L’hérésie d'Orléans est une affaire d'hérésie rapportée par plusieurs textes et chroniques du selon lesquels, en 1022, une douzaine des plus érudits parmi les chanoines de la cathédrale d'Orléans, liés notamment à l'entourage de la reine Constance d'Arles, furent brûlés comme hérétiques sur ordre du roi capétien Robert le Pieux. Ce fut le premier bûcher de la chrétienté médiévale. Tant par la sévérité du châtiment que par la qualité intellectuelle des accusés, l'affaire d'Orléans, procès d'une « hérésie savante », est un cas singulier au sein du « printemps des hérésies » que semble constituer le .

La doctrine des hérétiques d'Orléans, qu'on a cherché sans grand succès à relier à des hérésies antérieures et postérieures, remettait en cause le rôle de la grâce et donc les sacrements qui la confèrent ; elle privilégiait une quête spirituelle intérieure accompagnée d'un ascétisme rigoureux. C'était une manière pour les hérétiques de contester l'autorité épiscopale, dont les préoccupations laïques étaient de moins en moins tolérées dans le cadre d'un mouvement de réforme de l'Église qui recueillait un large consensus au sein de la société médiévale. Mais, par leur radicalité, ces innovations théologiques allaient bien au-delà de la rénovation de l'Église et impliquaient un bouleversement majeur de l'organisation sociale de la chrétienté médiévale d'Occident. C'est pourquoi les autorités laïques et ecclésiales en place prirent soin, par un jugement et un châtiment exemplaire, de stigmatiser avec force les déviances de ces intellectuels orléanais.

En outre, l'affaire se place dans le contexte d'un conflit de pouvoir majeur autour de l'évêché d'Orléans entre le roi de France Robert le Pieux et le comte de Blois Eudes II : si Orléans était cité royale et l'une des principales résidences du roi, les comtes de Blois, ses puissants voisins, étaient néanmoins tentés d'y imposer leur influence pour mieux relier les différents éléments de leur domaine. Cela pouvait passer par le contrôle du siège épiscopal et c'est d'ailleurs ce qui se déroula lors du synode de 1022 : sa première tâche consista à déposer l'évêque en place, nommé avec le soutien du roi dix ans plus tôt, pour le remplacer par son concurrent malheureux d'alors, un homme du comte de Blois.

Les faits Le jour de Noël 1022, une douzaine de chanoines (selon les sources, leur nombre varie entre dix et quatorzeJean de Ripoll dénombre quatorze condamnés, Raoul Glaber treize, Adémar de Chabannes dix, ces variations pouvant s'expliquer en partie par l'existence, évoquée par le seul Paul de Chartres, d'un clerc et d'une nonne qui auraient abjuré leurs erreurs à l'issue du synode. ), membres du chapitre cathédral d'Orléans, furent accusés de diffuser, dans le cadre de leur enseignement, des dogmes erronés. Le dénonciateur serait un chevalier normand venu de Chartres, nommé Arefat. Le roi de France Robert le Pieux ordonna à ses agents de les arrêter et convoqua immédiatement un synode composé exclusivement d'évêques pour juger ces membres de l'élite cléricale orléanaise, au nombre desquels se trouvaient le chantre de Sainte-Croix, Lisoie, et le confesseur de la reine Constance, Étienne. Les participants au synode convoqué par Robert le Pieux sont connus par un précepte royal daté du même jour. Outre le nouvel évêque d'Orléans Oury, étaient présents Gauzlin, abbé de Fleury et archevêque de BourgesGauzlin était accompagné par des moines de son abbaye choisis pour leur maîtrise de la théologie., Francon, évêque de Paris et chancelier du roi, Guérin, évêque de Beauvais, ainsi que LiéryOu Léotheric, selon la transcription du latin adoptée., l'archevêque de Sens, supérieur immédiat de l'évêque d'Orléans en tant que métropolitain.

Les débats au sein du synode durèrent une journée selon la procédure accusatoire classique (et non inquisitoire), tandis qu'à l'extérieur la foule réclamait la mort des accusés. Après avoir défendu l'orthodoxie de leur comportement (« ils glissaient entre les doigts comme des anguilles et on ne pouvait appréhender leur hérésie » souligne Arefat via Paul de Chartrescité par ), les accusés finirent par admettre les faits qui leur étaient reprochésUn clerc et une nonne se seraient rétractés. et même les revendiquer hautement ; le , ils furent conduits hors de la ville et enfermés dans une cabane de bois qu'on incendia. Les hérétiques, pris dans un élan mystique, auraient vécu cette fin comme un martyre libérateur. Pour la première fois, la chrétienté médiévale recourait au bûcher pour punir des hérétiquesPaul Bertrand, Bruno Dumézil, Xavier Hélary, Sylvie Joye, Charles Mériaux, Isabelle Rosé, Pouvoirs, Église et société dans les royaumes de France, de Bourgogne et de Germanie aux (888- vers 1110), Ellipses, 2008, , sans doute en contradiction avec la législation canonique, qui ne prévoyait pas avant le la peine de mort comme punition pour un hérétiqueJacques Paul juge que la sentence n'était sans doute pas régulière, la législation prévoyant la peine de mort pour fait d'hérésie ne datant que d'Innocent III. Jacques Paul, L'Église et la culture en Occident, tome II : l'éveil évangélique et les mentalités religieuses, PUF, Nouvelle Clio, 1986, .

Les raisons de cette condamnation semblent de deux ordres, comme l'a montré une étude approfondie du médiéviste Robert-Henri Bautier publiée en 1970. D'une part, les chanoines accusés paraissent effectivement avoir fait preuve d'une certaine audace en matière doctrinale, spéculations qui prêtaient le flanc à l'accusation d'hérésie. Mais Florian Mazel, Féodalités (888-1180), Belin, 2010, .

Une hérésie savante Des hérétiques de haute tenue intellectuelle

Dans la première moitié du , les sources signalent en Occident, et particulièrement dans le royaume de France, une résurgence de mouvements hérétiques, ce qui n'était plus signalé depuis plus ou moins deux siècles. L'affaire d'Orléans est sans doute la mieux connue de cet ensemble. Ce qui la distingue néanmoins, c'est sa dimension d'hérésie « savante » et non « populaire » comme les autres manifestations de déviance doctrinale recensées à cette époque. De fait, les auteurs des récits dont nous disposons soulignent tous, pour s'en étonner, que les hérétiques faisaient partie de l'élite cléricale d'une ville alors « résidence royale et qu'on pourrait même qualifier de capitale du royaume ». Jean de Ripoll les compte , élevés dès l'enfance dans la religion et tout si l'on en croit André de FleuryMyriam Soria-Audebert et Cécile Treffort, Pouvoirs, Église, société : conflits d'intérêts et convergence sacrée (-), Presses Universitaires de Rennes, 2008, .. Adémar de Chabannes évoque leur grande piété apparente et Raoul Glaber souligne qu'ils étaient .

Les plus influents à la Cour royale parmi les hérétiques d'Orléans furent probablement LisoieSon nom semble le rattacher aux sires d'Amboise. , chantre de Sainte-Croix, et Étienne, confesseur de la reine Constance. Leurs deux noms apparaissent dans tous les témoignages, pour souligner leur renomméeIls étaient « renommés parmi tous pour leur savoir, célèbres pour leur sainteté et leur piété, généreux dans leurs aumônes : telle était leur réputation auprès du peuple ». Paul de Chartres, cité par . André de Fleury évoque également un autre chanoine appelé Fouchier, et Raoul Glaber un écolâtre de Saint-Pierre-le-Puellier nommé Herbert. Paul de Chartres évoque lui aussi un certain Herbert, sans doute un homonyme à distinguer du premier : il s'agit d'un personnage déterminant dans le déclenchement de l'affaireCf. plus bas « Une affaire politique ». Ce simple clerc normand, venu bénéficier de l'enseignement dispensé par ces maîtres orléanais, aurait considéré, ébloui, .

C'est en effet dans le milieu de l'enseignement que s'est développée l'hérésie. La fonction de chantre comprenait souvent la direction des écoles. Or non seulement Lisoie a été impliqué, mais aussi son prédécesseur, Theodatus ou Deodatus, considéré comme un homme pieux et mort depuis trois ans au moment des faits : l'évêque d'Orléans ordonna, à l'issue du synode, l'exhumation de son corps pour qu'il fût jeté à la voirieD'après le récit d'Adémar de Chabannes.. Cette démarche suppose un enracinement des thèses litigieuses parmi les maîtres orléanais, ce qui a amené Robert-Henri Bautier à faire le rapprochement entre ce personnage et l'Adeodadus à qui Fulbert de Chartres, alors écolâtre de Chartres, avait, dès avant 1006, adressé, pour le mettre en garde contre des spéculations hasardeuses, son traité sur la Trinité, le baptême et l'eucharistie, les trois éléments de doctrine au cœur de l'hérésie orléanaise. Fulbert, sur un ton qui manifestait clairement son inquiétude face aux questions que lui adressait Déodatus, soulignait l'incapacité de l'esprit humain à saisir les secrets des mystères divins et rappelait lourdement à son correspondant que Relevé par .

Doctrine des hérétiques Il est délicat de définir exactement la doctrine des hérétiques d'Orléans ; les sources se contentent en général de mentionner les points qui la rendent incompatible avec le discours admis par les autorités ecclésiales, en exagérant parfois le contraste pour mieux stigmatiser les déviants. Les auteurs qui évoquent l'hérésie ne se préoccupent pas d'en faire un exposé précis et complet : seuls les raisonnements envisagés isolément comme hétérodoxes les intéressent. En outre, on doit garder à l'esprit qu'en dehors même des cas de falsification manifeste et délibérée, « le discours tenu par l'hérétique dans les meilleurs documents n'est pas son propre discours, mais une réponse obligée à un modèle qu'on lui impose, ou plutôt ce que l'interrogateur en a pu ou voulu retenir ».

Une grande réticence vis-à-vis de la grâce D'après Jean de Ripoll, les hérétiques refusaient le baptême car ils considéraient qu'il ne conférait pas la grâce, qu'il ne permettait pas de recevoir le Saint-Esprit ; ils niaient qu'il puisse y avoir transsubstantiation dans l'eucharistie, estimaient qu'il ne pouvait y avoir de pardon après un péché mortel, désapprouvaient le mariage et refusaient toute nourriture animale, jugée impure. Ce dernier point n'est pas évoqué par André de Fleury, pourtant bien informé, mais les autres sources le confirment. En revanche, André de Fleury apporte des précisions supplémentaires sur les hérétiques : ils ne voyaient pas l'intérêt des édifices cultuels (une église ne pouvant se définir par l'Église et réciproquement« Le contenant ne peut se définir par le contenu (et inversement) ». ) ; ils ne reconnaissaient pas l'autorité de l'évêque, lui déniant notamment la qualité de dépositaire du Saint-Esprit et contestant ainsi sa capacité à ordonner des prêtres ; ils niaient toute valeur à l'imposition des mains et ne croyaient pas en la virginité de MarieTexte original d'André de Fleury : .