Le care drain est une métaphore qui désigne les personnes migrantes travaillant dans le secteur des soins aux personnes – ou care – dans la région où ils s'installent. Phénomène dont le nom est inspiré du brain drain, qui désigne les migrations convergentes de scientifiques, il s'agit d'une migration de travail impliquant surtout des femmes qui travaillent, quel que soit leur diplôme, dans les métiers du care. A destination, elles offrent leurs services comme assistantes maternelles, infirmières, aide-soignantes, etc. L'expression est particulièrement utilisée pour expliquer l'immigration en provenance du Sud-est asiatique aux États-Unis, où les Philippins, par exemple, exercent volontiers dans le secteur médico-social informel ou peu qualifié. Contexte et émergence du phénomène
Créé par Arlie Russell Hochschild et Barbara Ehrenreich dans Global Woman en 2003, approfondi par Nicola Yeates, le concept articule trois dimensions indissociables: le genre, ce sont quasi-exclusivement des femmes qui effectuent ce travail, la classe, une hiérarchie économique entre employeuses et travailleuses et la race, des trajectoires post-coloniales structurant les corridors migratoires. En 2018, l'Organisation Internationale du Travail estimait que 76,2% du care non rémunéré mondial était accompli par des femmes, toutes origines confondues, et que de travailleurs domestiques opéraient dans le monde, dont plus de 80% sans aucune protection sociale.
Cependant, concernant les migrantes, seulement 7% d'entre elles exercent en tant que travailleuses domestiques et une proportion encore plus réduite seulement 2% travaillent en Europe et aux États-Unis. Dès lors, le care drain est un phénomène réduit qui ne peut pas caractériser la migration des femmes. Associer les femmes migrantes au travail domestique relève d'un stéréotype sexiste.
Les tenantes du "care drain" considèrent qu'à partir des années 1970-1980, les sociétés industrialisées font face à une crise de care, due principalement à la proportion croissante des femmes de la classe moyenne qui sont insérées sur le marché du travail et consacrent moins d'heures au travail domestique. Hochschild explique ainsi qu'aux "États-Unis, en 1950, 15 % des mères d’enfants âgés de moins de 7 ans exerçaient un travail rémunéré, contre 65 % actuellement" et en déduit que "cela constitue une raison supplémentaire pour les familles des pays riches de recourir à des services de soins en dehors de la famille". Cependant, dès l'Antiquité, le recours aux travailleuses domestiques à l'extérieur de la famille est une pratique commune et par conséquent, son explication ne saurait dépendre de l'intégration des mères sur le marché du travail.
Les tenantes du "care drain" considèrent aussi que ce phénomène s'inscrit dans une féminisation historique des migrations internationales. Selon elles, à partir des années 1990, dans des pays comme les États-Unis, le Canada, la Suède ou l'Argentine, les femmes deviennent majoritaires parmi les nouveaux migrants. Cela ne justifierait pas toutefois de parler d'un phénomène mondial. Cependant, la féminisation des migrations, y compris vers ces pays, n'est pas un phénomène nouveau. Hochschild et Ehrenreich ne sont pas des sociologues des migrations mais soutiennent, à tort, que les migrantes occuperaient massivement les emplois de nounous, d'aides à domicile et de femmes de ménage, le travail que .
Enfin, les tenantes du "care drain" considèrent que les corridors de cette migration ne se forment pas au hasard du marché: ils suivent les anciennes routes coloniales, qui ont établi des liens linguistiques, culturels et institutionnels durables. La domination américaine aux Philippines (1898-1946) a produit une population anglophone dont les diplômes infirmiers sont reconnus aux États-Unis. Cependant, les principales destinations des travailleuses domestiques philippines sont en Asie et dans les pays du Golfe, tandis que vers les Etats-Unis, il y a plus de femmes informaticiennes que nounous qui émigre des philippines. Les flux entre l'Afrique subsaharienne et la France suivent les corridors ouverts par l'histoire coloniale française. Pour Yeates, ces trajectoires montrent que le care drain est une forme contemporaine de la dépendance post-coloniale, non un simple effet spontané du marché mondial.
Concepts fondateurs
Les Global Care Chains Le concept de Global Care Chains (chaînes mondiales du soin) est créé par Hochschild dans un chapitre publié dans Global Woman. Il décrit une structure en série: une femme philippine part à Los Angeles s'occuper des enfants d'une famille américaine, confiant les siens à une femme plus pauvre restée au pays, qui délègue à son tour le soin de ses propres enfants à quelqu'un d'encore plus démuni. Le soin circule vers le haut de la hiérarchie économique mondiale, mais le coût humain de ce transfert, lui, descend toujours vers le bas, vers celles qui ont le moins les moyens de l'absorber.
L'originalité du concept est de rendre visible une économie morale que les économistes classiques ignorent: ni le soin non rémunéré n'est comptabilisé dans le PIB, ni la valeur de l'affection maternelle dans les échanges internationaux. Cette invisibilité permet aux pays riches d'externaliser leur crise du care sans en assumer le coût social réel, qui repose entièrement sur les femmes et les communautés d'origine.
Travail émotionnel et love drain Hochschild avait forgé le concept de travail émotionnel (emotional labor) dans The Managed Heart (1983): certains travailleurs, surtout des femmes, doivent gérer leurs émotions comme une compétence professionnelle, affichant chaleur et bienveillance indépendamment de leur état intérieur réel. Appliqué au care drain, ce concept produit la notion de love drain: la chaleur, la patience et l'attention maternelle que la travailleuse investit dans les enfants de l'employeur font précisément défaut à ses propres enfants.
Care commodity chains, global care regimes et émancipation par délégation Yeates (2004) critique le concept d'Hochschild pour son tropisme américain et l'enrichit de deux notions analytiques. Les care commodity chains traitent le soin comme une marchandise circulant dans des chaînes de valeur mondiales, impliquant non seulement une famille et une nourrice, mais aussi des agences de recrutement, des États et des organisations internationales. Les global care regimes désignent l'ensemble des règles formelles et informelles droitdu travail, politiques migratoires, normes culturelles qui gouvernent la production et la distribution du soin à l'échelle internationale.
Dans le contexte français, Caroline Ibos en 2012 conceptualise l'émancipation par délégation: les dispositifs publics de subvention de la garde à domicile (PAJE, CESU) permettent aux femmes de classes moyennes et supérieures de s'émanciper de la charge domestique en la transférant à des femmes plus pauvres et vulnérables. Ce que les premières gagnent en liberté professionnelle, les secondes le perdent en liberté personnelle et familiale. L'inégalité entre femmes n'est pas abolie par cette transaction, elle est simplement déplacée le long des lignes de la classe, de la race et de la nationalité.
Mécanismes structurels Le care drain n'est pas le produit spontané du marché: il est structuré par des politiques délibérées, au Nord comme au Sud. Du côté des pays d'accueil, les États organisent l'entrée de travailleuses du soin tout en maintenant leur vulnérabilité juridique. Pendant longtemps, les travailleurs domestiques ont été explicitement exclus du droit du travail ordinaire dans la majorité des pays, au motif que leur travail s'exerce dans la sphère privée du foyer. En 2018, plus de 80% d'entre eux opéraient encore sans aucune protection sociale.
Du côté des pays d'origine, de nombreux États encouragent activement la migration de leurs ressortissantes. Le modèle philippin est le plus abouti: depuis les années 1970 sous Marcos, l'État a construit une infrastructure complète d'exportation de main-d'œuvre, agences gouvernementales de placement, accords bilatéraux avec les pays d'accueil, services consulaires dédiés à l'étranger. Les Overseas Filipino Workers (OFW) sont officiellement glorifiés comme les héros de la nation, leurs remittances représentant environ 9-10% du PIB philippin. Ce modèle a été imité, à des degrés divers, par le Sri Lanka, l'Indonésie, le Bangladesh et la Moldavie.
Cette logique contient un piège du développement que les économistes critiques soulignent: plus un pays devient dépendant des remittances, moins il a d'incitation à construire une économie productive autonome. Ces flux financent surtout la consommation et l'immobilier, rarement l'investissement productif. La crise financière de 2008 a révélé brutalement la vulnérabilité de ce modèle: quand les économies du Nord entrent en récession, les remittances chutent, et des millions de familles qui en dépendaient basculent dans la précarité du jour au lendemain.
Géographie mondiale du Care drain Le cas philippin: paradigme mondial Rhacel Salazar Parreñas, dans son enquête ethnographique menée auprès de travailleuses philippines à Rome et à Los Angeles, identifie les Philippines comme le cas paradigmatique du care drain mondial. Trois facteurs convergent pour l'expliquer. D'abord, l'héritage colonial américain (1898-1946) a produit une population anglophone dont les diplômes infirmiers sont reconnus aux États-Unis, créant un avantage comparatif dans l'économie mondiale du soin. Ensuite, la politique étatique d'exportation de main-d'œuvre, construite depuis les années 1970, a institutionnalisé la migration comme stratégie de développement national. Enfin, la culture catholique du sacrifice maternel construit les mères qui partent comme de bonnes mères qui sacrifient leur présence physique pour assurer le bien-être économique de leurs enfants.
Parreñas documente une double contrainte irrésoluble (double bind): partir, c'est être la mère qui abandonne ; rester, c'est être celle qui ne subvient pas aux besoins. Cette contradiction est irrésoluble dans le cadre d'une économie mondiale inégale, et elle repose entièrement sur les épaules des femmes. Les entretiens révèlent des niveaux élevés de culpabilité, de dépression et de sentiment d'échec maternel chez des femmes qui ont pourtant tout sacrifié pour leurs familles.
Le corridor intra-européen: les badante Le terme badante, du verbe italien badare, prendre soin, désigne les femmes roumaines, polonaises, ukrainiennes ou moldaves travaillant à domicile en Italie pour s'occuper de personnes âgées dépendantes, souvent en cohabitant avec la personne soignée (live-in). Le phénomène s'est développé à partir des années 1990-2000, à la croisée de trois facteurs: le vieillissement accéléré de l'Italie, le modèle familialiste méditerranéen du soin qui repose historiquement sur les femmes de la famille, et l'ouverture des frontières de l'UE après les élargissements de 2004 et 2007.
Le corridor Afrique-France: le post-colonialisme domestique En France, Caroline Ibos documente à Paris la présence massive de femmes d'Afrique subsaharienne et des Antilles comme nounous dans les ménages de classes moyennes et supérieures. Ibos nomme ce phénomène post-colonialisme domestique: la domination coloniale se perpétue sous la forme . Les femmes recrutées viennent en grande majorité d'anciennes colonies françaises, Côte d'Ivoire, Sénégal, Mali, Cameroun, suivant des routes migratoires façonnées par des décennies d'histoire impériale.
Rapports de domination Le care drain est structuré par une triple domination intersectionnelle, c'est-à-dire que les catégories de genre, de classe et de race se renforcent mutuellement dans une configuration qui ne peut être analysée selon une seule dimension à la fois.