Étienne d'Alexandrie (Stéphanos d'Alexandrie, en grec Στέφανος ό Άλεξανδρεύς, en latin Stephanus Alexandrinus) (né vers 580, et mort vers 642), est un philosophe, mathématicien, astronome, alchimiste, probablement médecin, de religion chrétienne. Il fut en faveur à la cour de Byzance au temps d'Héraclius (610-641). De forts arguments tendent à identifier Stéphanos d'Alexandrie le philosophe néoplatonicien et Stéphanos d'Alexandrie l'alchimiste, mais aussi Stéphanos d'Athènes le médecin.
Éléments biographiques
« Étrange personnage que ce Stéphanos, ou plutôt ces cinq ou six Stéphanos, dont on cherche depuis le à former un seul et unique Stéphanos », selon W. Wolska-Conus.
On sait que l'auteur des textes médicaux a enseigné à Alexandrie ; il est qualifié de φιλόσοφος et le plan de ses cours suggère qu'il appartenait à l'école d'OlympiodoreOn ne sait s'il faut identifier Olympiodore le Néoplatonicien, né avant 505 et dont le commentaire sur les Météorologiques d'Aristote est postérieur à 565, et Olympiodore l'Alchimiste, qui a vécu à une date incertaine entre la fin du .. D'autre part, des sources religieuses indiquent qu'un « sophiste » Stéphanos fut accusé d'hétérodoxie par l'Église monophysite d'Alexandrie vers 581Le patriarche monophysite Damien l'excommunia. Ses disciples syriens Probus et Jean Barbur furent excommuniés vers 585 par le patriarche d'Antioche Pierre de Callinicum dans un concile tenu au monastère de Gubbo Baroyo.. Autre élément du dossier : Jean Moschus et son ami Sophrone le sophiste (probablement le futur patriarche Sophrone de Jérusalem) suivirent les cours d'un certain Stéphanos à Alexandrie, dans l'église de la Dorothée construite par le patriarche Euloge , entre 580 et 584Jean Moschus, Pratum spirituale, ch 77 (PG 87, 2929 D).
Quant au philosophe et astronome, on sait qu'il fut appelé à Constantinople par l'empereur Héraclius, sans doute peu après son avènement en 610 ; il porta le titre d'οίκουμενικός φιλόσοφος (l'adjectif οίκουμενικός étant de signification discutée) dans un établissement d'enseignement fondé ou restauré par Héraclius appelé le Πανδιδακτήριον. Selon un texte astrologique de la fin du , qui lui est faussement attribué, il enseignait la philosophie platonicienne et aristotélicienne, le quadrivium, l'alchimie et l'astrologie. LExplication au Commentaire de Théon d'Alexandrie sur les Tables faciles de Ptolémée a été composée à Constantinople en 619, comme il ressort clairement du texte : l'auteur a utilisé des tables astronomiques qu'il avait établies depuis cette ville, remplaçant celles que Ptolémée avait faites pour Alexandrie.
D'autre part on identifie à Étienne d'Alexandrie (notamment depuis l'étude de Wolska-Conus) le professeur de Tychicus de Trébizonde qui fut lui-même professeur du savant arménien Anania de Shirak. Si cette identification est fondée, Étienne devait être mort avant 630 et on ne lui trouva pas de successeur à Constantinople. D'autre part, le récit de Tychicus indique qu'il aurait rencontré son maître illustre mais anonyme à Athènes quelque temps après le début de l'invasion perse en 603Anania de Shirak, né vers 610, raconte qu'étant jeune il étudia à Trébizonde auprès d'un certain Tychicus, possesseur d'« une immense bibliothèque, avec des livres secrets ou accessibles à tous, religieux et profanes, scientifiques et historiques, portant sur la médecine et le comput » (les « livres secrets » doivent traiter de sciences occultes comme l'astrologie ou l'alchimie). Tychicus lui apprend qu'il a été jeune homme avant le règne de Maurice (582-602), qu'il a été blessé et a dû se réfugier à Antioche pendant l'invasion perse (à partir de 603) ; qu'après sa convalescence il a fait un long voyage à Jérusalem, à Alexandrie, puis à Rome : « j'y suis resté un certain temps, puis je suis retourné à Constantinople. J'ai trouvé un professeur à Athènes, la cité de la philosophie, un homme illustre, auprès de qui j'ai étudié plusieurs années. M'étant perfectionné en philosophie, je suis revenu ici [à Trébizonde] et j'ai commencé à enseigner. Mais quelques années après, mon maître est mort. Comme parmi ses élèves, on ne trouvait aucun digne successeur, par ordre de l'empereur et des princes, une invitation m'a été adressée pour que je vienne occuper sa chaire ». Mais Tychicus décline l'offre, et ensuite on venait « du monde entier » à Trébizonde pour suivre ses cours. Anania lui-même, étant allé jusqu'à Constantinople pour trouver un professeur, est redirigé vers Trébizonde..
Autre (probable) élève fameux d'Étienne d'Alexandrie : Théodore de Tarse, né en 602 et qui étudia à Constantinople dans les années 620 ; son élève anglo-saxon Aldhelm de Sherborne vante sa haute compétence en astrologie et sa capacité à dresser un horoscope compliqué.
Le commentateur de Platon et d'Aristote
Il est sans doute le dernier représentant de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, commentant Platon et Aristote. On possède de lui des commentaires du De interpretatione, du troisième livre du De anima ; un autre du second livre des Premiers analytiques se trouvait dans un manuscrit détruit lors de l'incendie de 1671 de la bibliothèque de l'Escurial, mais il faut peut-être l'identifier à un commentaire anonyme du même livre, existant sur plusieurs manuscrits, œuvre probable d'un élève d'Olympiodore.
Il existe aussi un commentaire de l'''Isagogè de Porphyre, attribué traditionnellement à David l'ArménienIl s'agit ici d'un commentaire différent de celui qui est attribué unanimement à David. Il en est d'ailleurs proche, mais n'en dérive pas. ; cependant le début du texte est perdu, et l'attribution est en fait arbitraire. On possède aussi de longs extraits de ce texte sous le nom d'Elias, mais il ne cadre pas avec l'œuvre authentique de cet auteur. Comme l'écrivain syrien Sévère bar Shakako () attribue un tel commentaire à Étienne d'Alexandrie, Wolska-Conus propose d'identifier le « pseudo-David » ou « pseudo-Elias » à Étienne. Cette conjecture est renforcée par le fait que l'auteur du commentaire est familier avec la littérature médicale, et qu'on peut même penser que la médecine était au moins l'une de ses activités principales : c'est un autre indice pour l'identification d'Étienne d'Alexandrie et du médecin Étienne d'Athènes (dit « le philosophe », dont l'œuvre médicale témoigne réciproquement de compétences en philosophie).
Philosophiquement, comme on le voit notamment dans le commentaire du De anima III, Étienne apparaît comme un chrétien adhérant inconditionnellement au dogme et à l'autorité de la Bible, mais réutilisant en même temps les doctrines des auteurs païens sans trop chercher à concilier ces deux sources d'inspiration. En fait, quand il cite les enseignements des païens, il le fait en général avec les incises du genre « selon Aristote » ou « selon certains », qui dégagent sa responsabilité, mais sans aucune atténuation de ce qui pouvait choquer le dogme chrétien : ainsi l'éternité de la matière (« selon Aristote ») ; l'existence du cinquième élément ou éther (« selon certains ») ; le caractère animé (la divinité ?) des corps célestesComm. sur l'Isagogè 34.27 : « On a discuté jusqu'à aujourd'hui pour savoir si le ciel possède ou non une âme. » ; la préexistence de l'âme humaine à son corps. Contrairement au philosophe également chrétien Jean Philopon (v. 490-v. 575), Étienne ne se préoccupe pas de concilier philosophie d'origine païenne et dogme chrétien.
Le mathématicien
Étienne mentionne lui-même, dans son commentaire au De anima III, un cours d'arithmétique dont il était l'auteur, et qui est perdu.
L'alchimiste
Stéphanos d'Alexandrie fait partie, avec SynésiosSynésios l'Alchimiste, dont on ne sait s'il doit être identifié à Synésios de Cyrène., Olympiodore l'Alchimiste, le pseudo-Héliodore, des commentateurs de l'alchimie gréco-égyptienne (Bolos de Mendès, Zosime de Panopolis). On possède notamment sous son nom des séries de discours (ou leçons) Sur l'art divin et sacré et Sur la chrysopée.
Il se fait de l'alchimie une conception spirituelle :
Il distingue l'alchimie « mythique » (dont il dit qu'elle est « brouillée par un flot de paroles ») et l'alchimie « mystique », et il définit cette dernière comme « l'étude méthodique de la création du monde par le Verbe ». Qualifiée de « mystagogie pratique », elle suppose une ascèse comportant la mortification complète du corps. Des prières sont insérées au début et à la fin des discours, appelant à « la grâce de l'illumination d'en-haut ».
La théorie emprunte à plusieurs systèmes philosophiques antiques : les atomes de Leucippe et Démocrite ; les « éléments primaires » correspondant aux solides réguliers des Pythagoriciens et de Platon ; le modèle stoïcien selon lequel l'esprit, composé de feu et d'air, pénètre toutes les parties du monde et les gouverne, établissant un rapport de « sympathie » entre elles toutes.
Selon la légende, son élève Marianos aurait transmis l'alchimie en Orient, en initiant le prince ommayade Khâlid ibn Yazîd vers 675, en Égypte (J. Ruska, Arabische Alchemisten, t. I : Châlid ibn Jâzid ibn Mu'âwiya, Heidelberg, 1924.)
L'astronome et astrologue
Outre lExplication du Commentaire de Théon sur les Tables faciles de Ptolémée, Étienne est l'auteur de travaux de comput qui ont servi de modèle à des tables chronologiques figurant dans des manuscrits postérieurs. Le manuscrit Leidensis BPG 78, particulièrement, présente une liste de rois se terminant avec Phocas, donc sans doute copiée d'un manuscrit datant du règne d'Héraclius, complétée par une seconde liste et des scolies dues à un ou deux astronome(s) actif(s) entre 775 et 813. Le manuscrit Vaticanus graecus 1291, contenant aussi des listes chronologiques associées à des éléments astronomiques, a également pour partie principale la copie d'un original datant du règne d'HéracliusOn lit dans une brève chronique (ou chronologie) du (Vat. gr. 2210 éd. par Schoene, Eusebii Chronicorum liber prior, Berlin, 1875) : « De Dioclétien jusqu'à la septième année du règne de Constantin, arrière-petit-fils d'Héraclius, sous lequel Étienne, le philosophe d'Alexandrie, interpréta les tables astronomiques : 392 ans. » Ce passage est donc tiré d'une notice astronomico-chronologique datant de 675-676, septième année du règne de Constantin IV. On voit que les nouvelles tables dressées par Étienne pour remplacer celles de Ptolémée étaient devenues une référence..
Des ouvrages d'astrologie, de même que d'alchimie, voire d'autres formes de divination, ont circulé sous son nomSon nom ou celui de l'empereur Héraclius, auquel la tradition l'a étroitement associé comme deux maîtres des sciences occultes. dans les siècles suivants. Le plus célèbre est un texte intitulé D'Étienne, philosophe d'Alexandrie, à son disciple Timothée, traité astrologique, ayant pour objet la nouvelle législation athée de Mahomet, et contenant beaucoup d'autres prédictions sur le futurTexte édité par H. Usener, De Stephano Alexandrino, 266-289.. Cet ouvrage contient une défense de l'astrologie servant d'introduction à un horoscope (thémation) de l'islam qu'Étienne aurait dressé le L'année est donnée par Constantin VII Porphyrogénète dans le De Administrando Imperio (16, 2)., lorsqu'un de ses amis, un marchand de retour d'Arabie, lui aurait signalé le début de l'activité de Mahomet. L'horoscope annonce l'avènement du prophète et le règne de ses successeurs, jusqu'à la chute de la nouvelle religion, qui devait survenir deux cents ans plus tard (en 822). Comme la chronologie du règne des califes est juste jusqu'à la mort d'al-Mansour en 775, l'horoscope doit dater de peu de temps après. Malgré l'imposture des prédictions elles-mêmes, certains spécialistes (W. Wolska-Conus, M. K. Papathanassiou) pensent qu'une bonne partie du texte (toute la défense théorique de l'astrologie) est bien de la main d'Étienne.