La Campagne d'Illyrie menée sous Auguste entre 13 et 9 av. J.-C. est le principal tournant dans l'occupation romaine du secteur frontalier stratégique qui deviendra la clé de voûte de son limes : les régions danubiennes. L'objectif est de porter la limite de l'empire jusqu'au Danube afin de pouvoir l'utiliser ultérieurement comme base pour de futures opérations de conquête, comme celle menée par Tibère en l'an 6 contre la Bohème de Marobod dans le cadre d'une tentative commune avec les armées de Germanie de déplacer la frontière nord sur la ligne Elbe-Danube. Ultérieurement, le déploiement des légions le long du fleuve permettra la conquête de la Dacie par Trajan et la guerre de Marc Aurèle contre les Marcomans.

Le conflit Contexte historique

En dépit de l'importance accordée au thème de la paix dans la propagande impériale d'Auguste, son principat est marqué par un effort de guerre plus important que durant le règne de la majorité de ses successeurs. Seuls les empereurs Trajan et Marc Aurèle seront amenés à lutter simultanément sur plusieurs fronts comme Auguste.

Son règne voit de fait la dilatation de la quasi-totalité des frontières de l'Empire, de la Mer du Nord au rives du Pont, des montagnes de Cantabrie au désert éthiopien, avec pour visée stratégique l'achèvement de l'établissement de la domination romaine sur l'ensemble de la Méditerranée et de l'Europe, avec le glissement des frontières au nord vers le Danube et à l'est vers l'Elbe (à la place du Rhin)Ronald Syme, L’Aristocrazia Augustea, .Anna Maria Liberati et Francesco Silverio, Organizzazione militare : esercito, R. Syme, Some notes on the legions under Augustus, Milan, 1993, ..

Les campagnes d'Auguste sont menées en vue de consolider les acquisitions désorganisées de l'époque républicaine, ce qui passe par l'annexion de nombreux territoires. Tandis que la situation en Orient peut être maintenue en l'état où l'ont laissée Pompée et Marc Antoine, en Occident, une réorganisation territoriale entre le Rhin et la Mer Noire apparaît nécessaire de façon à garantir la stabilité interne et, par la même occasion, des frontières plus défendables.

Préparation du conflit

Entre 35 et 33 av. J.-C., le futur empereur alors nommé Octavien avait soumis à Rome la haute vallée de la Save jusqu'à la forteresse de Siscia, entrant dès lors en contact avec les peuples de la Pannonie.

Front macédonien

Entre 29 et 19 av. J.-C., le front macédonien est le théâtre d'opérations conjointes entre les Romains et les rois Thraces « clients » contre les peuples habitant la Mésie et la Thrace, ainsi que les Sarmates Iazyges, les Gètes et les Bastarnes, début de la lente pénétration vers le nord des frontières de la province de Macédoine. Le premier à se lancer dans des campagnes dans les Balkans est le proconsul de Macédoine Marcus Licinius Crassus, lequel défait à plusieurs reprises les Mésiens, les Triballes, les Dardaniens, les Gètes et les Daces (en 29 et 28 av. J.-C.)Dion Cassius, Histoire romaine, LI, 23-25..

29 av. J.-C. Crassus se lance dans sa première expédition dans le but de venir en aide à un peuple allié de Rome, les DentelètesAndràs Mòcsy, Pannonia and Upper Moesia, Londres 1974, ., attaqués par les Bastarnes qui viennent de soumettre les populations limitrophes des Triballes et des Mésiens. Crassus part probablement d'Heraclea Sintica et suit le cours du Strymon, libérant en premier lieu Serdica, la capitale des Dentelètes)M.S.Kos, « The military rule of Macedonia from the civil wars to the establishment of the Moesian limes », in XI International Congress of Roman Frontier Studies, a cura di J.Fitz, Budapest 1977, seq.. Il avance ensuite sur les Mésiens, envahit leur territoire et les bat, avec les Bastarnes menés par leur roi Deldon, au confluent de la Tsibritsa et du Danube, près de RatiariaRonald Syme, Some notes on the legions under Augustus, .. À l'issue de cette campagne, les Bastarnes sont contraints à retourner sur leur territoire d'origine en Scythie, tandis que les Moesi sont soumis.

28 av. J.-C. Crassus se retourne contre les Thraces, qui lui avaient refusé le passage lors de son retour l'année précédente, obtenant la soumission des Maedi, des Serdes et des Besses, mais pas des Odrysiens qui s'étaient subitement comportés en alliés fidèlesDion Cassius, Histoire romaine, LI, 26-27.. Il parvient, enfin, à battre certaines tribus des Gètes-Daces près des grottes de Ciris, conquérant leur forteresse de Genucla, dans la DobroudjaPatsch et Beitrage, V/1, 70 segg.. sont en désaccord sur la localisation de Genucla. Sur le chemin du retour, il divise l'armée en deux colonnes : la première attaque les Triballes (dont la capitale était probablement Oescus)Andràs Mòcsy, op. cit., ., tandis que la seconde bat les Artaces. Il est cependant peu probable que les Mésiens soient annexés à la province de Macédoine au terme de cette seconde année de campagne. Au contraire, les tribus de Thrace, bien que devenant des clients de Rome, préservent leur indépendanceH.H.Schullard, Storia del mondo romano, , Milan 1992, XII, .. Crassus a malgré tout réussi à affirmer la puissance romaine dans la région du bas DanubeCambridge University Press, Storia del mondo antico, L’impero romano da Augusto agli Antonini, vol. VIII, Milan 1975, pag.162..

Une décennie plus tard (autour de 16-15 av. J.-C.), les Besses sont repoussés à la frontière de la Macédoine, tandis que les colonies grecques des bouches du Danube et du Tyras demandent la protection de Rome.

Front italo-illyrien 17 et 16 av. J.-C. Le long du front occidental, Publius Silius Nerva, gouverneur de l'Illyrie, achève la conquête des Alpes orientales ainsi que du Norique méridional, obtenant un statut de soumission de la part du royaume de Norique septentrional (peuple des Taurisques).

15 av. J.-C. Les fils adoptifs d'Auguste, Drusus et Tibère, conquièrent la Rhétie et la Vindélicie à la suite d'une manœuvre en tenaille, l'un venant d'Italie et l'autre de Gaule. Le temps est venu de mener à son terme le projet de soumission totale de l'Illyrie en occupant toute la zone au sud des fleuves Drave et Save jusqu'au confluent avec le Danube.

Forces en présence Au cours de deux décennies de guerre entre la Macédoine et l'Italie du Nord, Auguste est en mesure de déployer une armée composée de nombreuses légions et unités auxiliaires. À un moment ou un autre, les légions suivantes sont impliquées : sur le front macédonien : la légion IIII Scythica, la légion V Macedonica et la légion VII Claudia Pia Fidelis; sur le front italo-illyrien : la légion VIII Augusta, la légion VIIII Hispana, la légion XV Apollinaris et la légion XX Valeria VictrixJulio Rodríguez González, Historia de las legiones romanas, .R.Syme, Some notes on the legions under Augustus, Journal of Roman Studies 13, ..

Campagnes militaires Campagne d'Agrippa (13 av. J.-C.) Le projet d'Auguste d'une occupation de toute l'aire balkanique jusqu'au Danube fut mené à bien près de vingt ans après le début de ses propres campagnes de 35-33 av. J.-C.. Il était devenu entretemps le maître incontesté du monde romain. Prenant modèle sur César lui-même, il voulait soumettre toute la zone comprise entre l'Adriatique, la Drave et les terres des Dardaniens et des Mésiens.

14 av. J.-C. Auguste envoie Marcus Vinicius en qualité de légat impérial sur le front illyrien pour mettre un terme aux rébellions continuelles des peuples des environs d'Emona et Siscia. Ce dernier cherche à soumettre les populations pannoniennes vivant entre les cours de la Drave (au Nord) et de la Save (au Sud)Florus, Abrégé de l'histoire romaine, II, 24..

13 av. J.-C. L'année suivante, après une visite d'Auguste à Aquilée destinée à planifier l'occupation de l'Illyrie, Marcus Vinicius est envoyé en Macédoine, tandis que le gendre et ami de l'empereur Agrippa se voit confier le secteur de l’Illyrie, avec « une autorité supérieure à celle de tout général commandant n'importe en quel lieu hors de l'ItalieDion Cassius, Histoire romaine, LIV, 28, 1. ». Le plan de cette année de campagne prévoit une avancée simultanée sur les deux fronts (illyrique et macédonien) dans une manœuvre d'encerclement qui ne laisse aucune issue aux peuples pannoniens de la vallée de la Save. Ainsi est en premier lieu définitivement étouffée la révolte qui a éclaté entre Emona et Siscia l'année précédente ; sur le front oriental, les armées pénètrent et occupent une partie de la Dardanie et se dirigent vers Sirmium. Mais la mort prématurée d'AgrippaDion Cassius, Histoire romaine, LIV, 28., oblige à confier une nouvelle tâche au fils adoptif du Princeps, Tibère : la nouvelle de la mort d'Agrippa a déclenché une série de rébellions parmi les peuples qu'il a soumisDion Cassius, Histoire romaine, LIV, 31, 2.. en particulier les Dalmates et les Breuces.

Campagnes de Tibère (12-9 av. J.-C.) thumb|350px|L'Illyrie avant la conquête romaine Après la mort de Marcus Vipsanius Agrippa, le commandement des opérations est donc repris par le beau-fils de l'empereur, Tibère, le fils aîné de Livie, à qui il revient de soumettre l'Illyrie entièreVelleius Paterculus, Histoire de Rome, II, 96.. Il conduit pendant l'armée romaine contre les peuples des Dalmates et des Breuces, s'appuyant sur des généraux capables tels Marcus Vinicius et Lucius Calpurnius Pison en Thrace.

12 av. J.-C. Tibère commence ses opérations le long de la Save, parvenant, grâce au soutien de la puissante tribu celte des Scordisques (soumise au début de l'année ou l'année précédente), à la soumission des Pannoniens Breuces à la fin de la saison militaireVelleius Paterculus, Histoire de Roma, II, 39, 3; Dion Cassius, Histoire romaine, LIV, 31, 3.Andràs Mocsy, Pannonia and Upper Moesia, .R. Syme, in Danubian Papers, Augustus and the south slav lands, 1971, ; Lentulus and the origin of Moesia, .. Il semble en fait que Marcus Vinicius, alors gouverneur de Macédoine, ait auparavant, sous le haut-commandement de Tibère, conduit son armée sur le flanc oriental de l'Illyrie, ouvrant un axe d'invasion menant de Scupi vers Naissus puis Sirmium ; il parvient ensuite à occuper tout le territoire de la Dardanie et de la basse vallée de la Save (y compris la plaine de Sirmium), conquérant les terres des Amantines, soumettant à nouveau le puissant peuple des Scordisques (ou renouvelant un traité d'alliance avec eux)Velleius Paterculus, Histoire de Rome, II, 39, 3.Dion Cassius, Histoire romaine, LIV, 31, 3.. Au terme des opérations, Tibère décide de priver ses ennemis de leurs armes et vend comme esclaves la majorité des jeunes après les avoir déportés. Au vu de ces succès, Auguste décerne à Tibère, non un triomphe, mais les ornamenta triumphalia. Simultanément, sur le front oriental, le gouverneur de Galatie et Pamphylie, Lucius Calpurnius Pison est contraint d'intervenir en Thrace où les peuples locaux, en particulier les Besses, menacent le souverain allié à Rome, Rhoémétalcès .

11 av. J.-C. Cette année met Tibère aux prises avec les Dalmates révoltés, et peu après à nouveau avec les Pannoniens qui ont profité de son absence, engluant le commandant romain entre deux fronts et le contraignant continuellement à des opérations soudaines et imprévues. Marcus Vinicius apporte un soutien certain à Tibère, en menant une manœuvre d'encerclement de l'Est vers l'intérieur de l'actuelle Bosnie, mais il contribue aussi probablement à étouffer la révolte de la Thrace aux côtés de Pison. À la fin de cette campagne, toute la zone de la future province de Dalmatie est sous contrôle romain.