De la misère en milieu étudiant est le titre d’une brochure éditée à 10.000 exemplaires,d’une vingtaine de pages distribuée le à l’inauguration officielle du palais Universitaire de Strasbourg"Scènes situationnistes de Mai 68 : Enquête sur une influence présumée" par Laurence Bernier-Renaud, sous la direction de Jean-Pierre Couture, Thèse d’études politiques à l'Université d’Ottawa ., puis aux 18 000 étudiants de la ville par la section locale de l’UNEF, dont l’Internationale situationniste (IS) avait pris le contrôle six mois plus tôt. Plusieurs rééditions sauvages, puis celle de l'Internationale Situationniste en mars 1967 aussi à 10.000 exemplaires, et des traductions, intégrales ou pas, par divers éditeurs en Angleterre, U.S.A, Suède, Espagne, iatalie, Pays-Bas, Allemagne de l'Ouest, Danemark, etc, assurent au texte un public bien plus large, car il appelle à l’expérience de démocratie directe dans les entreprises qui se concrétise en Mai 68, dont il est considéré comme un bréviaire.
Titrée par Guy Debord et rédigée par le syndicaliste tunisien Mustapha Khayati, la brochure dénonce tant les coteries intellectuelles de la société de consommation et de spectacle, que les bureaucraties syndicales et politiques, appelant les étudiants à ne plus perdre de temps dans leurs jeux de pouvoir, pour plutôt redonner à l’espoir de révolution une dimension festive réclamée dans la dernière phrase de ce texte et depuis 1965 par l'IS.
Le sous-titre ajoute au constat de la misère dans ce milieu, . Une traduction en chinois par Lou Tche-chen sera publiée en 1972 par Champ libre en 1972 dans la « Bibliothèque asiatique », sous le titre (translittéré) : Louen ta hiue cheng tche pin fa., maison d’édition à la fois proche du maoïsme, du producteur de cinéma Gérard Lebovici et de Guy Debord, qui vient de rompre avec l’IS. Mustapha Khayati, méfiant envers tous les courants à la mode, leur opposera ensuite son droit d’auteurLa lettre de Mustapha Khayati aux éditions Champ libre, suivie de la réponse de Gérard Lebovici..
En guise de conclusion, la dernière phrase du texte, , commémore la formule , lancée dès 1953 par Guy Debord, et inspire le slogan lors de l’occupation situationniste de Nanterre puis celle La Sorbonne en Mai 68Vie et mort de Guy Debord par Christophe Bourseiller en 1999 puis réédité en 2016 aux éditions Plon ., menées par des admirateurs du texte qui ont fait scission de groupes anarchistes pour rejoindre l’IS.
Contexte universitaire et syndical Juste après la publication, Le Monde publie une enquête sur la percée des situationnistes, un groupe .
Le journal nuance sérieusement cette percée en observant que l’UNEF ne réunit plus ainsi que 400 étudiants sur 7 000 à Caen, 150 sur 5 000 à Nanterre et 300 sur 18 000 à Strasbourg, résultat selon Le Monde de .
Selon le journal, les situationnistes ne font que profiter d’un de l’UNEF dans les universités où ont émergé des groupes marxistes, qui ont un "La crise des mouvements étudiants" par Frédéric Gaussen le 8 décembre 1966 dans Le Monde , après la double crise dans les années 60 de l’Union des étudiants communistes et de la Jeunesse étudiante chrétienne, qui "Le ballet des groupuscules" par Frédéric Gaussen le 8 décembre 1966 dans Le Monde , toutes les deux reprises en main, respectivement par le PCF et l’Église.
Idées développées La vingtaine de pages se résume à un , qui réserve ses aux , critiqués au même titre que les partis et syndicats, note le journal Le Monde à sa sortie"Le coup de tonnerre de Strasbourg" par Frédéric Gaussen le 9 décembre 1966 dans Le Monde .
L’écrivain Daniel Guérin, auteur de livres sur l’anarchisme, écrit au Monde pour nuancer cette critique et saluer, pour sa part, "Vous n'avez pas fini d'entendre parler de l'Internationale situationniste" dans Le Monde du 12 janvier 1967 .. vignette|Le Jeu de la guerre au Class Wargames club night, Café com Letras, Belo Horizonte, Brésil, 29 avril 2009
Le Monde publie sur plusieurs jours une succession d’autres déclaration de soutien au texte, signées par des sociologues comme Henri Lefebvre, Alain Touraine et Jean Baudrillard, mais aussi une pétition anti-situationnistes signée, entre autres, par Julien Freund et André Neher.
L’appel à une dimension festive de la révolution, dans la conclusion du texte, fait suite au dépôt en 1965 auprès de la SPADEM (Société de la propriété artistique des dessins et modèles), par Guy Debord, cofondateur de l’IS des formes et règles du « Jeu de la guerre », un jeu de société fondé sur l’interception des lignes de communication de l’ennemiRègles du Jeu de la guerre, trictrac.net., qu’il a imaginé dès les années 1950. En 1965 aussi, le situationniste René Viénet en fabrique trois prototypes servant de « modèles de voyage »"Esthétique et politique du jeu chez les situationnistes" par Patrick Marcolini, actes du Colloque scientifique organisé par le laboratoire RIRRA21 de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, 18 novembre 2016 ..
Le texte souligne que et que alors que . Le même étudiant, déplore-t-il, , en citant dans la foulée une série de noms et de concepts alors à la mode : Althusser – Garaudy – Sartre – Barthes – Picard – Lefebvre – Levi-Strauss – Hallyday – Chatelet – Antoine. Humanisme – Existentialisme – Structuralisme – Scientisme – Nouveau Criticisme – Dialextonaturalisme – Cybernétisme – Planétisme – Métaphilosophisme.
Communication et diffusion La diffusion à tous les étudiants strasbourgeois de est préparée quelques jours avant par l’affichage mural d’un tract-bande dessinée à la fois marxiste et ironique"Archives situationnistes", par Luc Mercier, en 1997, page 102, dont le titre, « Le Retour de la colonne Durruti Biographie Le Maitron de Mustapha Khayati, par Anna Trespeuch-Berthelot le 9 septembre 2011 », s’inspire de l’historique Colonne Durruti dirigée par Buenaventura Durruti, la plus célèbre colonne de combattants anarchistes faisant partie des milices confédérales de la CNT et de la FAI, mise sur pied dès les premiers jours de la guerre d’Espagne, forte de . et pilier des rangs républicains contre les militaires nationalistes.
La brochure est rapidement distribuée sur deux campus, à Nantes et à Nanterre, où l’influence des idées situationnistes devient palpable, et qui seront annonciatrices de Mai 68, puis dans d’autres. Au total, les différentes réimpressions sauvages ont représenté d'exemplaires dans toute la France, un nombre élevé compte tenu de la population étudiante réduite de 1966.
Un texte féministe et populiste Sur la vingtaine de pages, seules quatre lignes sont consacrées à la misère sexuelle, selon l’analyse de l’historienne Ludivine Bantigny, effectuée à l’occasion d’une recherche sur les . La brochure consacre ainsi quelques brefs mots d’éloge à Wilhelm Reich (1897-1957), un philosophe installé en 1930 à Berlin où il a adhéré au Parti communiste d’Allemagne puis rompu avec l’Association psychanalytique internationale de Sigmund Freud en 1933 pour fonder Sexpol, un centre public de recherches et de discussion sur . Sexpol attirait de nombreuses associations dans les années 1930 en Allemagne et comptait plus de 100 000 adhérents.
En page 8, la brochure écrit ainsi , pour déplorer, comme Reich, une qui a tendance à persister au milieu des années 1960, plus tolérante en matière de sexualité prénuptiale et de contraception, alors encore peu diffusée, à l’égard des hommes qu’à l’égard des femmes.
L’historienne Ludivine Bantigny rappelle cependant que si Reich parle de sexualité, sa pensée est elle-même peu sexuée et très prudente sur l’homosexualité, qu’il ne faut selon lui ni « condamner » ni « punir » mais tout de même « guérir »"Quelle "révolution" sexuelle. Les politisations du sexe dans les années post-68" par Ludivine Bantigny, dans la revue L'Homme & la Société en 2013 et que le regain d’intérêt pour sa pensée dans la seconde partie des années 1960 n’a pas entraîné de révolution sexuelle. L’enquête menée sur la sexualité en France par le docteur Pierre Simon, conseiller ministériel, publiée en 1972, souligne certes que l’âge de la première initiation sexuelle s’est abaissé car (alors à 21 ans), mais qu’une majorité d’ouvriers accorde toujours le plus grand prix à la virginité, seulement pour les filles, ce qui fait dire que « la révolution sexuelle n’est pas là » dans les milieux militants« Le plaisir dans l’institution », Évelyne Le Garrec, dans le magazine Politique Hebdo, 9 novembre 1972, citée par Ludivine Bantigny, dans "Quelle “ révolution ” sexuelle Les politisations du sexe dans les années post-68" par Ludivine Bantigny, dans la revue L'Homme & la Société en 2013 . L’étude montre aussi que si 28 % des femmes américaines déclaraient avoir trompé leur mari, c’est le cas de seulement 11 % des Françaises, tandis que chez les hommes, les proportions sont plutôt équivalentes" Kinsey 1930, Simon 1972, de l'interdit à la revendication" par Claudine Escoffier-Lambiottele 27 octobre 1972 dans Le Monde .
La brochure « De la misère en milieu étudiant » utilise le mot quand elle se finit par le slogan « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », entendu non au sens sexuel, mais au sens de enfin du temps perdu à cause du travail, d’études ennuyeuses ou des bureaucraties politiques et syndicales qui paralysent l’espoir d’une révolution prolétarienne. L’expression est ainsi précédée de la phrase : .
Auteur En cohérence avec ce texte qu’il a écrit Biographie Le Maitron de Guy Debord ."Guy Debord (1931-1994) ou le spectacle, stade suprême du fétichisme marchand" par Daniel Bensaïd le 9 mai 2007 , et qui porte la signature « les membres de l’Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg », Mustapha Khayati convoque dans la foulée une assemblée générale de l’UNEF-Strasbourg pour voter l’autodissolution. Selon un livre écrit par deux participants"Le scandale de Strasbourg", par André Schneider et André Bertrand en 2018, c’est Guy Debord qui a pris l’initiative du texte, , mais c’est Mustapha Khayati qui l’a rédigé"Connaissez-vous l'histoire de "De la misère en milieu étudiant" le véritable bréviaire de Mai 68 ?", le 12/03/2018, par Chloé Leprince .. Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel indiquent aussi qu’il a bien été "68, une histoire collective (1962-1981)" par Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, aux Editions La Découverte en 2018 ..
Réaction de la presse Au lendemain de la première distribution de la brochure, une conférence de presse réitère la volonté du nouveau bureau de l’UNEF locale de s’autodissoudre et c’est ce qui focalise les critiques de la presse et de ses gros titres (France-Soir, Le Nouvel Alsacien L’Aurore, Le Monde, Le Figaro), qui l’évoquent deux jours après, ce qui ne plaît absolument pas aux membres de l’IS car ils y voient une récupération.
Le Figaro du soupçonne ainsi l’IS de lorgner sur les œuvres universitaires (restaurants, bars, centres de vacances, coopératives, etc.) dont le budget annuel s’élève à deux millions de francs.
et ces élections sont illégales, va jusqu’à déclarer le recteur dans Paris-Presse, mais il est également rappelé que ce dernier n’a aucun pouvoir sur les affaires internes de l’UNEF.
L’assemblée générale convoquée pour , annulée par le juge, a lieu quand même, devant 400 adhérents, mais c’est un échec : la dissolution proposée par le bureau n’est pas votée. L’UNEF-Strasbourg décide malgré cela, et en dépit des critiques virulentes de la presse, de fermer le bureau d’aide psychologique universitaire en janvier, comme suggéré par la brochure. Le jeune André Vayr-Piova, qui représente l’UNEF-Strasbourg au niveau national, propose que les autres bureaux soient également fermés dans les autres universités partout en France, et que la brochure de Khayati soit rééditée à grande échelle aux frais de la MNEF. Finalement, face à la pression des médias, il sera exclu en par le conseil d’université.
Rôle de Guy Debord