vignette|redresse=1.2|La devise de la République française apposée en 1905 sur le tympan d’une église à Aups.
L'histoire de la laïcité en France est la naissance et le développement de ce principe jusqu'à l'époque contemporaine.
La laïcité a pris corps pour la première fois en France pendant la Révolution française : l’abolition de l’Ancien Régime en août 1789 s’est accompagnée de la fin des privilèges ecclésiastiques, de la réaffirmation de principes universels, dont la liberté de conscience, et de la limitation des libertés religieuses exprimée par la Déclaration des droits de l’homme.
Au , les lois de sécularisation ont progressivement affranchi l’État de ses liens historiques avec l’Église catholique et créé de nouvelles normes politiques et sociales bâties sur le principe de l’universalisme républicain. Ce processus, qui prenait place dans un mouvement plus large lié à la modernité, a confié au seul peuple souverain la redéfinition des fondements politiques et sociaux, en l'occurrence le pouvoir législatif, les rites de la vie civile, l’évolution du droit et de la morale, indépendamment de tout dogme religieux.
Pour soutenir ce principe et diminuer la résistance qu'y opposent les catholiques, la Troisième République a nationalisé les activités d'enseignement et de santé dont l'État ne s'occupait pas auparavant. Cela a bouleversé l’organisation des hôpitaux et du système scolaire. Pour ce dernier, les lois Jules Ferry ont rendu laïque l’enseignement qui était public et obligatoire depuis 1833. Cette époque a été marquée par une guerre de l'enseignement entre la République et l’Église. La République expulse hors de France les jésuites, puis en 1903 toutes les autres congrégations enseignantes. Elle interdit en 1904 aux religieux d'enseigner, interdiction qui ne sera levée qu'en 1940 par le régime de Vichy. Adoptée en 1905, la loi de séparation des Églises et de l'État, qui a marqué l’aboutissement d’une laïcisation affirmée, nationalise une deuxième fois les biens de l’Église, et interdit à l’État de subventionner tout culte.
Depuis le code civil de Bonaparte qui définit pour la première fois le divorce, l’État a légiféré et utilisé la laïcité en concevant seul de nouvelles règles de droit qui concernent la famille et l’individu. Avec la Constitution française de 1958, la laïcité fonde désormais le pacte républicain et garantit l’uniformité nationale.
Aux termes de la déclaration de 1789, qui fait partie du bloc de constitutionnalité actuel, la liberté religieuse est limitée par l'ordre public défini par la loi. Les mouvements qui ne respectent pas cet ordre public sont généralement appelés sectes. De tels mouvements peuvent être interdits dans leur ensemble par la loi About-Picard. Malgré cette loi, il n'y a pas consensus sur les critères juridiques permettant de condamner un mouvement dans son ensemble, au delà des crimes ou délits commis individuellement par leurs membres.
Les origines de la laïcité Définitions Pour l'historien René Rémond, il faut se garder d'affirmer péremptoirement que l'idée de séparation entre les pouvoirs temporel et spirituel était présente dans le verset évangélique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 20:25). On fait peut-être dire plus aujourd'hui à cet extrait d'évangile sur la distinction entre César et Dieu que ce qui était dans l'esprit de Jésus, ou dans la façon dont le rédacteur a voulu transmettre son messageRené Rémond, Le Nouvel Antichristianisme, Desclée de Brouwer, 2005, p. 118..
Pour le théologien Henri Madelin, la laïcité trouve son origine dans les textes fondateurs de la religion chrétienne ; elle aurait été inventée à l’époque des guerres de Religion : .
Selon le philosophe Henri Peña-Ruiz : . À son sens, la laïcité ne peut se réduire à la du temporel et du spirituel. Si elle soustrait, à partir de la Révolution, la société et ses institutions à toute tutelle cléricale, c’est après avoir affirmé pendant le siècle des Lumières des valeurs universelles (liberté de conscience, égalité citoyenne, loi commune) qui s’enracinent et dans de l’Antiquité.
Pour le professeur de droit public Jean-Michel Ducomte, la laïcité, loin de trouver sa source dans la religion, .
L’historien Georges Weill distingue quatre courants ayant contribué à la conception laïque de l’État : ..
Les développements ci-dessous reprennent les fondements historiques sur lesquels s'appuient ces thèses, sans pour autant les opposer entre elles.
Les fondements médiévaux de la laïcité Les fondements de la laïcité, c'est-à-dire les bases historiques ayant permis plus tard l'émergence de la laïcité, sont par bien des points issus en premier lieu du sein même de l'Église. Ainsi, la querelle des investitures opposant au le pape Grégoire VII à l'empereur germanique, et où le pape cherche à définir son indépendance et celle de l'Église à côté des pouvoirs politiques, est un point fondamental : par cet épisode est entériné le fait que pouvoirs spirituels et politiques peuvent, et éventuellement doivent, être séparés.
La redécouverte de la philosophie aristotélicienne au , en contribuant à l'édification d'une pensée politique construite sur les bases de l'ordre naturel et de la raison, est également un des fondements intellectuels lointains ayant permis, plus tard et progressivement, l'émergence d'une pensée laïque et d'une mise en application politique de cette penséeBertand Badie, , in Nouvelle histoire des idées politiques, dir. Pascal Ory, Hachette Pluriel, 1987, ..
Le gallicanisme et la distinction des pouvoirs
vignette|gauche|redresse|Bossuet, auteur principal de la Déclaration des Quatre articles, portrait par Hyacinthe Rigaud. Le gallicanisme (emprunt au latin médiéval gallicanus : « français ») est une doctrine religieuse et politique spécifiquement française, qui cherche à limiter les interventions du pape dans la gestion des affaires de l’Église catholique. Son origine peut se lire dans la réaction du roi Philippe le Bel aux ambitions théocratiques du pape Boniface VIII..
Entre le , le gallicanisme est formalisé en un ensemble de textes (notamment la Pragmatique Sanction de Bourges) qui affirment sur les plans théologique et juridique la dépendance de l’Église française à l’État et la supériorité du pouvoir royal face à la papauté. Il est tempéré toutefois en 1516 par le Concordat de Bologne, passé entre le roi François et le pape Léon X, qui permet la mainmise royale généralisée sur les nominations épiscopales et abbatiales, à l’origine du système de la commende.
Le gallicanisme trouve son expression dans la Déclaration des Quatre articles rédigée par Bossuet à l’initiative de Louis XIV, lors de l’assemblée du clergé de 1682. Le pouvoir du pape y est déclaré purement spirituel ; les monarques ne peuvent lui être soumis. Les jugements du pape sur les questions de foi doivent être validés par l’Église catholique romaine en France et ne peuvent être contraires aux coutumes du royaume. Le pape, voulant éviter une rupture similaire à celle qu’avait provoquée Henri VIII en Angleterre, à l’origine de l’anglicanisme, est contraint d’accepter cette situation.
Toutefois, Louis XIV se trouve rapidement pris au piège lorsque le gallicanisme et le jansénisme sont trop étroitement liés : le gallicanisme français a en effet un aspect conciliariste qui lui fait déclarer que l'autorité du pape est soumise à l'autorité de l'Église réunie en concile. Cette position est proche du richérisme. Les jansénistes - combattus vigoureusement par Louis XIV - infléchissent nettement le gallicanisme dans ce sens richériste. Cela devient rapidement une menace pour le roi, qui ne peut que craindre que cette demande conciliariste exprimée sur le plan religieux ne débouche sur le même type de demande politique : que les états généraux se proclament supérieurs à l'autorité monarchique, notamment. Il ne met donc pas véritablement en place ce gallicanisme et préfère s'allier au pape pour combattre le jansénismeDale K. Van Kley, Les Origines religieuses de la Révolution française, Points-Seuil, 2002, ..
L’édit de Nantes et la liberté de culte vignette|L’édit de Nantes, 1598
En 1598, l’édit de Nantes marque également une étape importante vers le renforcement du pouvoir royal absolutiste en France. Dans une mesure toute relative (les Juifs n’étant pas concernés par le document), il garantit la liberté de conscience religieuse partout dans le royaume, accordant aux protestants la liberté de culte dans les lieux où ils étaient installé avant 1597. Selon Pierre Joxe l’édit de Nantes marque un tournant dans l’histoire des mentalités : sa signature opère une distinction entre le sujet politique, qui doit obéir à la loi du roi dans la sphère publique, et le croyant, libre de ses choix religieux, dorénavant cantonnés à la sphère privée. Toutefois, l'édit de Nantes réaffirme que la seule religion reste le catholicisme.
La légitimité de la monarchie absolue reposait cependant sur le droit divin (matérialisé par le sacre du roi avec l’huile de la sainte ampoule) ; elle ne pouvait donc se passer de l’Église catholique. Entre 1660 et 1685, le royaume entreprend une politique de conversion des protestants au catholicisme, pouvant aller jusqu’à la persécution (dragonnades). Après l’avoir vidé de son contenu, Louis XIV révoque l’édit de Nantes en signant l’édit de Fontainebleau en 1685.
Le siècle des Lumières
Bien que le terme lui-même soit plus récent, l’idée philosophique et politique de laïcité apparaît en Angleterre à la fin du avec la notion "d'indulgence" du roi Jacques II, qui est une liberté de conscience universelle.
Cette idée est restreinte par la Glorieuse Révolution de 1688, basée sur la notion de "toleration" de John Locke, qui ne concerne que les protestants et exclut catholicisme, judaïsme, … C'est ce qui inspire en particulier la Déclaration des droits de 1689 et l'Acte d'Établissement de 1701.
Le texte fondateur de l'idée de laïcité est ainsi l'Essay on toleration de John Locke, qui considère que l'acceptabilité d'une idée religieuse se mesure au fait qu'elle respecte l'ordre public défini par la loi civile. C'est ce principe qui se retrouvera dans la déclaration des droits de 1689, et également celle de 1789 qui stipule que "nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi".
vignette|gauche|Frontispice de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : la Vérité rayonne de lumière, et, à droite, la Raison et la Philosophie lui arrachent son voile. Gravure de Prévost d'après Cochin, 1772.
Cette idée anglaise est reprise par la Philosophie des Lumières. Celle-ci va initier l’idée de placer la loi civile au-dessus des lois divines, développer la coexistence de toutes les religions qui acceptent ce principe, le combat contre toutes les autres, et émettre le vœu d’opérer une distinction formelle entre les doctrines des religions et celle de l’État.
Il s’agit à l’époque de contrecarrer le pouvoir de l’Église catholique, et de promouvoir l'action du souverain dans le domaine législatif. L’ébranlement de la base religieuse de la légitimité législative rend alors possible l’instauration de régimes républicains ou démocratiques dans lesquels la loi est la seule expression de la volonté de l’État politique. La remise en cause de l’autorité morale catholique entraîne la possibilité d'un changement de moeurs, notamment sur le plan financier (autorisation du prêt à intérêt, des assurances maritimes), familial (divorce, pratiqué jusque là uniquement par les protestants), sexuel (libertinage), ainsi que l'autorisation de l'esclavage.
Les conceptions gallicanes se développent ainsi depuis le début du , avec notamment les juristes Pontchartrain et Pothier, affirmant la juridiction de l'État (et non de l'Église) sur le contrat de mariage.