Le symbolisme des lettres concerne le sens et la valeur symboliques des lettres (signes graphiques représentant dans la langue écrite un phonème ou un groupe de phonèmes), soit lues, soit écrites, dans une écriture alphabétique ou ailleurs. Alors que, quand on lit, le sens de chaque lettre disparaît, quand on se penche sur le symbolisme des lettres on cherche du sens dans chaque lettre.
Le symbolisme des lettres concerne l'alphabet en tant que symbole, dans sa capacité à représenter analogiquement, à être interprété, à porter sens et valeurs (en plus de l'aspect pratique ou matériel). On entre dans l'étude des lettres en tant que symboles (symbologie) ou en tant que systèmes (symbolique) ou dans l'examen de leur capacité à désigner, à signifier, voire à exercer une influence (symbolisme). La lettre en général a son symbolisme (elle représente l'élément des choses, sa nature simple, ainsi que le démontre l'étymologie grecque) ; chaque lettre en particulier a son symbolisme (le A représente le début).
A contrario, le symbolisme des lettres paraît un pur délire à qui insiste sur l'arbitraire des signes. Ainsi, saint Augustin, dans De la doctrine chrétienne (II, 24) condamne ce qu'il voit comme une superstition :
Distinctions Lettres, et pictogramme (Indiens d'Amérique, Esquimaux, Africains Bochimans, Océaniens), signes conventionnels [signes totémiques, tabous, signes magiques, etc.], idéogrammes (Mayas, Égypte ancienne, Mésopotamie, Chine), écritures syllabiques (écritures brahmi, phénicienne). "Le terme général 'lettre' s'emploie pour désigner chacun des éléments graphiques dont est constitué un alphabet et qui sont utilisés dans les écritures alphabétiques."Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1973, p. 285. Les lettres ne concernent donc que l'écriture alphabétique (alphabet des Grecs, des Romains ; écriture ogamique des Irlandais et Gallois au , écriture runique des Germains, alphabet glagolitique des Slaves au , hébreu au , écritures arabiques dès le , etc.). Certaines lettres sont conventionnelles, d'autres directement symboliques. Le o symbolise bien la bouche.
lettre conventionnelle lettre symbolique o = lettre o, son o, oxygène, etc. o = bouche, alun (un sulfate qui brille), etc.
Symbole, symbolique, symbologie. Symbolique et symbolisme sont liés. 1) "Le symbole est un signe concret évoquant par un rapport naturel quelque chose d'absent ou d'impossible à percevoir" (André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie). 2) Le symbolisme des lettres concerne d'une part leur capacité à signifier, peut-être à agir, influencer, activer, d'autre part leur statut à être interprétées. 3) La symbolique des lettres concerne le système signifiant des lettres : d'une part, elles forment ensemble un système, un tout, un ensemble, un complexe, d'autre part, chacune entre dans un réseau (chacune appelle son opposé, son proche, etc.). Sémiotique : syntaxe, sémantique, pragmatique. L'approche sémiotique, depuis Charles W. MorrisCharles W. Morris, Foundations of the Theory of Signs, article dans l'International Encyclopedia of Unified Science, 1938. Trad. fr. par J.-P. Paillet, Langages, n° 35, sept. 1974, Larousse., examine trois points de vue, qu'on peut appliquer aux lettres : 1) la syntaxe (les rapports entre lettres), 2) la sémantique (le sens des lettres, ce qu'elles désignent indirectement, par analogie naturelle) [soit relation signifiant/signifié, soit relation signe/référent], 3) la pragmatique (l'utilisation des lettres symboliques dans une situation de communication). Son, figure, nom. Le philosophe Ramus (Gramere, 1562, 24), frappé par les inventions de l'imprimerie, distingue dans la lettre trois aspects : le son, la figure et le nom. Par exemple, le caractère d'imprimerie V renvoie à un son (on prononce "vé"), une figure (on écrit V, v), un nom (V s'appelle "Vé", à l'époque de Ramus : "Vau")Antoine Compagnon, La seconde main ou le travail de la citation, Seuil, 1979, p. 253..
Analogies et correspondances ; synesthésies Voir : Analogies et correspondances.
Pour saisir le symbolisme des lettres, il est souvent pertinent de remarquer comment les hommes ont mis les lettres en correspondance avec d'autres éléments de domaines analogues (figures géométriques, sons, couleurs, etc.) ou comment fonctionnent certaines synesthésies (identifications entre une sensation de forme et une sensation de couleur, une sensation de son et une sensation de couleur...).
Les textes magiques grecs disent parfois que les sept voyelles symbolisent les sept dieux planétaires. D'après Plutarque, A est lié à la Lune, à la note si, au lundi ; E : Mercure, do ; H : Vénus, ré ; I : Soleil, mi ; O : Mars, fa ; Y : Jupiter, sol ; oméga : Saturne, laDupuis, Origine de tous les cultes, 1836, p. 262..
Lettres et animaux. Divers dictionnaires mettent en relation une lettre et un animal : A/âne, etc.
Lettres et nombres. Dans beaucoup d'alphabets, les lettres sont des nombres ; par exemple, pour les chiffres latins I est 1, V est 5, L est 50, etc. La classification périodique des éléments chimiques de Mendeleïev (1869) associe à chaque élément chimique des lettres et des nombres, apparemment arbitraires, pas symboliques : le mercure est Hg et 80, le plomb est Pb et 84.
Éliphas Lévi, dans son Dogme et Rituel de Haute Magie (1854), est le premier à établir des correspondances entre les lettres de l'alphabet hébreu, les 22 sentiers de la sagesse selon le Sefer Yezira des kabbalistes, les 22 lames du Tarot.
Un synesthète graphèmes → couleurs témoigne : « J'associe souvent les lettres et les nombres avec des couleurs. Chaque chiffre et chaque lettre est associé à une couleur dans ma tête. Parfois, lorsque les lettres sont écrites sur un morceau de papier, elles apparaîtront brièvement en couleur si je ne suis pas concentré dessus. Par exemple, "S" est rouge, "H" est orange, "C" est jaune, "J" est jaune-vert, "G" est vert; "E" est bleu, "X" est mauve, "I" est jaune pâle, "2" est brun, "1" est blanc. Si j'écris SHCJGEX, ou encore ABCPDEF, ces lettres formeront un arc-en-ciel alors que je les lis. »
Techniques de décodage Il y a deux niveaux dans l'art de décoder (identifier et interpréter) les symboles, leur code : le déchiffrage et le décryptage. Quand on déchiffre, on connaît le code ; quand on décrypte : on ne le connaît pas.
Les techniques de décodage sont plus nombreuses.
Première technique : le symbolisme des formes. Déjà, Geofroy Tory (Champ fleuri de la vraie proportion des lettres antiques, 1500) suppose que les lettres, inventées par inspiration divine, ont été constituées à partir de droites et de cerclesNicolas H. Clulee, John Dee's Natural Philosophy, 1988, p. 92. Pierre Béhar, Les langues occultes de la Renaissance, Desjonquières, 1996, p. 286.. "Regardez les formes des lettres. Elles sont composées de droites et de courbes. Dans la symbolique traditionnelle, la droite est reliée à la polarité masculine et la courbe à la polarité féminine. Cette particularité 'sexuelle' des lettres et des chiffres n'est pas fortuite pour celui qui sait que tout s'accouple selon des lois, des codes qui font du hasard un leurre. La complémentarité des polarités permet une 'auto-fécondation' productive.
La droite horizontale. Elle représente notre plan terrestre, 'plat' par son horizon et sa stabilité apparente. C'est une structure d'accueil de notre matière dont elle est le symbole. Elle est aussi le symbole masculin.
La droite verticale. Elle représente l'Esprit Divin. Elle est une descente de ce "qui est en haut" en reliant le supérieur et l'inférieur. Ce qui est debout, à l'image de l'humain, est ce qui est doué d'esprit, d'intelligence, étant le lien entre le monde divin et les mondes inférieurs. Regardez la symbolique de l'arbre, ce pilier vertical qui est dans les traditions le lien entre le ciel et la terre et vénéré comme tel.
La diagonale. Elle désigne un mouvement, qui est une progression ou une ascension selon le sens du tracé. Ce mouvement peut être un mouvement temporel ou une capacité d'action, de faire.
La demi-sphère : matrice. Elle est le symbole de la féminité en attente de fécondation.
Le demi-carré. Il symbolise l'homme dans sa polarité incomplète. Ce carré que l'on devine, c'est son côté cartésien, "carré", et pourtant tronqué de moitié car il lui manque son autre moitié.
Le cercle : Il représente un tout fini, complet et parfait, autonome, et pourtant cerné par sa propre limite. Il contient son propre espace, c'est un contenant et un contenu."
Deuxième technique : le répertoire. Il faut d'une part identifier les objets portant telle lettre, commençant par telle lettre, d'autre part trouver leurs points communs.
Troisième technique : le système. Il faut examiner les rapports avec les autres lettres. A quelle lettre le A de tel mot est-il opposé, ou accouplé, ou similaire ?
Quatrième technique : la science. Que disent les traditions (proverbes, mythes, contes, etc.) et les savants (philosophes, théologiens, iconographes, historiens, etc.) ?
Cinquième technique. Il existe des procédés proprement ésotériques, qui relèvent de la kabbale et forment la "science des lettres", la "combinaison des lettres" (hôkhmat ha-zeruf)Johannes Reuchlin, De arte cabbalistica (1517), trad. François Secret : La kabbale, Aubier-Montaigne, 1973., particulièrement développée par Abraham Aboulafia à la fin du Dans ce système, "chacune des lettres est un nom en soi" (Éléazar de Worms)Moshe Idel, L'expérience mystique d'Abraham Aboulafia 1988), trad., Cerf, 1989, p. 27.. Reuchlin définit la kabbale comme "une théologie symbolique où lettres et les noms sont non seulement les signes des choses, mais encore la réalité des choses"Johannes Reuchlin, De l'art cabalistique.. La combinaison des lettres kabbalistique comprend trois procédés :
- gematria (numérologie). Depuis sans doute l'exil de Babylone, certains mystiques expliquent un mot ou un groupe de mots à partir de la valeur numérique de ses lettres, et en comparant à un autre mot de même valeur. Alef = 1, dalet = 4, etc. Selon Gikatella (), le mot Echad, "Un", équivaut au mot Ahabah, "Amour" : 1 + 8 + 4 = 13, et 1 + 5 + 2 + 5 = 13. "La gematria du mot 'Emet' (vérité) est 441, soit 4 + 4 + 1 = 9, qui est la même que celle de 'Lev' (moi ou Dieu ou amour) (= 36 = 3 + 6 = 9)Encyclopaedia Judaica, vol. 7, col. 369-374. Jacques Attali, Dictionnaire amoureux du judaïsme, Plon/Fayard, 2009, p. 210-213.. Il y a correspondance entre lettre et nombre, et identification.
- notarikon (acrostiche). C'est un autre procédé relevant de la kabbale. Il consiste à utiliser les lettres initiales, intermédiaires ou finales d'un mot ou d'un groupe de mots comme abréviations de termes, expressions ou énoncés, et, inversement, à former un terme, une expression ou un énoncé à partir des lettres initiales ou finales. Ainsi, Adam, formé des lettres hébraïques alef, dalet, mem, renvoie à Adam, David, Messiah (Messie)The Jewish Encyclopaedia, 1901-1905, t. IX, 1965, p. 339-341. Pierre A. Riffard, Dictionnaire de l'ésotérisme, Payot, 1983, p. 240..