thumb|upright=1.3|Bois sacré de cèdres du Liban, épargné par la déforestation (nord du Liban).
Un bois sacré ou bosquet sacré (ou sanctuaire boisé) est une forêt ou un bosquet protégé par les croyances religieuses, les traditions de différents groupes humains. Il en existe de toute taille, allant de bosquets de quelques arbres à des forêts de quelques dizaines d'hectaresJuhé-Beaulaton D (2006), Journal for the Study of Religion, Nature, and Culture, cité par Oraly Biaou, 2021. Ils sont répartis dans l'ensemble de l'ancien monde, en particulier en Afrique subsaharienne et en Inde, et sont généralement situés à proximité de zones occupées par les populations locales. Selon Putney (2007 :9), elles sont sacrées en tant que .
Ces boisements abritent souvent une biodiversité qui a disparu des zones environnantes. Ils peuvent fournir des services écosystémiques indispensables aux communautés qui vivent à proximitéKokou et al, enjeux économiques et sociaux autour des bois sacrés et la “conservation de la biodiversité au Bénin, Burkina-Faso et Togo In Dynamique de la Biodiversité et modalités d’accès au milieu et aux ressources, Acte du séminaire de l’IFB, Fréjus, France, 68-72.
Les bois sacrés sont gérés comme des biens communs. Les us et coutumes qui les régissent varient selon la place qu’ils occupent dans la société : on trouve dans ce registre de simples lieux redoutés et évités jusqu’aux forêts sacrées constituées. Les interdits qui s'y appliquent et leurs fonctions varient selon les lieux, et en fonction des cultures, du statut des personnes. Certaines parcelles de forêt sont ainsi préservées de la coupe du bois, de la chasse, l'habitation et/ou de l'agriculture, voire dans certains cas, de toute pénétration par les Hommes. Chez les Yorùbás, c'était aussi un lieu d'isolement lors d'épidémies.
Histoire thumb|Gravure représentant un petit temple hindou et son "Bois sacré", près de sur les rives du Nerboudda
Depuis des temps immémoriaux, des bois ou forêts sacrés ont été le lieu de cérémonies et rites religieux ou d'initiations. Ils sont considérés par les populations qui les protègent comme le lieu ou refuge d'esprits ou de dieux. On pouvait parfois y enterrer les dignitaires, héros et personnalités religieuses.
Pour les chercheurs indiens Madhav Gadgil et V.D. Vartak, les pratiques religieuses liées à des bois et associées à une forme de protection remonteraient jusqu'à l'époque précédent l'invention de l'agriculture. En Inde, il existerait, ainsi, des bois protégés depuis plus de . Inversement, d'autres sites sont plus récents, par exemple, sur la côte de Coromandel certains bois existent depuis la fin du .
En Europe, le bois sacré semble avoir été un élément important du paysage mythologique de la Grèce antique et de la Rome antique, de même que dans les pratiques des cultes celtiques, germaniques, nordiques et slaves. Dans la Pharsale, le poète romain Lucain donne la description d'un bois sacré, situé près de Marseille, et que Jules César fera abattreLucain, La Pharsale, Livre III : « Description de la forêt sacrée de Marseille que César fait abattre », sur remacle.org en -49 ; ce bois était peut-être situé dans le vallon des Aygalades.
Les forêts sacrées et bois sacrés continuent à jouer un rôle très important en Afrique même si ces sanctuaires boisés et les pratiques religieuses qui leur sont associées, souvent liés à des croyances polythéistes, régressent à cause de la concurrence de l'islam et du christianismeSheridan & Nyamweru, 2008; Juhé-Beaulaton (Dir.), 2010. Ils abritent de nombreux témoignages archéologiques, dont par exemple des mégalithes dans le Grassland, au Cameroun, du pays bamiléké au plateau de Bamenda.
Chez les Yorùbás, dans l'urbanisme ancestral ces bois sacrés servaient aussi de lieu de quarantaine ou d'isolement durant les flambées épidémiques…
Au Japon, l'écologiste Akira Miyawaki a utilisé des bois présents dans des temples comme source de variété anciennes et de diversité génétique d'arbres, dans le cadre de la restauration de forêt.
Éléments de définition Ce sont des lieux, ayant comme point commun d’être ; Pour Houngnihin (2005), elles sont chacune définies par les perceptions des communautés locales; on leur attribue aujourd’hui, outre leurs fonctions traditionnelles religieuses, animistes et socioculturelles (cimetière, lieux d'initiation, de sacrifice, de bénédiction et de malédiction, domaine des esprit, génies et divinités), des fonctions écologiques (protection et gestion de ressources naturelles pas, peu, difficilement, lentement ou coûteusement renouvelables : eau, sol (contre l'érosion), habitats et lieux de reproduction ou refuges d'animaux, réserve de chasse), et économiques (récolte de bois morts, de plantes médicinales ou alimentaires). Une forêt sacrée est généralement très liée à l'histoire des communautés locales, et elle porte assez fréquemment le nom du village auquel elle est liée (elle a pu être un refuge pour la population, le lieu d'inhumation de son fondateur, un lieu de chasse, de rites, etc.).
Sacralité Les bois sacrés participent de systèmes religieux plus larges, et les interdits qui s'y appliquent font partie d'un ensemble de pratiques liés à différents lieux ou objets sacrés. Ainsi pour leurs usagers, la conservation de la nature n'est pas la préoccupation première pour la sacralisation de l'espace. Pour les chercheurs Stephan Dugast ou Danouta Liberski-Bagnoud, Anne Fournier et Saibou Nignan, une partie de la communauté scientifique fait preuve d'ethnocentrisme .
Leur nature sacrée peut avoir différentes origines : les forêts sacrées peuvent être un lieu de résidence de divinités, d'esprits, de génies ; un lieu tabou ou accueillant certaines cérémonies et rituels divers, un cimetière ou le jardin d'un monastère ou d'un temple.
Dans certains cas, une plante médicinale sera considérée comme sans vertus thérapeutiques si elle ne provient pas d'une forêt sacrée.
Au Bénin, le bois sacré a des vertus purificatrices (dont pour les femmes ayant commis l’adultère par exemple) ; et si un(e) veuf (ve) souhaite réintégrer son environnement social et circuler librement, il/elle doit rituellement tourner sept ou neuf fois (selon le sexe) autour de la forêt sacrée de sa localité, tout (e) vêtu(e) de noir
Interdits Une majorité des bois sacrés est associée à des interdits, pour lesquels des dérogations existent parfois : ainsi, dans certaines régions du Bénin, les funérailles se déroulent toujours le Samedi et dimanche car l'abattage des bêtes de sacrifice en semaine est proscrit, mais si quelqu’un décède foudroyé, il doit être inhumé en urgence (dans les heures qui suivent) dans la forêt sacrée la plus proche ; L'accès aux ressources de la forêt sacrée est interdit ou soumis à des conditions plus ou moins strictes, ces dernières ne pouvant alors être ponctionnées que sur demande et après autorisation, ou à des périodes spécifiques autorisées par le chef sacré. Autre exemple de dérogation, au Bénin où dans certains bois sacrés, les prélèvements sont interdits sauf pour les veuves qui « faute de soutien après la mort de leur mari, sont autorisées à ramasser du bois mort aux alentours des forêts sacrées ».
Aspects floristiques, faunistiques et écologiques En Afrique de l'Ouest, dans des régions parfois densément ou depuis longtemps aménagées et exploitées par l'Homme, ils ont contribué à conserver des échantillons de biodiversité forestière particulièrement intéressante en tant qu'« îlots forestiers » relativement épargnés par la surexploitation voire de toute exploitation (hormis parfois du bois-mort, avec alors une raréfaction des espèces saproxylophages)Chevalier, A. (1948). Biogéographie et Écologie de la forêt dense ombrophile de la Côte d'Ivoire ; Revue internationale de botanique appliquée et d'agriculture tropicale, 28(305-306), 101-115. en tant que lieux de mémoire et de protection de plantes liturgiques, plantes indicatrices de lieux de culte ou plantes abritant des divinités, ce sont des lieux où les arbres de la forêt primaire ou descendant de la forêt primaire, et leur biodiversité associée (lianes, strate herbacée, faune, fonge, etc.) est souvent restée protégée par des tabous culturels et religieux communautairesJuhé-Beaulaton D (1999). http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/08/93/23/PDF/Juhe-Hist.Veg.pdf Arbres et bois sacrés: lieux de mémoire de l'ancienne Côte des Esclaves] ; Histoire d'Afrique. Enjeux de mémoire..
En Afrique du Nord, les cimetières, parce qu'ils ont été protégés du bétail et des chèvres en particulier, sont souvent des lieux plus verts et boisés que leur environnement.
La petite taille de ces îlots et leur isolement écologique ne permet cependant pas la conservation des espèces qui nécessitent des habitats de grande taille ou qui sont insérés dans un réseau écologique, ni, pris individuellement, d'une diversité génétique très importante. Comme beaucoup de petites réserves naturelles, ils contribuent cependant à protéger une partie du patrimoine naturel, en particulier les plantes et notamment les arbres, et probablement les microorganismes du sol.
Dans l'aire culturelle Bwas de l'Ouest burkinabé, dans le département de Bondoukuy, une étude a porté sur la répartition géographique de ces bois sanctuarisés, de leur distribution de taille, de leur flore et phytosociologie, de leurs capacités régénératives, de leur variabilité en termes de diversité alpha (richesse spécifique), et de diversité gamma. Cette étude a conclu que, dans cette région du monde, les bois sacrés sont représentatifs de la forêt sèche soudanienne à Anogeissus leiocarpa et Diospyros mespiliformis, et que ces bois sacrés jouent un rôle de conservatoire d’espèces vulnérables au feu. Mais les auteurs notent que, situés près de zones habitées, ces bois sont néanmoins sujets à l’invasion par le Neem (Azadirachta indica), qui concurrence et appauvrit la flore indigène forestière.
Menaces et disparitions constatées à l'échelle planétaire Les religions révélées, le christianisme notamment ont cherché à faire reculer le paganisme, et donc les forêts sacrées. À titre d'exemple, durant la christianisation des pays baltes par les envahisseurs allemands aux , il était courant de construire des églises sur les sites des bosquets sacrés.
Aux , la disparition des bois sacrés, comme lieu et/ou en tant qu'éco-socio-systèmes, semble être un phénomène massif et généralisé à l'échelle planétaire, depuis au moins les années 1980. Les causes de ce recul sont variées.
En Inde, par exemple, la conversion à l'hindouisme a conduit à l'abandon de bois sacrés de divinité locales, certains bois ont été convertis en cultures, de café ou de gingembre notamment, dans d'autres encore, les arbres locaux ont été exploités et remplacés par des essences exotiques.
Au Sénégal, les rites et épreuves initiatiques du Bukut accordent moins d'importance qu'autrefois au bois sacré (où les jeunes gens devaient autrefois séjourner plusieurs mois) ; depuis l'arrivée des « religions révélées », ce temps de retrait a été significativement raccourcie. Au Ghana, les bosquets sacrés sont menacés par les feux de broussailles.
En Afrique (comme ailleurs), au Congo par exemple, ils peuvent faire l'objet de récoltes frauduleuses de bois-énergie ou de bois d’œuvre ou être remplacés par des champsJosée F.A, Belesi K & Lubini A (2021) Analyse de l’état de conservation des forêts sacrées du Secteur de Lukumbe en République Démocratique du Congo. International Journal of Latest Research in Humanities and Social Science (IJLRHSS), 4(06)..
Reconnaissance et protection vignette| Forêts sacrées de kayas des Mijikenda inscrites au patrimoine de l'Humanité en 2008, au titre du patrimoine culturel