La grande famine chinoise (appelée localement les trois années de grande famine, ) est une période de l'histoire de la république populaire de Chine, de 1959 à 1961, caractérisée par une famine généralisée en Chine continentale. Certains chercheurs incluent aussi les années 1958 ou 1962. Le nombre estimé de décès dus à la famine varie de à « A hunger for the truth: A new book, banned on the mainland, is becoming the definitive account of the Great Famine. », chinaelections.org, 7 juillet 2008. La grande famine chinoise est souvent considérée comme la famine la plus meurtrière de l'histoire de l'humanité.

Les principaux facteurs ayant contribué à la famine étaient les politiques communistes et collectivistes du « Grand Bond en avant » (1958 à 1962) et de la « commune populaire ». Après le lancement des réformes et ouvertures qui ont suivi la mort de Mao Zedong (1976), le Parti communiste chinois (PCC) a déclaré officiellement en 1981 que la famine était principalement due aux erreurs du Grand Bond en avant ainsi qu'à la campagne anti-droitiste, en plus de certaines catastrophes naturelles et de la rupture sino-soviétique.

Terminologie

Avant 1981, le gouvernement chinois appelait officiellement cette période de grande famine « trois années de catastrophes naturelles » (). Depuis , le gouvernement chinois a officiellement changé ce nom en « trois ans de difficulté » ().

Causes de la famine

Grand Bond en avant

alt=|gauche|vignette|280x280px|Production d'acier pendant le Grand Bond en avant. La mise en place d'une production de fer et d'acier ayant été identifiée comme étant la condition essentielle du progrès économique, des millions de paysans furent alors forcés de quitter leurs exploitations afin de fournir la main-d'œuvre nécessaire à cette nouvelle activité.

Le sinologue Jean-Luc Domenach indique que les croissances annoncées de 100 %, voire 150 % étaient largement mensongères. Mais les achats forcés de produits agricoles par l’État étaient déterminés en fonction des productions déclaréesLes années Mao : révolution et tragédie Magazine Histoire . Par conséquent, les responsables locaux ont continué à fabriquer des données et à exagérer la production agricole (浮夸风).

Commune populaire

vignette|La cantine à l'intérieur d'une commune populaire. Le slogan sur le mur se lit « Mangez gratuitement, travaillez dur ». Pendant le Grand Bond en avant, l'agriculture a été organisée en communes populaires et la culture de parcelles privées interdite. En 2008, Yang Jisheng a voulu résumer les effets de ces nouveaux objectifs de production :

Techniques agricoles Parallèlement à la collectivisation, le gouvernement central a décrété plusieurs changements dans les techniques agricoles, fondés sur les théories du pseudo-scientifique russe Trofim Denissovitch LyssenkoThe People's Republic of China 1949-76, second edition, Michael Lynch (London: Hodder Education, 2008), . L'une de ces théories concernait la densité des plantations agricoles, qui fut triplée. La théorie de Trofim Lyssenko était que les plantes d'une même espèce n'entreraient pas en concurrence entre elles. En pratique, c'est tout le contraire qui s'est effectivement passé, il y eut alors des retards de croissance qui entraînèrent une forte baisse des rendements. Une autre politique agricole fut fondée sur les idées de Terenti Maltsev, un collègue de Lyssenko, qui encouragea les paysans chinois à labourer le sol plus profondément (jusqu'à 1 ou ), pensant que la terre était plus fertile en profondeur, ce qui aurait permis, selon lui, une croissance très forte des racines. Cependant, des roches et du sable, inutiles pour l'agriculture, ont été remontés du fond provoquant l'enfouissement de la couche arable.

Campagne des quatre nuisibles

Dans la campagne des quatre nuisibles, les citoyens devaient détruire les moineaux et autres oiseaux sauvages qui mangeaient des semences, dans le but de protéger les champs cultivés. Cette campagne échoua car elle provoqua une explosion de la population des ravageurs, en particulier des insectes s’attaquant aux cultures, ce qui nuisit à la production céréalière.

Politiques gouvernementales

Selon les travaux d'Amartya Sen, prix Nobel d'économie et spécialiste des famines, la plupart des famines ne sont pas uniquement le résultat de la baisse de la production alimentaire, mais aussi d'une distribution de nourriture inefficace ou inappropriée, souvent aggravée par le manque d'informations et, en fait, de la négation de l'ampleur du problème par les autorités. Dans le cas des famines chinoises, les populations urbaines se sont protégées afin de se garantir une certaine quantité de consommation de céréales. Les responsables locaux dans les campagnes, en réponse au niveau de production qui avait été annoncé comme atteint, dû à la nouvelle organisation économique, ont beaucoup trop diminué leur propre production. Par conséquent, les paysans se sont retrouvés avec des restes de culture beaucoup plus réduits qu'à l'habitude.

Catastrophes naturelles Selon les autorités chinoises, des catastrophes naturelles seraient la cause de la grande famine en Chine..

Des changements radicaux dans l'organisation de l'agriculture auraient coïncidé avec des conditions météorologiques défavorables, telles que sécheresses et inondations. En , le fleuve Jaune déborda et inonda la Chine orientale. En 1960, une certaine aridité, cumulée à d'autres évènements météorologiques, a affecté 55 % des récoltes, tandis qu'environ 60 % des récoltes dans le nord de la Chine n'ont pas reçu d'eau de pluie du tout.

Cependant, il y a eu des désaccords sur l'importance de la sécheresse et des inondations à l'origine de la Grande Famine. Selon les données publiées par l'Académie chinoise des sciences météorologiques (中国气象科学研究院), la sécheresse de 1960 n'était pas rare et sa gravité n'était considérée comme « légère » que par rapport aux autres années - elle était moins grave que celles de 1955, 1963, 1965-1967 et ainsi de suite. De plus, Xue Muqiao (薛暮桥), alors chef du Bureau national des statistiques de Chine, a déclaré en 1958 que « nous donnons tous les chiffres que le niveau supérieur veut » pour exagérer les catastrophes naturelles et décharger la responsabilité officielle des décès dus à la famine. L'historien Frank Dikötter a soutenu que la plupart des inondations pendant la famine n'étaient pas dues à des conditions météorologiques inhabituelles, mais à des projets d'irrigation massifs et mal planifiés qui faisaient partie du Grand Bond en avantDikötter, Frank. Mao's Great Famine: The History of China's Most Devastating Catastrophe, 1958–62. Walker & Company, 2010. p. 333. . À l'inverse, le journaliste K.S. Karol, s'étant rendu en Chine, rapporte en 1967 le témoignage d'un paysan : « [...] à partir de 1959 et pendant trois ans de suite, nous avons été victimes d'une sécheresse comme on en avait pas vu depuis le début du siècle. », dans une région souffrant d'emblée de sécheresses cycliques : « la rareté de l'eau ne permettait pas de cultiver de vastes espaces. » Le témoin insiste sur l'importance de la Commune populaire, qui a permis aux quelque onze coopératives agricoles de se coordonner et réaliser d'importants travaux d’irrigation : « Naguère une sécheresse beaucoup moins dure aurait suffi à provoquer l'exode de la population.»K. S. Karol, La Chine de Mao, l'autre communisme ( 1967 ) Le magazine américain Toledo Blade rapporte que les inondations portent « un coup dur aux plans du régime communiste de poursuivre le Grand Bond en avant en 1959.» et que trois millions de personnes ont dû être mobilisées pour lutter contre la catastropheToledo Blade, 16 juin 1959, page 1, 3 Million Called To Battle China Flood Menace ( lire : https://news.google.com/newspapers?id=OSYxAAAAIBAJ&sjid=6wAEAAAAIBAJ&pg=6662,2703881&dq=torrential&hl=en ).

Gravité de la famine

Baisse de production Un résultat direct de la famine a été la baisse de la production de céréales en Chine qui diminua de 15 % en 1959. En 1960, elle était à 70 % de son niveau de 1958. Il n'y a pas eu d'amélioration avant 1962, à la fin du Grand Bond en avant. Selon des statistiques officielles chinoises publiées en 1984, la production agricole est passée de de tonnes en 1958 à de tonnes en 1960.

Le bilan des morts

En raison du manque de nourriture et d'autres facteurs défavorables au bien-être du peuple pendant cette période, la population était d'environ en 1961, soit environ de personnes de moins qu'en 1959. La chute de la natalité due à la famine et aux aménorrhées de famine des années 1960-61 est dramatiquement visible sur cette pyramide. Le taux de natalité est passé de 2,922 % en 1958 à 2,086 % en 1960, tandis que le taux de mortalité est passé de 1,198 % à 2,543 % entre ces mêmes dates. À titre de comparaison, entre 1962 et 1965, ces taux étaient respectivement de 4 % et 1 % environ. vignette|Pyramide des âges de la Chine au recensement du 30 juin 1982.

Les taux de décès officiels montrent de beaucoup plus fortes augmentations de la mortalité dans certaines provinces de la Chine. Yu Dehong, le secrétaire du parti unique à Xinyang entre 1959 et 1960, a déclaré :

Les estimations officieuses sont variables, mais sont souvent considérablement plus élevées. Les experts croient généralement que le gouvernement a largement sous-estimé le nombre de morts. Lu Baoguo, un journaliste de l'agence Xinhua, établie dans la ville de Xinyang a raconté à Yang Jisheng ce qu'il n'avait jamais osé dire :

Les chiffres estimant le nombre de victimes varient énormément entre les spécialistes. De nombreux professeurs et chercheurs ont estimé que le nombre de « décès anormaux » était compris entre 15 et 55 millions. Dans son ouvrage Chine : L'archipel oublié, le sinologue Jean-Luc Domenach estime qu'entre 1959 et 1962, 4 millions de détenus chinois seraient morts de faim, soit 40 % de la population carcéraleJean-Luc Domenach, Chine : L'archipel oublié, .

Une équipe de recherche de l'Académie chinoise des sciences a conclu en 1989 qu'au moins 15 millions de personnes étaient mortes de malnutrition. Les chiffres du Bureau national des statistiques de Chine publiés en 1998 sont d'environ 22 millions. Ansley J. Coale, l'un des plus grands démographes des États-Unis, a estimé 27 millions de décès dus à la famine. Judith Banister, directrice de la démographie mondiale au « Conference Board », a estimé à 30 millions le nombre de décès supplémentaires entre 1958 et 1961. Le journaliste et universitaire chinois Yang Jisheng, après d'études, estime le nombre de victimes à . Liao Gailong (廖盖隆), ancien vice-directeur de l'Unité de recherche historique du Parti communiste chinois (PCC), a fait état de 40 millions de morts « contre nature » dues à la famine. Chen Yizi (陈一谘), ancien haut fonctionnaire chinois et haut conseiller de l'ancien secrétaire général du PCC Zhao Ziyang, a conclu que 43 millions de personnes étaient mortes à cause de la famine. L'universitaire néerlandais Frank Dikötter, après l'étude d'archives chinoises de 2005 à 2009, évoque le nombre de 45 millions de morts. Parmi ceux-ci 2,5 millions furent torturés à mort ou tués par la miliceLucien Bianco, Frank Dikötter, Mao’s Great Famine, The History of China’s most devastating catastrophe, 1958-62 Perspectives chinoise. Yu Xiguang (余习广), historien chinois indépendant et ancien instructeur à l'École centrale du Parti communiste chinois, a estimé que 55 millions de personnes sont mortes à cause de la famine. Il a passé deux décennies sur la recherche archivistique avant de tirer sa conclusion.