La saga des Féroïens ou Saga de Sigmundur Brestisson ( en vieil islandais, Føroyinga søga en féroïen) est une saga tirée de sources islandaises du début du . Ecrite entre 1210 et 1220La Saga des Féroïens semble être l'une de ceux que l'on peut dater le plus précisément : si la date la plus ancienne possible est 1210, c'est que Einar Skeggjason était alors depuis peu gouverneur des Féroé pour le compte des rois de Norvège, et que les textes écrits à la même époque le mentionnent dans cette situation à partir de 1210 ; et si la date la plus tardive est 1220, c'est que le texte Fareyingi figure déjà dans la Grande Saga d'Olaf le Saint dont on suppose qu'elle a été rédigée entre 1220 et 1230 par l'abbé Sturmir, secrétaire de Snorri Sturluson, et qu'il faut bien que la Saga originelle ait été antérieure. Cf. A. V. Tsimmerling, Islandskie sagi ("Les sagas islandaises") T. 2, traduction du texte en prose à partir de l'ancien islandais, texte complet commenté, 2007. p. 332, qui situe la date la plus tardive en 1215 en IslandeVera Henriksen, Skjebneveven, om sagaens kvinner, Grøndahl, 1982, et suiv. et 196. par un moine disciple de Snorri SturlusonLe traducteur en norvégien Alexander Bugge, dans sa présentation à l'édition de 1901, remarque : , elle .
Elle prétend décrire l'histoire des îles Féroé depuis la première installation de Grímr Kamban vers l'an 825, leur conversion au christianisme à partir de 999 par Sigmundur Brestisson, puis leur rattachement au royaume de Norvège. La saga se termine à la mort de Tróndur í Gøtu en 1035. C'est la plus ancienne source historique sur l'histoire des îles Féroé et la plus importante sur l'époque viking dans cette région. On la range traditionnellement avec la Saga des Orcades (Orkneyinga saga) et la Saga des Vikings de Jómsborg (Jómsvíkinga saga), dans un sous-groupe intermédiaire entre les Sagas des Tribus et les Sagas des RoisLes éléments qui marquent le lien de la Saga des Féroïens avec le Cycle des Rois est le fait qu'elle décrit les rapports des protagonistes avec les jarls et les rois de Norvège, et la présence des passages de cette Saga dans la Saga d'Olaf Tryggvason (Óláfs saga Tryggvasonar) et dans la Grande Saga de saint Olaf (Olaf Haraldson), pièce maîtresse des Heimskringla de Snorri Sturluson. Cf. A. V. Tsimmerling, Islandskie sagi ("Les sagas islandaises") T. 2, traduction du texte en prose à partir de l'ancien islandais, texte complet commenté, 2007. .
Même si les histoires que la Saga raconte tombent parfois dans la poésie pure, et même si elle est loin d'être objective, prenant parti pour Sigmundur Brestisson et le christianisme contre la résistance païenne et indépendantiste de Tróndur í Gøtu, les personnages qu'elle décrit ont bel et bien existé : ainsi, la pierre tombale de Sigmundur se trouve sur l'île de Skúvoy, la maison de Tróndur í Gøtu à Gøta, une pierre gravée à la mémoire de Svínoy-Bjarnis sur Svínoy, et la cour et la tombe de Havgrímur près de Hov.Outre l'histoire des Féroé, cette saga témoigne de la lutte de Tróndur pour l'indépendance, en font un élément de l'identité politique des Féroïens.
Contexte historique
Les différentes sagas ne s'accordent pas sur la date de la première colonisation des îles Féroé. Les historiens déduisent du début de la version de la Færeyinga Saga qui figure dans le Flateyjarbók que Grímur Kamban s'y est installé sous le règne du roi de Norvège Harald-aux-beaux cheveux (Haraldr hinn hárfagri). Or, cela ne correspond pas à ce qu'affirme le moine et géographe irlandais Dicuil dans son Mensura Orbis Terrae (« De la mesure du monde ») au . En revanche, la version qui figure dans la Saga d'Olaf Tryggvason (Saga Olafs Trygvasonar) correspond aux écrits de Dicuil ; le premier chapitre y commence par :
Le premier homme à s'installer aux Féroé est donc, d'après ce texte, Grímr Kamban. Son prénom est norrois mais son surnom, ou nom de familleÀ l'époque, la plupart des Vikings ne portaient que des patronymes, ils étaient "fils de" (par exemple Snorri était "Sturlu-son" - fils de Sturla - de son nom complet Hvamm-Sturla Þórðarson) ou "fille de" (par exemple Turið était "Torkils-dóttir" - "fille de Torkil") ; seules les grandes familles avaient un nom permanent ; cette pratique perdure en Islande, où les noms de famille demeurent exceptionnels ; en Suède, c'est seulement au milieu du que le roi a contraint tous ses sujets à adopter un nom de famille : c'est ce qui explique la similitude et le manque d'imagination qu'on trouve dans les noms de famille suédois, et les truquages orthographiques, sans effet sur la prononciation, adoptés par certains pour se distinguer des autres : par exemple "Carl Bildt", qui se prononce "Câr Bild" -- "Image", ou "Selma Lagerlöf" qui se prononce "Selma Lâguerleuv" - "Feuille de laurier" ; à la différence de l'allemand, du polonais, du russe, du tchèque et du slovène, le suédois prononce toujours comme telles les consonnes finales sonores et le "dt" final y a valeur de "d", comme le "f" final y a valeur de "v", est irlandais. Cela donne à penser qu'il aurait pu venir des colonies du sud, celles des îles Britanniques : Irlande, Hébrides extérieures ou encore l'île de Man ; il n'était probablement pas norvégien.
Le texte dit que bien des hommes ont quitté la Norvège sous Harald-aux-beaux-cheveux. Cependant, il dit aussi que les îles avaient été occupées avant lui (peut-être pendant des siècles, même si ce n'est pas l'avis des historiens). Les Norvégiens qui fuyaient Harald devaient bien connaître l'existence de ces îles avant de quitter leur pays ; si Grímr Kamban s'y était installé avant, cela pourrait expliquer que les Norvégiens les eussent connues. D'après Dicuil, des moines irlandais (papar) auraient vécu aux Féroé avant l'arrivée des Vikings de NorvègeLe Traité géographique de Dicuil avait été rédigé vers 825, cinquante années au moins avant le règne de Harald-aux-beaux-cheveux (872–930), et affirme que les moines irlandais habitaient les îles depuis longtemps et y avaient introduit la culture de l'avoine pour nourrir leurs troupeaux. La datation du pollen d'avoine retrouvé sur un site archéologique des Féroé permet de faire remonter ces implantations aux alentours de l'année 650. Cf. : M.J. Church, S.V. Arge, S. Brewington, T.H. McGovern, J.M. Woollett, S. Perdikaris, I.T. Lawson, G.T. Cook, C. Amundsen, R. Harrison, Y. Krivogorskaya, et E. Dunar, "Puffins, Pigs, Cod and Barley: Palaeoeconomy at Undir Junkarinsfløtti, Sandoy, Faroe Islands", Environmental Archaeology 10 (2), 2005, pp. 179-197..
La chronologie de Carl Christian Rafn
[Entre crochets, la datation de George Vaughan Chichester Young, O.B.E., historien de l'île de Man]
La Saga décrit la vie et les voyages de Sigmundur Brestisson, de son enfance à Stóra Dímun, où il assiste au meurtre de son père, puis en Norvège, notamment sur le Dovrefjell, où il se lie d'amitié avec le jarl Hákon, puis fait le viking dans la Baltique. Il revient dans les Féroé à la demande d'Olaf Tryggvason et convertit l'archipel au christianisme par un mélange de bonnes paroles et d'emploi de la force.
vers 825 : Grímur Kamban s'installe aux îles Féroé. 964 : Naissance de Tóri Beinisson. 966 : Naissance de Sigmundur Brestisson ; Torkil Barfrost est banni du territoire ; naissance de Turið Torkilsdóttir. 975 : Assassinat de Brestir et Beinir ; Ravnur Hólmgarðsfari arrive aux Féroé et emmène Sigmundur et Tóri en Norvège. 976 : Ravnur libère Sigmundur et Tóri et part pour les Terres de l'Est (la Russie). 978 : Sigmundur et Tóri quittent Vík pour le Dovrefjell. 984 : Sigmundur et Tóri arrivent auprès du jarl Hákon ; naissance de Tóra Sigmundsdóttir, fille de Singmundur. 985 : Combat de Sigmundur contre Randver ; Sigmundur et Tóri sont pris dans la suite du jarl Hákon. 986 : Sigmundur gouverne en Suède et en Russie et combat Vandil ; le bannissement de Torkil Barfrost est levé. 987 : Combat de Sigmundur contre Harald Jernhøs auprès d'Anglesey ; Torkil devient sysselmann (gouverneur) dans l'Orkedal. 988 : Sigmundur et Tóri reviennent aux Féroé, et prennent possession de l'héritage paternel. 989 : Sigmundur et Tóri reviennent en Norvège auprès du jarl Hákon, lequel joue les intermédiaires entre lui et Tróndur de Gøta ; Sigmundur reçoit les îles Féroé en « prêt » de la Norvège. 990 : Sigmundur et Tóri reviennent aux Féroé ; ils acceptent que Tróndur paie en trois ans l'amende qui lui a été infligée. 991 : Sigmundur épouse Turið Torkilsdóttir ; à l'automne, il part avec sa famille pour les Féroé. 992 : Sigmundur fait en été un court voyage en Norvège. 993 : Sigmundur fait à l'automne un voyage en Norvège. 994 [988?] : Sigmundur combat les Vikings de Jómsborg aux côtés du jarl Hákon. 997 : Le roi Olav Tryggvason envoie une ambassade auprès de Sigmundur aux îles Féroé : il lui dit de venir en Norvège, qu'il fera de lui l'homme le plus puissant des Féroé s'il le rallie. 998 : Sigmundur retourne aux Féroé et promulgue le christianisme au nom du roi. 999 : Sigmundur impose le baptême à Tróndur í Gøtu ; les Féroïens deviennent officiellement chrétiens. 1000 : Sigmundur rencontre pour la dernière fois le roi Olav Tryggvason : il lui apporte le tribut des îles Féroé. 1001 Sigmundur visite les jarls Erik et Svend : ceux-ci lui confirment le « prêt » des Féroé. 1002 : Tróndur attaque Sigmundur : celui-ci s'enfuit mais est assassiné à Sandvík par Torgrímur Illi. 1024 : À la demande du roi Olav le saint, le løgmaður (Premier ministre des Féroé) Gilli se rend en Norvège avec Leivur Øssursson et Tórálvur Sigmundsson. 1026 : Tórálvur Sigmundsson est assassiné en Norvège. 1027 : Karl de Møre se rend aux Féroé pour élucider le meurtre. 1028 : Karl de Møre est abattu au Thing de Tórshavn. 1029 Les trois meurtriers, Sigurd Torlaksen, Tord le Petit et Gaut le Rouge, reviennent aux Féroé ; Gilli et Leivur se placent sous la protection de Tróndur de Gøta : celui-ci, qui a levé le bannissement des trois membres de sa famille, a partagé en trois les îles Féroé. 1035 : Leivur Øssursson se venge des trois. Tróndur meurt de chagrin, et Leivur devient le premier souverain chrétien des Féroé, les ayant obtenues en « prêt » de Magnus le Bon.
Bibliographie
Le manuscrit original ayant été perdu, c'est seulement au que le chercheur danois Carl Christian Rafn a compilé la Saga à partir d'autres manuscrits, qui en reproduisaient des passages : le Flateyjarbók qui la contient presque en entier, la Saga d'Olaf Tryggvason (Ólafs saga Tryggvasonar, chapitres 43 à 48), et un troisième manuscrit enregistré sous la cote AM 62 folÓlafur Halldórsson, dans son édition critique de 1987, a prétendu démontrer qu'on peut déduire la structure entière du texte original de la Saga des Féroïens à partir de deux versions de la Saga d'Olaf Tryggvason et de quatre de la Grande Saga d'Olaf le Saint.