La frontière interallemande (en allemand : ou ) est la frontière qui séparait la République fédérale d'Allemagne (RFA) et la République démocratique allemande (RDA) de 1949 à 1990. En excluant le mur de Berlin, similaire mais physiquement indépendant, la frontière s'étirait sur de la mer Baltique à la Tchécoslovaquie.
Elle fut formellement établie le en tant que frontière entre les zones d'occupation soviétique et occidentales. Du côté oriental, elle fut l'une des frontières les plus fortifiées du monde avec une ligne continue de hautes clôtures métalliques et de barbelés associés à des alarmes, des fossés, des miradors, des pièges anti-personnels et des champs de mines. Elle était surveillée par gardes-frontières de la RDA qui faisaient face à plusieurs dizaines de milliers de gardes et de soldats ouest-allemands, américains et britanniques. À l'arrière de la frontière, plus d'un million de soldats de l'OTAN et du pacte de Varsovie attendaient le possible déclenchement d'une guerre.
La frontière était la représentation physique du rideau de fer métaphorique de Winston Churchill qui séparait les blocs soviétique et occidental durant la guerre froide. Elle marquait la limite entre deux systèmes idéologiques : le capitalisme et le communisme. Construites par la RDA en plusieurs étapes entre 1952 et la fin des années 1980, les fortifications devaient permettre d'empêcher l'émigration à grande échelle des ressortissants est-allemands vers l'Ouest ; un millier d'entre eux périrent en essayant de traverser la frontière au cours de ses 45 années d'existence. La frontière entraîna de vastes perturbations économiques et sociales des deux côtés, mais les Allemands de l'Est vivant dans la région subirent des restrictions particulièrement draconiennes.
Le , le gouvernement de la RDA annonça l'ouverture du mur de Berlin et de la frontière intérieure allemande. Dans les jours qui suivirent, plusieurs millions d'Allemands de RDA se rendirent en RFA et plusieurs centaines de milliers s'y installèrent définitivement. La frontière intérieure ne fut pas complètement abandonnée avant le , exactement 45 ans après le jour de sa création et trois mois seulement avant que la réunification allemande ne mette formellement un terme à la division de l'Allemagne.
Il reste peu de vestiges des fortifications de la frontière intérieure. Son tracé est suivi par la « ceinture verte européenne » reliant les parcs nationaux et les réserves naturelles le long de l'ancien rideau de fer du cercle arctique à la mer Noire. Des musées et des mémoriaux le long de l'ancienne frontière commémorent la réunification de l'Allemagne et préservent des éléments fortifiés.
Développement
Origines droite|vignette|320px|alt=Carte montrant les zones d'occupation alliées de l'Allemagne d'après-guerre ainsi que l'avancée des troupes américaines le dernier jour de la guerre.|Carte des zones d'occupation alliées de l'Allemagne d'après-guerre indiquant la zone d'occupation soviétique (rouge), la frontière intérieure allemande (ligne noire) et la zone occupée par les troupes britanniques et américaines au moment de la capitulation allemande du 8 mai 1945 (violet). Les frontières provinciales sont celles de la république de Weimar, antérieure au Troisième Reich.
La frontière intérieure allemande trouve son origine dans les plans des Alliés pour diviser l'Allemagne en zones d'occupation après la Seconde Guerre mondiale. Les limites de ces zones furent tracées suivant les frontières des États et provinces allemands du , qui avaient largement disparu après l'unification de 1871. Par le protocole de Londres de , les Alliés définirent trois zones couvrant chacune environ un tiers des territoires allemands : une zone britannique au nord-ouest, une zone américaine au sud et une zone soviétique à l'est. Une quatrième zone taillée dans les zones américaines et britanniques à l'ouest fut accordée à la France par la conférence de Yalta.
La division de l'Allemagne entra en vigueur le . Du fait de leurs avancées rapides et inattendues dans le centre de l'Allemagne dans les dernières semaines de la guerre, des troupes américaines et britanniques occupaient de larges territoires assignés à la zone d'occupation soviétique. Le retrait des troupes occidentales fut suivi par la fuite de nombreux Allemands qui voulaient échapper à la prise de contrôle de leur zone par les Soviétiques.
Vers la fin de la guerre, les Alliés travaillèrent ensemble au sein du Conseil de contrôle allié pour l'Allemagne. La coopération entre les Alliés occidentaux et les Soviétiques s'arrêta néanmoins du fait de divergences de point de vue sur l'avenir économique et politique de l'Allemagne. En , les trois zones d'occupation occidentales fusionnèrent pour former la République fédérale allemande (RFA) avec un gouvernement démocratiquement élu et une monnaie propre. La zone soviétique devint, en octobre de la même année, la République démocratique allemande (RDA) avec un pouvoir communiste.
Dès le départ, l'Allemagne de l'Ouest et les Alliés occidentaux rejetèrent la légitimité de l'Allemagne de l'EstDéclaration commune des puissances alliées, 3 octobre 1954, cité dans . La RFA considérait que la citoyenneté allemande et les droits associés s'appliquaient également aux habitants de l'Allemagne de 1933doctrine Hallstein. Un Est-Allemand qui s'échappait ou était livré à l'Ouest recevait automatiquement les mêmes droits que les habitants de l'Allemagne de l'Ouest dont une résidence et le droit de chercher un travail. Les citoyens est-allemands avaient donc des raisons pour rejoindre l'Ouest où ils jouiraient de plus grandes libertés individuelles et politiques.
La RDA chercha à définir son pays comme un État légitime et à représenter l'Allemagne de l'Ouest comme un territoire ennemi (feindliches Ausland) et un État capitaliste et semi-fasciste qui exploitait ses citoyens, voulait récupérer les territoires perdus du Troisième Reich et s'opposait au socialisme pacifique de la RDA.
1945-1952 : la « Frontière verte » Dans les premiers jours de l'occupation, les Alliés contrôlèrent le trafic entre les zones pour gérer le flux de réfugiés et empêcher l'évasion des anciens fonctionnaires nazis. Ces contrôles furent graduellement supprimés dans les zones occidentales, mais renforcés entre les zones Est et Ouest à partir de 1946 pour bloquer l'exode des réfugiés économiques et politiques de la zone soviétique. Entre et , 1,6 million d'Allemands quittèrent la zone soviétique pour l'Ouest.
La frontière entre les zones Est et Ouest devint de plus en plus étanche du fait de la détérioration des relations entre les Alliés occidentaux et les Soviétiques. À partir de , un régime de plus en plus strict fut imposé sur la partie orientale de la frontière. Le nombre de soldats soviétiques déployés le long de la limite fut augmenté et ils furent rejoints par des gardes-frontières appartenant à la nouvelle Volkspolizei (« police du peuple ») d'Allemagne de l'Est. De nombreux points de passage non officiels furent bloqués par des fossés et des barricades. Les Allemands de l'Ouest renforcèrent également la sécurité en créant en 1952 une force de hommes, la Bundesgrenzschutz ou BGS, même si les troupes alliées (britanniques au nord et américaines au sud) conservaient la responsabilité de la sécurité militaire de la frontière.
Il était cependant encore relativement facile de traverser la frontière. Les riverains pouvaient vivre d'un côté de la frontière et travailler de l'autre. Les réfugiés pouvaient se faufiler ou corrompre les gardes et la contrebande de biens dans les deux directions était répandue. Malgré les efforts de sécurité de l'Allemagne de l'Est, le flux d'émigrants restait important et personnes rejoignirent l'Allemagne de l'Ouest entre 1949 et 1952.
1952-1967 : le « régime spécial » L'ouverture relative de la frontière prit brutalement fin le lorsque la RDA imposa un afin de bloquer les . Cette décision fut prise pour enrayer l'exode continu des habitants de RDA en âge de travailler.
Une bande labourée de de large fut créée sur toute la longueur de la frontière intérieure allemande. Une (Sperrzone) supplémentaire de de large fut placée sous étroit contrôle. Une (Schutzzone) s'étendant jusqu'à derrière la frontière n'était accessible qu'avec un permis spécial. La végétation fut supprimée le long de la frontière pour dégager le champ de vision des gardes et éliminer les cachettes pour les candidats à l'exil. Les habitations le long de la frontière furent rasées, les ponts fermés et des barbelés furent installés à de nombreux endroits. Les agriculteurs pouvaient travailler dans leurs champs le long de la frontière uniquement de jour et sous la surveillance de gardes armés qui avaient le droit de tirer si leurs ordres n'étaient pas respectés.
Les communautés frontalières des deux côtés subirent de graves perturbations. Des fermes, des mines de charbon et même des maisons furent coupées en deux par la fermeture soudaine de la frontière. Plus de civils est-allemands vivant à proximité furent relogés de force dans le cadre d'un programme appelé « Action Vermine » (Aktion Ungeziefer). Trois mille autres, réalisant qu'ils allaient être expulsés de leurs maisons, s'enfuirent à l'Ouest. En , la totalité du littoral baltique de la RDA devint une zone frontalière soumise à des restrictions.
Les contrôles entre Berlin-Est et Ouest furent également fortement renforcés, même si la frontière restait ouverte. Les Allemands de l'Est pouvaient encore se rendre à Berlin-Ouest qui devint le principal passage pour les émigrants est-allemands. Entre 1949 et la construction du mur de Berlin en 1961, environ 3,5 millions d'Allemands de l'Est, un sixième de la population totale, émigrèrent à l'Ouest, dont la majorité via Berlin. Les voies ferrées entre Berlin-Est et d'autres zones importantes de l'Allemagne de l'Est transitaient par Berlin-Ouest et il était possible de rejoindre Berlin-Ouest en descendant d'un tel train. Cette configuration ferroviaire pouvait difficilement être modifiée, mais une nouvelle voie de de long fut construite autour de Berlin-Ouest et achevée en 1961.
1967-1989 : la « Frontière moderne » vignette|250px|alt=Hélicoptère de couleur verte avec l'inscription « Bundesgrenzschutz » sur le flanc vole le long d'une clôture grillagée derrière laquelle se trouvent deux soldats est-allemands et un camion.|Un hélicoptère Alouette II de la Bundesgrenzschutz patrouille le long de la frontière intérieure, 1985. La RDA décida d'améliorer les fortifications à la fin des années 1960 pour en faire une « frontière moderne » bien plus difficile à franchir. Les clôtures barbelées furent remplacées par des barrières grillagées plus difficiles à escalader ; des mines anti-personnelles directionnelles et des fossés anti-véhicules empêchaient le mouvement des personnes et des véhicules ; des détecteurs électriques et des fils de détente permettaient aux gardes de repérer les fugitifs ; des routes de patrouille permettaient des déplacements rapides vers tout point de la frontière et les tours en bois furent remplacées par des tours en béton et des bunkers d'observation.
La construction du nouveau système frontalier commença en . Près de de clôtures furent construites, généralement plus éloignées de la limite géographique que l'ancienne ligne de barbelés. Le programme d'amélioration se poursuivit jusqu'à la fin des années 1980. Le nombre de passages fut fortement réduit et passa d'environ par an au milieu des années 1960 à environ 120 une décennie plus tard.