Gigthis (arabe : , également translittéré Jektiss ou Jektis) est un site archéologique punique et romain situé dans le sud de la Tunisie, dans l’actuel gouvernorat de Médenine. Le site se trouve au fond du golfe de Bou Ghrara, face à l’île de Djerba, le long de l’ancienne route côtière reliant Carthage à Leptis Magna.

Fondée à l’origine comme comptoir phénicien, Gigthis fut intégrée au royaume numide avant d’être annexée en 46 av. J.-C. à la province romaine d’Africa Nova après la bataille de Thapsus. Elle fut ensuite rattachée à l’Africa Proconsularis puis, après les réformes de Dioclétien, à la province de Tripolitaine.

Le site couvre environ 50 hectares sur un plateau côtier situé à une dizaine de mètres au‑dessus du niveau de la mer. Il s’ouvre vers l’est en direction du golfe et conserve des vestiges importants des périodes hellénistique, romaine et byzantine. Son plan urbain, son centre monumental et ses nécropoles illustrent le développement et la prospérité de la cité, particulièrement aux IIe et IIIe siècles apr. J.-C. Toponyme Le nom de Gigthis est transmis sous diverses formes par les textes grecs et latins. La plus ancienne pourrait être Épichos dans le Périple de Scylax, que Müller corrige en Egichtos . Ptolémée mentionne la forme Gichtis (Γιχθίς), tandis que la cartographie moderne ancienne donne Gyethis. L’Itinéraire d'Antonin cite Giti municipium, la Table de Peutinger Gigti, l’Itinerarium Maritimum Gitti, et la Cosmographia de Ravenne Gigthi puis Gittit.

Toutes ces formes sont des transcriptions grecques et latines d’un nom punique — ou libyen — dont la forme originelle demeure inconnue.

Histoire Période punique Gigthis est attestée pour la première fois dans le Périple de pseudo-Scylax, généralement daté entre 360 et 336 av. J.-C. À cette époque, le port porte déjà ce nom, considéré comme d’origine phénicienne. La côte où se développe Gigthis attire très tôt navigateurs phéniciens et grecs. Les données linguistiques et historiques suggèrent une fondation phénicienne, soit par des colons venus directement de Phénicie, soit dans le cadre de l’expansion carthaginoise.

L’association des cultes de Liber Pater et d’Hercule, attestée sur le site, est interprétée comme un indice de liens avec Tyr. La mention du port dans le Périple reflète son usage par les navigateurs grecs, tandis que la présence précoce des cultes de Sérapis et d’Isis témoigne de relations établies avec Alexandrie.

Période numide Après la Deuxième Guerre punique, Massinissa profite de l’affaiblissement de Carthage et de la tolérance romaine pour s’emparer des emporia côtiers. Après la création de la province d’Africa par Rome, les héritiers de Massinissa conservent leurs territoires. Gigthis demeure ainsi sous domination numide pendant plus d’un siècle, période défavorable à son développement.

Alors que le Périple de Scylax mentionne encore Gigthis au IVe siècle av. J.-C., des géographes ultérieurs comme Strabon, Pomponius Mela ou Pline l’Ancien ne la citent plus. Cette absence suggère un déclin des emporia sous domination numide. Période romaine Gigthis passe sous contrôle romain définitif en 46 av. J.-C., lorsque Jules César réorganise la Numidie en Africa Nova. Auguste fusionne ensuite Africa Nova et Africa Vetus, intégrant Gigthis dans la province proconsulaire pendant plus de trois siècles.

La ville connait une prospérité croissante après la pacification de la région. La construction de la chaussée d’El-Kantara ouvre le golfe au commerce maritime, permettant à Gigthis de passer du cabotage local à l’exportation vers Ostie. Des liens étroits avec cette dernière sont attestés par la présence du culte de Cybèle et de patrons municipaux italiens.

Sous les Antonins, Gigthis devient un municipium, doté d’un sénat, de magistrats et de prêtres du culte impérial. Un nouveau port orienté au nord restructure l’urbanisme, tandis qu’un forum monumental avec un temple de Sérapis-Isis devient le cœur de la cité. La ville connait une ascension politique continue : obtention du Latium maius, élévation de notables locaux à l’ordre équestre, présence de familles sénatoriales, embellissements financés par les élites.

Sous les Sévères, la région est sécurisée et Gigthis bénéficie de restaurations importantes, notamment sous Caracalla (réparations routières en 216) et sous Dioclétien, Maximien et Constantin. La cité reste active jusqu’à la fin de l’Antiquité tardive. Un évêque Gittensis est attesté en 411.

Histoire des fouilles L’identification du site de Gigthis, situé à Sidi‑Salem‑Bou‑Ghrara, revient à Victor Guérin en 1860. Il y observe plusieurs piédestaux, dont l’un portait une dédicace à Marc Aurèle : IMP·CAES M·AVRELIO ANTONINO PIO·FELICI AVG· GIGTHENSES PVBLICE Au divin empereur César Marc Aurèle Antonin, pieux et heureux Auguste, le peuple de Gigthis (a dédié ce monument) aux frais publics

En 1884, Salomon Reinach et Ernest Babelon mettent au jour plusieurs statues et inscriptions. En 1901‑1902, le Service des Antiquités entreprend le dégagement systématique du forum sous la direction de Delous puis Chauvin, sous la supervision de Paul Gauckler.

Entre 1915 et 1916, Léopold-Albert Constans réalisa la première étude exhaustive du site. Des recherches ultérieures furent menées par Ferchiou (1981), Pisanu (1990), Trousset (1998) et Bullo (2002).

Topographie et organisation urbaine Les ruines occupent un plateau en pente douce descendant d’ouest en est, depuis la zone identifiée comme le quartier du marché jusqu’à la mer. Le forum de la cité et ses annexes se trouvent sur le versant nord de cette vallée. Secteur nord Au nord, le long du rivage, se trouvent les vestiges d’une citadelle byzantine ainsi qu’une vaste nécropole contenant des sépultures datées des IIIe ou IIe siècles av. J.-C. Secteurs ouest et nord‑ouest Du côté intérieur, les limites occidentales et nord‑occidentales du site comprennent d’autres nécropoles ainsi que des thermes et des gymnases, témoignant de l’infrastructure sociale et culturelle de la cité. Secteur sud La limite sud, tournée vers la mer, est bordée de plusieurs villas vastes et luxueuses. En retrait de ces habitations se dresse un temple dédié à Mercure, indiquant à la fois une occupation résidentielle élitaire et une activité religieuse. Centre urbain Le centre de Gigthis s’organise autour du forum et de ses bâtiments publics associés, formant le noyau administratif, commercial et religieux de la ville. Ce quartier central occupait le versant nord de la vallée descendant du quartier occidental du marché vers la mer. Sa position permettait au forum de dominer le paysage urbain environnant tout en restant accessible depuis les principales voies reliant les nécropoles, les quartiers résidentiels et les installations côtières. Construction et matériaux

La construction à Gigthis combine le grand appareil et les murs en moellons. Le grand appareil utilise des blocs de calcaire blanc poreux liés au mortier, posés sur des fondations en moellons. Les murs en moellons emploient un calcaire brun arrondi autour d’un cadre en pierre de taille, soigneusement travaillé dans les phases anciennes ; les phases plus tardives mêlent moellons équarris et non équarris en assises horizontales rappelant un appareil de brique.

La brique cuite est rare, limitée aux fours et aux hypocaustes, tandis que la brique crue et le pisé sont courants dans les habitations, seuls les 0,80 à 2 m inférieurs des murs étant en moellons pour assurer solidité et protection contre l’humidité.

La pierre taillée inclut divers marbres et calcaires : marbre gris veiné de violet, placages d’onyx, calcaire coloré à grain fin (principalement ocre jaune, mais aussi rose et rouge) utilisé pour les bases, entablements, colonnes et chapiteaux, généralement monolithiques et rarement stuqués. Le calcaire blanc est réemployé plus tard pour les corniches et les tambours de colonnes, toujours stuqués ; un calcaire gris fin, des grès rouges et gris, ainsi que du granite gris apparaissent également, notamment dans le temple de Mercure et le marché.

Les mortiers varient en qualité, les meilleurs se trouvant au forum et dans le complexe thermes‑palestre, réalisés avec du sable importé, contrairement au sable local de mauvaise qualité, parfois remplacé par du sable marin. Le béton de ces zones monumentales est extrêmement solide, riche en tuile concassée, tandis qu’un enduit abondant et de haute qualité est largement utilisé sous forme de stuc blanc, principal revêtement décoratif. Monuments Forum et ses annexes Forum

Le forum de Gigthis est un complexe monumental soigneusement planifié, centré sur une esplanade rectangulaire entourée de portiques sur trois côtés et dominée à l’ouest par un grand temple. L’ensemble, clos par un vaste mur périmétral en grand appareil, suit des proportions conformes aux principes architecturaux vitruviens, notamment une orientation délibérée ouest sud ouest / est nord est. L’esplanade et les portiques sont pavés de dalles calcaires, et l’ensemble est aménagé avec une légère pente permettant l’évacuation des eaux vers l’égout principal.

Les portiques comportent des colonnes monolithes en calcaire rougeâtre, surmontées de chapiteaux corinthiens de deux types distincts : un modèle classique plus ancien et un style plus tardif aux larges feuilles d’acanthe et figures humaines occasionnelles, témoignant de phases de restauration. Certaines portions des portiques nord et est sont doublées afin de fournir davantage d’ombre dans l’angle nord‑est, zone apparemment très fréquentée.

Les statues jouent un rôle majeur dans le programme visuel du forum. Les bases encore en place montrent que magistrats municipaux et empereurs y sont représentés, dont un remarquable piédestal cruciforme ayant porté une louve en bronze avec Romulus et Rémus, don de Q. Servaeus Macer. Contrairement à de nombreux forums romains, celui de Gigthis ne présente aucune trace de boutiques permanentes, suggérant un espace principalement dédié aux fonctions civiques, politiques et religieuses.

Temple central du forum

Le principal monument du forum est un grand temple corinthien occupant l’extrémité occidentale de l’esplanade. Hexastyle, prostyle et pseudopériptère, il est construit principalement en grands blocs de calcaire, tandis que les murs de la cella sont en moellons renforcés par des chaînages en pierre. L’édifice repose sur un podium de 3,30 m de haut, doté d’une base à cyma renversée et d’une corniche supérieure simple. Le podium présente un renforcement délibéré sous les lignes de colonnes, où des blocs plus grands étaient alternés pour supporter le poids de la superstructure.

L’accès se faisait par un escalier monumental menant à une large plate‑forme, peut‑être utilisée pour des allocutions publiques. La façade comportait douze colonnes en marbre gris‑violet, à cannelures rudentées et chapiteaux corinthiens massifs, tandis que l’entablement portait une corniche richement ornée de feuilles d’acanthe en stuc et de motifs perlé‑et‑jonc. Des pilastres corinthiens décorent les murs arrière et latéraux, au‑dessus d’un socle continu mouluré.

La cella, accessible par une porte de 3,10 m de large, possédait un mur arrière doublé, probablement destiné à supporter plusieurs statues de culte. L’extérieur est entièrement recouvert de stuc blanc, constituant un repère visuel pour les marins approchant du port. Des bases flanquant l’escalier portent autrefois des colonnes, dont l’une supportait un cadran solaire hémisphérique. Les éléments sculptés identifient le temple comme dédié au dieu‑Soleil Sérapis.

Sanctuaire du Génie d’Auguste À gauche du temple, trois seuils donnent accès à une grande salle profonde de 6,50 m et avançant de 2,80 m sur l’esplanade ; le mur la séparant du forum est construit en moellons avec chaînages en pierre de taille.