surmultiplication des points de vue et des degrés narratifs, son commencement abrupt ne permettant pas d’identifier les personnages que l’on apprendra à connaître qu’en fonction de souvenirs, de moments déclencheurs et de symboles affirment complètement le refus de s’inscrire dans une tradition littéraire « française » basée sur la linéarité tout comme dans le prêche de la parole unique qui ne permet pas de rendre compte de la spécificité du peuple algérien.
Ce constat, et plus particulièrement ces refus accompagnés de toute une charge politique conduit à s’interroger sur la manière dont un individu colonisé peut récupérer son statut d’individu libre. Kateb Yacine en rend compte par le traitement de la temporalité tout au long de l’œuvre. Le traitement du temps ne se fait pas selon une ligne passé-présent-futur mais sur une superposition de strates temporelles introduites par une sorte d'écriture de l’esprit.
Mais ce retour vers le passé ne peut se faire totalement et les personnages se retrouvent perpétuellement dans une impasse identitaire.
II. Temporalité cyclique La structure du roman suggère une parenté entre l’écriture de Kateb Yacine et celle des écrivains du Nouveau Roman .
En refusant d’être aliéné par le discours littéraire dominant l’auteur détruit en toutes les normes du roman réaliste. En effet, la temporalité sera traitée par strates, retour en arrières puis avancements dans le temps.
Marc Gontard est parvenu à effectuer un diagramme du récit, lequel débute au printemps 1947 pour ensuite remonter jusqu’à 1950, 1956 et repartir en 1947 pour enfin reculer jusqu’en 1924, voire 1140 lorsqu’il s’agit d’évoquer la tribu de Keblout.