Jacques d'Adelswärd-Fersen (Jacques d'Adelswärd dit), né le dans le et mort le à Capri, est un poète et romancier français. Aristocrate et dandy, il est connu du grand public pour avoir fait l'objet en 1903 d'un procès dans une affaire de moeurs pour laquelle il est condamné, et pour avoir créé en 1909 Akademos, la première revue homosexuelle française.
Exilé à Capri, il y fera construire en 1905 la villa Lysis où il se suicide en 1923 à quarante-trois ans.
L'écrivain Roger Peyrefitte lui a consacré en 1959 un roman, L'Exilé de Capri, en partie inspiré de sa vie.
Biographie Famille vignette| Sa carte de visite vers 1900. Jacques d'Adelswärd-Fersen, né sous le nom de Jacques d'Adelswärd le Et non en 1879 comme l'indique à tort sa tombe à Capri. dans le , appartient à une riche famille de la grande bourgeoisie industrielle française et de noblesse suédoise.
Son père, Axel d'Adelswärd (1847-1887), rentier, meurt de fiévre jaune en mer lors du retour d'un voyage à Panama alors que son fils n'a que 7 ans. Son grand-père Oscar d'Adelsward (1811-1898), de confession protestante, député à l'Assemblée constituante de 1848, est cofondateur de la Société des aciéries de Longwy.
Sa mère, Louise Émilie Alexandrine Vührer (1855-1921), issue d'une famille d'origine alsacienne et catholique, est la fille et l'unique héritière d'Alexandre Vührer (1817-1886), ancien administrateur de journauxAdministrateur de Paris-Journal, auteur d'un ouvrage d'économie Histoire de la dette publique en France, Berger-Levrault & Cie, 1886.. Proche de son fils, elle le soutiendra durant son procès en 1903.
Ayant perdu très tôt son jeune frère Renold, il a deux sœurs : Solange (1886-1942), religieuse, et Germaine (1884-1973), mariée au .
Par une trisaïeule du côté paternel, Eva Helena von Fersen, baronne Adelswärd (1759-1807), il a pour lointain parent le comte suédois Axel de Fersen, favori de Marie-AntoinetteFrançoise Wagener, L'Enigme Fersen, Albin Michel, 2016, avant propos.. Il se présentait sous le nom d'Adelswärd-Fersen et se fit appeler « comte de Fersen ».
Premières années Jacques d'Adelswärd est scolarisé entre autres au lycée Janson-de-Sailly, où il obtient son baccalauréat. Il effectue ensuite son service militaire de dix mois entre Charleville et Sedan, où il a pour camarade de chambrée l'artiste Édouard Chimot, puis suit, sans les achever, des études à École libre des sciences politiques de Paris et à l'université de Genève. Il rejoint le parti royaliste.
Le jeune homme hésite alors entre diverses carrières, la diplomatie ou la politique avant de choisir l'écriture et publier à dix-huit ans son premier recueil de poésie, Contes d'amour (1898).
À sa majorité, Jacques d'Adelswärd, qui a hérité de la fortune familiale, est extrêmement riche et est un « parti très recherché » invité dans tous les salons par les familles de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie ayant une fille à marier. Vers la fin de 1902, il se fiance à Blanche de Maupeou (1884-1951).
Ayant pris conscience de son attirance pour les garçons avant son adolescence, il s'en ouvre très tôt dans sa poésie, souvent de façon assez explicite et dans sa correspondance, entretenant des liens étroits avec l'écrivain belge Georges Eekhoud.
Il publie plusieurs recueils de poèmes, dont Ébauches et Débauches, préfacé par Edmond Rostand et L'Hymnaire d'Adonis. En tant que poète, Jacques n'est connu que d'un cercle restreint, et cherche la reconnaissance, correspondant avec Jean Lorrain ou Robert de Montesquiou, lesquels ne le prennent pas au sérieux.
Durant l'été 1903, sa pédérastie est révélée au grand public à la suite d'un scandale : l'affaire brise son projet de mariage et l'éloigne de la haute société française.
Affaire de corruption de mineurs Scandale Le , Jacques d'Adelswärd est arrêté et conduit à la prison de la Santé pour y être questionné. La plupart des journaux s'emparent de cette affaire, et au départ, le nom d'Adelswärd n'est pas mentionné, ni celui de son complice, lequel est en fuite. La presse déforme à loisir les faits, cependant bien réels, les qualifiant de « messes noires », grossissant les traits, empruntant des métaphores au roman Là-bas de Joris-Karl Huysmans, ajoutant des détails qualifiés de « pornographiques », etc. Le , le journaliste Fernand Hauser du quotidien La Presse s'entretient avec le juge d'instruction Charles de Valles, lequel clarifie les choses : La Presse du 11 juillet 1903, p. 2..
Ce crime n'a toujours pas de nom mais Jacques d'Adelswärd est placé en garde à vue sous l'inculpation d'attentat à la pudeur et d'incitation de mineurs à la débaucheJuillet 1903. Affaire de mœurs, compte-rendu détaillé en 14 chapitres, in Livrenblog, en ligne..
Ces « MM. de W… » sont Albert Hamelin de Warren, 22 ans, et son jeune frère (qui ne sera pas inquiété), membre d'une famille noble ruinée de LorraineL'Aurore du 12 juillet 1903, p. 3.
Les noms des principaux protagonistes sont révélés le , tandis que certains journaux dont Le Petit Parisien choisissent de « jeter un voile pudique » sur le déroulement de l'instruction par « égard à nos lecteurs ». Cette affaire en rappelle d'autres : ainsi, Le Matin rapporte les faits qui s'étaient déroulés fin 1889 à Londres dans « la fameuse maison de Cleveland Street » et où furent compromis « nombre de personnalités de l'aristocratie anglaise, lord Somerset en tête ». Le même jour, l'affaire est rebaptisée « Un nouvel Oscar Wilde » et Huysmans, sollicité, conclut : « Croyez-vous, qu'il y avait une femme pour se prêter à cette cérémonie chez ces messieurs ? Non n'est-ce pas ? Donc pas de messe noire, pas de cérémonies démoniaques, mais simplement des individus de mœurs bien tristes »in La Presse, 12 juillet 1903.. Le , c'est une noblesse jugée décadente qui se retrouve attaquée via L'Aurore : l'affaire devient politique. Le , c'est le futur romancier Gaston Leroux, chroniqueur judiciaire au Matin, qui met en lumière l'inadéquation du droit pénal quant aux questions de mœurs :
D'autres témoignages surgissent, prenant cette fois la défense de Jacques d'Adelswärd, comme ceux de Charles-Louis Philippe« O Jacques d'Adelsward, il en est d'autres. Il est des hommes de grand cœur que la Nature a confondus et qui portent cette étrange passion comme un fardeau. Ils n'ont besoin ni des préfaces d'Edmond Rostand, ni des corsets, ni des bijoux, ni de la messe noire. Ils se portent avec fièvre, mais avec simplicité. Et qui de nous les condamnera ? Qui est assez hardi pour condamner son semblable dans sa chair et dans son sang ? ». et d'Alfred Jarry publiés dans Le Canard sauvage.
La polémique retombe durant trois mois, période au cours de laquelle Adelswärd reste en prison ; Warren, revenu des États-Unis, s'est entre-temps rendu aux autorités.
Les faits Certains détails de cette affaire n'ont été rendus publics qu'en 2003, après le décès de tous les protagonistes et conformément à l’article 22 de la loi du « tendant à renforcer la garantie des droits individuels des citoyens »Cf. Vie privée en droit français (ainsi que le cas des personnes mineures au moment des faits)..
Dans une garçonnière située 18 avenue de Friedland et qu'il louait à deux pas de l'appartement familial où il vivait avec sa mère, Jacques d'Adelswärd organisait les jeudis et dimanches des après-midis au cours desquels lui et quelques amis arrangeaient des « tableaux vivants » ou « poses plastiques » qui mettaient en scène, entre autres, des élèves plus ou moins dénudés du lycée Carnot. La plupart de ces garçons avaient moins de 21 ans et pour certains étaient issus de la bonne société parisienne.
Dès le départ, des contradictions apparaissent entre les témoignages des lycéens, au nombre de 14, et ceux des garçons appelés « professionnels », au nombre de 6, qui se font payer et dont l'activité relève de la prostitution ; certains auraient fait chanter les deux hommes. La police aurait été mise au courant dès .
Il apparaît aussi que Warren disposait de sa propre garçonnière, avenue Mac-Mahon, où avaient également lieu des « séances ». Que les deux hommes allaient ensemble racoler des lycéens à la sortie de l'école ou dans le parc Monceau voisin. Et que si Adelswärd avait de l'argent, Warren, moins fortuné, ne lui en demandait pas. Aucun de ces faits ne sera nié par Jacques d'Adelswärd.
Le docteur Socquet, médecin légiste chargé d'examiner les enfants, « n'a constaté sur aucun d'eux de traces de souillure ».
Le procès L'audience, ouverte le à la du Tribunal de la Seine, se termine le et se tint à huis clos, présidée par le juge Bondoux, le ministère public étant représenté par le substitut Théodore LescouvéArchives nationales (Paris), cote BB18 2255, dr. 1468 A 1903.. Là encore, la presse va jouer un rôle fondamental en minorant les faits, car au même moment reprend l'affaire Dreyfus, avec la réouverture du procès.
Les limites du droit français sont posées à cette époque en ces termes : selon le code pénal, il s'agit tout d'abord de savoir si les victimes avaient plus ou moins de treize ans, si les enfants avaient passé l'âge de treize ans, Jacques d'Alderswald ne passerait pas en cour d'assises. Toutefois suivant l'article 334 du code, il reste passible de six mois à deux ans de prison et de cinquante à cinq cents francs d'amende si les victimes n'avaient pas atteint vingt et un ans, la jurisprudence veut que cet article ne soit applicable « qu'à ceux qui excitaient habituellement à la débauche pour le plaisir des autres ». S'il est prouvé que le baron n'était le pourvoyeur de personne, alors il ne resterait que l'outrage public à la pudeur, qui « ne peut, en principe, être commis que dans un lieu public ou accessible aux regards » et est alors passible de correctionnelle.
Jacques d'Adelswärd est défendu par Edgar Demange, avocat du capitaine Dreyfus, Albert Hamelin de Warren par Henri-Robert, surnommé le « maître des maîtres de tous les barreaux ». Durant les différentes auditions de témoins, il apparaît qu'Adelswärd a été dénoncé par l'un des lycéens, qui, pressé par son père d'expliquer ses nombreuses absences en soirée, aurait lâché le nom de Jacques d'Adelswärd et son adresse. Aux accusations, Adelswärd rétorque : « Je reconnais m'être livré à des actes de débauche [c'est-à-dire : masturbation mutuelle, fellation, exhibitionnisme]Cf. dossier d'instruction, Archives nationales, op. cit., mais ils se passaient chez moi, avec des personnes qui y étaient venues volontairement », quant à l'incitation de mineur à la débauche, il reporte sur son ami Albert Hamelin de Warren, toutes les fautes [i.e. : le recours à la prostitution]. Le magistrat opère alors à l'ouverture des scellés : « M. Jacques d'Adelsward a pu revoir ainsi les objets bizarres saisis avant-hier chez lui : têtes de mort, cierges, étoles, peignoirs sombres, tuniques, corsets, photographies sadiques et aussi lettres édifiantes échangées entre lui et son complice, le marquis de Warren »Livrenblog, 2, op. cit.. En fait de « photographies sadiques », il s'agit tout simplement de photos de nus à la manière antique.
Seule l'accusation d'excitation de mineurs à la débauche fut retenue : Adelswärd et Warren furent condamnés le à une peine de six mois de prison, à cinquante francs d'amende et à la suspension de leurs droits civiques, civils et de famille pour une durée de cinq ans. Jacques d'Adelswärd, qui avait fait son temps en préventive, fut relâché le soir même. Albert Hamelin de Warren reste lui un temps en prison et, contrairement à son ami, clame son innocence, allant en appel, puis en cassation, et demandant même la révision de son procès, en vainCf. "Le Matin", 20/10/1904, "Le Journal", 21/10/1904.
Entre Capri, l’Extrême-Orient et Paris La villa Lysis thumb|150px|Nino Cesarini, amant d'Adelswärd-Fersen, peint par Paul Hoecker (1904). thumb| Un modèle allongé nu dans un salon de la villa Lysis. Le portrait de Nino Cesarini peint par Hoecker est au mur, à gauche (Photo de Guglielmo Plüschow).