Le Tricheur à l'as de carreau est un tableau réalisé par Georges de La Tour vers 1636-1638, conservé au musée du Louvre, et considéré comme l'un des chefs-d'œuvre du peintre et de la peinture française.

L'œuvre est signée « Georgius De La Tour fecit » sous le coude du tricheur, dans l'ombre de la nappe tombant sur le rebord de la table.

Historique et attribution Les circonstances exactes de la réalisation de cette toile, de même que son destinataire d'origine, restent encore inconnues.

Pierre Landry affirme l'avoir découverte et achetée chez un particulier de l'île Saint-Louis en 1926 — à moins qu'il ne l'ait acquise, pour la somme de , chez un antiquaire en 1931 (« Historique »). Il l'aurait alors présentée à l'historien d'art allemand Hermann Voss, qui avait déjà fait sortir de l'oubli l'œuvre nocturne de Georges de La Tour dans un article de 1915 Hermann Voss, Archiv für Kunstgeschichte, Leipzig, E. A. Seemann, 1915, pl. 121-123 et notices. Dans la mesure où le tableau est signé « Georgius de La Tour », Le Tricheur sert à ce dernier de point d'appui pour son nouvel article, paru en dans la revue Formes, consacré aux « Tableaux à éclairage diurne de Georges de La Tour », et qui attribue au peintre lorrain trois autres œuvres non signées, Le Vielleur du Musée d'Arts de Nantes et les deux Saint Jérôme pénitent, du Musée de Grenoble et du Nationalmuseum de Stockholm — ce qui suscitera la controverse parmi les historiens d'art.

Expositions Présenté à la Royal Academy of Art de Londres en 1931-1932 à l'occasion d'une rétrospective consacrée aux maîtres français (Exhibition of French Art 1200-1900, catalogue ), le tableau, avec le Nouveau-né du Musée des beaux-arts de Rennes, rencontre pour la première fois son public.

Mais c'est réellement lors de l'exposition-événement des Peintres de la réalité en France au , tenue au musée de l'Orangerie de à , organisée par Paul Jamot et accompagnée d'un catalogue rédigé par Charles Sterling« L'Exposition inaugurale », page du Musée de l'Orangerie consacrée à l'exposition de 1934-1935. Lire en ligne. Page consultée le 13 août 2013, que Georges de La Tour devient, pour les historiens d'art comme le grand public, l'égal des frères Le Nain, et qu'éclate la cohérence de ses œuvres diurnes, autour de la référence que constitue Le Tricheur Landry. La popularité de la toile ne va alors cesser de croître, en même temps que l'intérêt pour le peintre, encore largement à découvrir.

Le Tricheur traverse pour la première fois l'Atlantique à l'occasion de l'exposition itinérante comparant Georges de La Tour et les frères Le Nain, qui passe par New York, Chicago, Détroit et Saint-Louis New York, Galerie Knoedler, Chicago, Art Institute, Detroit, Institute of Arts, Saint Louis, City Art Museum, Loan Exhibition of Paintings by G. de La Tour, Antoine, Louis, Mathieu Le Nain, 1936-37, catalogue , et qui est à l'origine de l'engouement des musées américains pour les œuvres du maître.

Le Tricheur figure tout naturellement en bonne place lors de la première rétrospective consacrée exclusivement au peintre, tenue à l'Orangerie des Tuileries entre mai et — et sa reproduction illustre même le catalogue de l'expositioncatalogue , par Pierre Rosenberg et Jacques Thuillier. Il est présenté à côté d'une autre version, identifiée dès 1934 par Charles Sterling dans une collection particulière genevoise, mais montrée pour la première fois au public à cette occasion. Le Tricheur Landry sera désormais baptisé Le Tricheur à l'as de carreau pour le distinguer du Tricheur à l'as de trèfle, en référence à la carte que le tricheur sort de sa ceinture. De la comparaison des deux toiles naît non seulement la certitude, peu à peu confirmée par la suite, que la toile de Genève est authentique, mais aussi que cette dernière est d'une exécution antérieure.

vignette|Le Tricheur à l'as de carreau exposé au Louvre, étage, aile Sully, salle 912. L'éclairage laisse deviner la bande ajoutée en haut de la toile, vraisemblablement au

Au cours de l'exposition, le département des peintures du musée du Louvre annonce l'achat du tableau de Landry pour la somme, alors jamais atteinte, de de . Le Tricheur à l'as de carreau appartient désormais aux collections du musée du Louvre.

Le tableau accompagne Le Tricheur à l'as de trèfle lors de l'exposition américaine Georges de La Tour and His World tenue à Washington et Fort Worth du au (catalogue et 18), puis lors de la rétrospective Georges de La Tour du au dans les Galeries nationales du Grand Palais (catalogue et 26).

Le Tricheur à l'as de carreau est également présent lors de l'exposition-hommage pour la réouverture du Musée de l'Orangerie, Orangerie, 1934 : les Peintres de la réalité, tenue du au Pierre Georgel, Les Peintres de la réalité : Orangerie 1934, RMN, 2007.

Signe de son extrême popularité actuelle, la localisation du Tricheur à l'as de carreau est identifiée sur le plan du musée du Louvre distribué à l'entrée, au même titre que La Joconde, La Dentellière ou encore Le Bain turcPlan/information du musée du Louvre (en français). Lire en ligne. Page consultée le 13 août 2013.

Sources et inspiration Le sujet, inspiré du Caravage Le thème du Tricheur a été popularisé par Le Caravage tout à la fin du : les deux versions de La Tour reprennent en effet assez étroitement, non seulement le sujet des Tricheurs (vers 1594, , Fort Worth, Kimbell Art Museum), mais aussi le motif du personnage de trois-quarts dos, sortant une carte de sa ceinture.

Le sujet donne lieu à de multiples variantes chez les caravagistes, notamment, entre 1615 et 1625, chez les Français établis à Rome comme Valentin de Boulogne ou Nicolas Régnier, mais aussi chez les Flamands comme Gerrit van Honthorst, qui accordent, à instar de La Tour, davantage de place aux femmes. La recherche des sources n'est donc pas vraiment décisive sur la question d'un éventuel voyage à Rome de Georges de La TourSur « La formation de La Tour et la question du voyage en Italie », voir la synthèse de .

Le Tricheur, pendant de La Diseuse de bonne aventure ? gauche|vignette|Le Caravage, La Diseuse de bonne aventure, vers 1594, 99 × 131 , Paris, musée du Louvre. vignette|Le Caravage, Les Tricheurs, vers 1594, , Fort Worth, Kimbell Art Museum. gauche|vignette|Georges de La Tour, La Diseuse de bonne aventure, vers 1632-1635, , New York, Metropolitan Museum of Art. vignette|Georges de La Tour, Le Tricheur à l'as de trèfle, vers 1632, 97,8 × 156,2 , Fort Worth, Kimbell Art Museum.

Il est possible que Les Tricheurs du Caravage aient été le pendant de La Diseuse de bonne aventure du même peintre, effectuée également vers 1594, et actuellement conservée au musée du Louvre.

Sur le même modèle, Le Tricheur de Georges de La Tour a pu être envisagé comme le pendant de La Diseuse de bonne aventure du Metropolitan Museum of Art de New York, qu'ils aient été conçus, ou accrochés par la suite comme tels. L'idée, émise par Vitale Bloch dès 1950Vitale Bloch, Georges de La Tour, Amsterdam, J.H. de Bussy, 1950, , cité par et sur le cartel de du Metropolitan Museum of Art. Lire en ligne. Page consultée le 13 août 2013, continue d'être discutée.

Plusieurs arguments sont avancés pour cela. Tout d'abord, il y a la proximité du sujet des deux toiles, réinterprétant la parabole du Fils prodigue : un jeune homme berné, par des tricheurs dans un cas, dans l'autre par des gitanes qui le détroussent pendant qu'une vieille femme détourne son attention en lui prédisant l'avenir. Ensuite, le format des deux tableaux est comparable. Le Tricheur à l'as de trèfle a retrouvé ses dimensions d'origine ( Cartel du Tricheur à l'as de trèfle (The Cheat With The Ace Of Clubs) sur le site du Kimbell Art Museum. Lire en ligne. Page consultée le 14 août 2013) à la suite des travaux de restauration engagés après son acquisition par le Kimbell Art Museum, et qui ont conduit à enlever la bande supérieure d'une dizaine de centimètres datant du temps où l'on jugeait ce type de cadrage caravagesque trop serré (§28). Mais la toile du musée du Louvre () comporte toujours une bande supérieure similaire — qui a conduit au repeint du turban de la servante, et à l'ajout du cabochon sur celui-ci, et de l'aigrette. Quant à La Diseuse de bonne aventure (), elle a été doublement recadrée : par l'adjonction en haut de la toile d'une bande d'environ six centimètres (la signature rasait en effet le bord du cadre à l'origine), et par la découpe, à gauche, d'une bande assez large, de vingt-cinq à trente centimètres. Ainsi, les personnages des deux compositions devaient s'inscrire à l'intérieur d'un arc de cercle rigoureux.

Si pendant il y a, les critiques s'accordent néanmoins pour préférer Le Tricheur à l'as de trèfle au Tricheur à l'as de carreau : la toile du Kimbell Art Museum est en effet jugée antérieure à celle du musée du Louvre, peut-être de plusieurs années, et la date de sa réalisation est rapprochée de celle de La Diseuse de bonne aventure en raison notamment de la proximité des coloris, des rouges et des roses, ainsi que des bruns, employés sur les deux toiles. Mais il pourrait tout aussi bien s'agir d'autres versions encore, perdues, si les deux Tricheurs sont bel et bien le maigre reliquat d'une série disparue.

Description et analyse La toile, étirée en largeur selon un format caravagesque déjà expérimenté pour La Rixe des musiciens (, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum), représente quatre personnages cadrés à mi-corps, repartis autour d'une table de jeu recouverte d'une nappe vert-jaune. Les protagonistes se détachent sur un fond sombre, coupé seulement par une bande plus claire à droite du cadre, ce qui rend impossible l'identification précise du lieu où se déroule la scène. Trois jouent aux cartes, assis, un jeune homme à droite, une femme au centre et un homme à gauche, tandis qu'une servante debout sert un verre de vin à la femme du centre. La scène est éclairée par une source hors cadre, provenant de la gauche : la lumière crue et froide découpe les silhouettes tout en créant des effets de contraste saisissants.

Une élégante signature calligraphiée, en latin, se cache dans l'ombre de la table, sous le coude du tricheur : « Georgius De La Tour fecit » (« Georges de La Tour m'a fait »).

Les quatre personnages Le tricheur vignette|gauche|Détail des as du tricheur

Le tableau tire son nom du personnage de gauche, assis de trois-quarts dos, derrière la table. Son coude droit posé sur la table révèle son jeu au spectateur : il a dans la main trois cartes, dont deux carreaux visibles, un sept et, en toute logique, le six qu'il a rangé derrière lui (§16). De la main gauche, il tire de sa ceinture l'as de carreau qui y est glissé, en laissant l'as de pique en réserve.

La lumière frappe son dos, mais aussi ses cartes, dont la blancheur est ainsi révélée. Son visage glabre, dans l'ombre, est tourné vers sa droite. Les yeux en coin, un léger sourire aux lèvres, il jette un regard vers l'espace situé au-devant de la toile. Sa chevelure brune aux reflets roux est peinte avec la vigueur de touches à la brosse simulant des boucles et mèches ébouriffées.

Il porte un justaucorps chamois, vraisemblablement de peau de buffle à la manière des militaires de l'époque. Des coutures aux épaules pendent des aiguillettes noires, dénouées. Noire est également sa ceinture, suffisamment large pour y cacher des cartes. Ses manches fendues laissent voir, sur le bras droit, une chemise blanche, peut-être de satin (§6), et dont le col lie-de-vin bordé de fils d'or est brodé de motifs géométriques argentés.

Entre son coude et le rebord de la table, dans l'ombre, se trouvent deux pièces, d'or et d'argent, l'une sur l'autre.

La servante vignette|upright=1|Détail du verre de vin et du jeu du tricheur À droite du tricheur, derrière la table, se tient une servante, debout. Ses épaules de trois-quarts sont tournées vers la courtisane, à droite, alors que sa tête penchée est représentée selon un profil strict.