La période de l'histoire allant de 1912 à 1951 est celle durant laquelle le Tibet fut gouverné comme un État indépendant de facto, séparé de la Chine mais non reconnu internationalement. La nature exacte de cette indépendance sur le plan juridique fait l'objet de débats a posteriori.

Alors qu'en 1910 les fonctionnaires impériaux prennent en main l'administration directe du Tibet après la fuite du dalaï-lama en Inde britannique, la dynastie Qing, en 1911, est renversée par la révolution chinoise. En 1912, les troupes impériales sont rapatriées dans le cadre d'un accord de paix sino-tibétain, et les autorités chinoises doivent quitter le Tibet Michael van Walt van Praag, Introduction de The Legal Status of Tibet, Three Studies by Leading Jurists, 1989, Dharamsala, Office of Information & International Relations : . La Chine toutefois continue de revendiquer le territoire du Tibet. Le dalaï-lama fait savoir par lettre à Yuan Shikai qu'il entend exercer son pouvoir spirituel et temporel sur le TibetFrançoise Robin (INALCO), Le vers libre au Tibet : une forme littéraire de l'intime au service d'un projet collectif, in D'un Orient l'autre, actes des  journées de l'Orient, Bordeaux, 2-4 octobre 2002 (sous la de Jean-Louis Bacqué-Grammont, A. Pino, S. Khoury), Peeters Publishers, 2005, 606 p., , : . Barry Sautman, “All that Glitters is Not Gold”: Tibet as a Pseudo-State, in Maryland Series in Contemporary Asian Studies, n° 3-2009 : et, le , proclame publiquement son intention d'exercer la souveraineté sur le Tibet Melvyn C. Goldstein, A history of modern Tibet, 1913-1951: the demise of the Lamaist state, University of California Press, 1991, pp. 62-63.. En 1914, la convention de Simla, signée entre les Britanniques et les Tibétains (sans la validation de Pékin) redéfinit une nouvelle fois le statut du Tibet et la frontière entre le Tibet et la Chine.

Si le Tibet échappe ensuite durant plus de trente ans au contrôle de la république de Chine et fonctionne comme une entité politique indépendante de facto, il ne reçoit pas la reconnaissance internationale de jure que lui aurait valu l'octroi d'un statut juridique indépendant, distinct de celui de la Chine (laquelle ne cesse à aucun moment d'en revendiquer la souveraineté) Melvyn C. Goldstein (avec Cynthia M. Beall), Nomads of Western Tibet — The Survival of a Way of Life, University of California Press, 1990 , 191 p., (Historical background) : .. . Après la mort du  dalaï-lama en 1933, la « mission de condoléances » du gouvernement du Kuomintang reste sur place et ouvre des bureaux afin d'entamer des négociations sur le statut du Tibet, sans pour autant parvenir à résoudre la question Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon: China, Tibet and the Dalai Lama, University of California Press, Berkeley, 1997], « Tibetan Attempts to Modernize » (« Tentatives Tibétaines de Modernisation »), : .

L'intervention en 1950 de l'Armée populaire de libération est suivie en 1951 par la signature de l'Accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, qui voit la reconnaissance par le dalaï-lama de la souveraineté sur le Tibet de la république populaire de Chine et met fin à cette période de gouvernement indépendant. Le dalaï-lama déclare, après son départ en exil en 1959, avoir signé cet accord sous la contrainte du gouvernement chinois.

Contexte

Selon Pierre Chapoutot, sous la dynastie Qing, le Tibet est sous la tutelle politique et militaire du gouvernement central, représenté par un amban, en fait un gouverneur. Les dalaï-lamas qui se succèdent de 1706 à 1895 ne font guère que de la figuration. Le régime impérial, toutefois, ne cherche pas à modifier les institutions tibétaines ni à remettre en cause l'ordre féodal..

Selon l'ambassadeur de Chine à Singapour Hong Xiaoyong, de 1727 à 1911 ce sont en tout 57 ambans (ministres chargés des affaires tibétaines sous la dynastie Qing) qui sont en poste au Tibet où ils ont la haute main sur l'administration locale pour le compte de l'autorité centrale Hong Xiaoyong, , The Straits Times, 23 avril 2008 : .

Convention entre la Grande-Bretagne et le Tibet (1904)

vignette|Le colonel Younghusband et le commissaire impérial Yutai aux courses de chevaux organisées à Lhassa en 1904.

En 1904, devant l'avancée des troupes britanniques conduites par Francis Younghusband, le dalaï-lama s'enfuit de Lhassa pour gagner Ourga, capitale de la Mongolie-Extérieure. Il est déchu de ses titres et remplacé par lamban Yutai, décision qui est placardée dans Lhassa Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, ..

La convention entre la Grande-Bretagne et le Tibet est signée le entre les Britanniques et le gouvernement tibétain resté sur place. et en présence de lamban Youtai, lequel toutefois refuse de le parapher et continue à affirmer la suzeraineté de la Chine John Powers, History as Propaganda: Tibetan exiles versus the People's Republic of China, Oxford University Press, 2004, : . Selon Claude Arpi, lamban proposa sa médiation, mais Younghusband refusaClaude Arpi, Tibet, le pays sacrifié, page 106..

Ce traité reconnaît les frontières entre le Sikkim et le Tibet. Les villes de Yadong, Gyantsé et Gartok sont ouvertes au commerce anglais. Jusqu'à la fin du règlement par le Tibet d'une indemnité financière, d'une part, le Royaume-Uni occupera la vallée de Chumbi, et, d'autre part, aucune autre puissance ne pourra résider, intervenir ou avoir de concessions pour le chemin de fer ou des gisements miniers au Tibet sans le consentement de Londres. L'existence de ce traité explique que le souverain tibétain n'ait pas noué de relations diplomatiques avec les pays étrangersJean Dif, Chronologie de l'histoire du Tibet et de ses relations avec le reste du monde (suite 2), site de Jean Dif : .

Selon Laurent Deshayes, « la convention reconnaît de facto l'État tibétain comme politiquement séparé et libre de toute tutelle chinoise, annulant ainsi les précédents accords »Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, 1997, Fayard, ..

Pour Jean Dif, en fait, Londres n'a pas reconnu l'indépendance du nouvel État ni procédé à un échange d'ambassadeurs avec celui-ciJean Dif, Chronologie de l'histoire du Tibet et de ses relations avec le reste du monde, op. cit. : « Ces derniers, toutefois, auraient pu reconnaître l'indépendance du nouvel État et procéder à un échange d'ambassadeurs; ils ne le font pas »..

Dans les années 1970, Tsepon W. D. Shakabpa écrit : Claude Arpi, Tibet, le pays sacrifié (Tsepon W. D. Shakabpa, Tibet: A Political History, ), page 107..

Convention entre la Grande-Bretagne et la Chine relative au Tibet (1906)

Il manque cependant à l'accord anglo-tibétain de 1904 la signature du pouvoir impérial. Selon Mayhew et Kohn, ce dernier aurait refusé son aval car l'accord impliquait que le Tibet était un État souverain habilité à signer des traités de son propre chef. Aussi, le , les Britanniques décident-ils de se montrer conciliants et de réviser le traité directement avec les ChinoisJean Dif, Chronologie de l'histoire du Tibet et de ses relations avec le reste du monde (suite 2), op. cit.. Ils signent un deuxième accord, la Convention entre la Grande-Bretagne et la Chine relative au Tibet, laquelle reconnaît la suzeraineté de la Chine Bradley Mayhew et Michael Kohn, Tibet, Lonely Planet, 2005, 360 p., : .. L'indemnité de guerre imposée aux Tibétains est réglée par Pékin.

Selon Claude Arpi, le représentant de l'empire n'avait pas été invité à signer le traité de 1904, et ce sont les représentants britanniques en Inde et en Chine qui purent convaincre la Chine de signer la Convention de 1906, mais les Tibétains n'en furent pas informésClaude Arpi, , page 118 : .

L'article premier du traité confirmait le traité de Lhassa de 1904, qui est cependant amendé. Ainsi, l'article 2 précise que « le gouvernement de la Grande-Bretagne s'engage à ne pas annexer le territoire tibétain et à ne pas intervenir dans l'administration du Tibet » tandis que « le gouvernement de la Chine s'engage également à ne permettre à aucune autre puissance étrangère de s'infiltrer sur le territoire ou dans l'administration interne du Tibet », contrant ainsi la menace russeClaude Arpi, , page 116..

Accord entre le Royaume-Uni, la Chine et le Tibet (1908)

Un accord entre le Royaume-Uni, la Chine et le Tibet est signé le à Calcutta. C'est à Tsarong Dzasa qu'est confié par le Gouvernement tibétain la tâche de signer l'accord.. Selon la Commission internationale de juristes, les questions commerciales laissées en suspens par les conventions de 1893 et 1904 sont négociées par les plénipotentiaires britanniques et chinois, tandis que le représentant tibétain figure comme subordonné aux ChinoisCommission internationale de juristes La question du Tibet et la primauté du droit, Genève, 1959, . Pour la Commission, ce document peut être considéré comme document constitutionnel entre la Chine et le Tibet, et la signature britannique comme sa reconnaissance. Malgré ces fortes preuves en faveur d'une direction chinoise effective, la signature de Tsarong Dzasa, ainsi que les références dans le traité aux sujets tibétains, désignés par opposition aux sujets chinois, démontrerait que le Tibet n'était pas une province de la Chine.

Intervention de l'armée impériale (1910-1912) thumb|left|Le dalaï-lama en 1910 à Calcutta. La visite fut rendue possible grâce à l'intervention militaire de Tsarong Dzasa. vignette|L'armée chinoise quittant Lhassa en 1912. Le dalaï-lama, qui avait été déposé par le gouvernement chinois en 1904 pour avoir fui devant les Anglais, revient, en 1909, avec l'accord de Pékin, de l'exil qui l'avait conduit en Mongolie extérieure, au Shanxi (notamment au Wutai Shan.) et à PékinGilles van Grasdorff La Nouvelle Histoire du Tibet, 2006 , et dans les régions à ethnies tibétaines dans ce qui est à présent la province du Qinghai. Pour s'assurer que le dalaï-lama obéisse au pouvoir impérial, Pékin dépêche Zhao Erfeng à la tête d'une armée. L'armée impériale tenta de réaffirmer son influence en 1910 en envahissant le Tibet et en occupant Lhassa Michael van Walt van Praag, Introduction de The Legal Status of Tibet, Three Studies by Leading Jurists, 1989, Dharamsala, Office of Information & International Relations : Charles Bell, 1924, A year in Lhasa, Geogr. J. 63: 89-105 : . Il mena des campagnes armées dans le Tibet, atteignant finalement Lhassa en 1910.

Selon Melvyn C. Goldstein, pour éviter que le Tibet ne tombe dans la sphère d'influence des Britanniques, la dynastie Qing réagit avec vigueur : elle règle elle-même les indemnités dues pour que l'armée britannique s'en aille, puis lance un programme d'intégration politique, économique et culturelle du Tibet avec le reste de la Chine Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, : ..

Parallèlement, dans les zones frontières du Tibet ethnographique, Zhao Erfeng transforme les États tibétains autonomes en districts dirigés par des magistrats chinois Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, op. cit., : .. Sa sanglante répression lui valut le surnom de "boucher du Kham" ou de "Zhao le Boucher".

À nouveau, le dalaï-lama fuit mais cette fois vers l'Inde britannique Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, op. cit., : . Tsarong Dzasa reste en arrière, avec une armée, à Chaksam Ferry, et résiste aux troupes impériales qui tentent, en vain, de contrecarrer le passage du dalaï-lama. Celui-ci, en Inde, déclare que les relations sino-tibétaines, fondées sur la relation de Chö-yon, sont annulées par l'invasion du Tibet en 1910 par l'armée mandchoue (aperçu limité en ligne), ().