Le terme dÉtat bourguignonBertrand Schnerb, L'État bourguignon, Paris, Perrin, 1999 sert dans l'historiographie contemporaine à désigner l'ensemble des possessions rassemblées par les Valois-Bourgogne aux et au , en partie transmis, via Marie de Bourgogne, à la maison de Habsbourg (Maximilien d'Autriche, puis Charles Quint) après la mort de Charles le Téméraire (1477) et qui devient en 1512, le cercle de Bourgogne.
Le terme d'État bourguignon a été popularisé en France à la suite des travaux de Bertrand Schnerb, tandis qu'Élodie Lecuppre-Desjardin parle plutôt de grande principauté de BourgogneÉlodie Lecuppre-Desjardin, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne, Paris, Belin, 2016. On trouve aussi les termes : États bourguignonsJean-Marie Cauchies, « Un État inventeur de formes d’organisation ? », dans La cour de Bourgogne et l’Europe. Le rayonnement et les limites d’un modèle culturel, éd. W. Paravicini, T. Hiltmann, F. Viltart, Ostfildern, 2013, et État burgundo-flamandJoseph Calmette, Les Grands Ducs de Bourgogne, Paris, Albin Michel, 1949.
Cet agrégat de principautés féodales de statut divers (duchés, comtés, seigneuries), relevant de la France ou de l'Empire, a constitué à la fin du Moyen Âge et durant la Renaissance le fondement d'une puissance politique de premier plan. C'est un exemple de tentative de construction étatique parvenant presque au à être le premier royaume créé en Occident depuis plusieurs siècles.
En partie désagrégé avec la mort du Téméraire, ce qui reste de son héritage devient en 1512 le cercle de Bourgogne, composé des anciens Pays-Bas et du comté de Bourgogne, dont l'indivisibilité est officiellement reconnue par la Pragmatique Sanction de 1549, puis renforcée par la réforme des diocèses des Pays-Bas en 1559 (création du siège primatial de Malines). Cet ensemble est hérité par les Habsbourg d'Espagne ( et ses descendants).
Mais son existence est remise en cause par la révolte des Pays-Bas (1566), qui aboutit en 1581 à la sécession des Provinces-Unies au cours de la guerre de Quatre-Vingts Ans.
Le caractère problématique de la notion d'État à la fin du Moyen Âge À l'époque, la notion d'État est floue, bien éloignée de son sens moderne, et on n'emploie donc jamais celle d'État bourguignon. Pour désigner leurs terres, les ducs parlent plutôt de « nos principautés », « nos États » ou « nos provinces ». Les autres producteurs d'écrit utilisent le même type de formulation. C'est Henri PirenneHenri Pirenne Histoire de Belgique: Volume 1 - Des origines à l'État bourguignon, Bruxelles, 1900, pour des raisons idéologiques liées à la construction nationale belgePhilippe Carlier, "Contribution à l'étude de l'unification bourguignonne dans l'historiographie nationale belge de 1830 à 1914, BTNG-RBHC, XVI, 1985, 1-2, , qui affirme la constitution d'un État moderne fondé sur une unité pré-nationale autour des ducs de Bourgogne. Johan Huizinga, tout en soulignant le caractère anachronique de la chose, lui emboîta le pasJ. Huizinga, « L'État bourguignon, ses rapports avec la France, et les origines d'une nationalité néerlandaise », dans Le Moyen Âge, t. XLI (1931), . Aujourd'hui, certains historiens continuent d'employer de façon fréquente l'expression d'« État bourguignon », mais l'usage du singulier continue cependant à faire débat.
L'expression a été d'une certaine façon consacrée auprès du public par la monographie homonyme de Bertrand Schnerb. Un certain nombre d'éléments accréditent cette vision d'un État unique constitué par les ducs : la fondation par Philippe le Bon et surtout Charles le Téméraire d'une puissante armée de métier à laquelle tous les « pays de par-deça et de par-delà » contribuent plus ou moins (mâtinée de mercenaires anglais, allemands et italiens), qui se plie à des règles et un chef ultime communs l'ensemble des combattants enrôlés sous la bannière bourguignonne ; la volonté des Valois-Bourgogne, devenue une idée fixe chez Charles le Téméraire, de réunir leurs provinces en un bloc géographique d'un seul tenant (ressuscitant le royaume de Lotharingie de jadis), qui faciliterait les communications intérieures et la circulation de l'armée bourguignonne ; la volonté d'uniformisation administrative des ducs, traduite par des institutions communes : les Chambres des comptes, le Conseil ducal, le Parlement de Malines, un chancelier unique, etc. ; la production d'ordonnances identiques dans toutes les provinces, de façon à leur donner une législation commune ; la tentative d'établir une fidélité dynastique à travers un système de cour étoffé et des signes identitaires.
D'autres historiens, notamment Jean-Marie CauchiesJean-Marie Cauchies, « État bourguignon ou États bourguignons? De la singularité d’un pluriel », in P.C.M. Hoppenbrouwers, Antheun Janse et Robert Stein, Power and Persuasion, Essays on the Art of State Building in Honour of W.P. Blockmans, Thurnout, Brepols, 2010, ppes 49-58, à la suite de Paul Bonenfant« Ce qui frappe, en effet, à certains égards, dans l'aspect qu'offre l'État Bourguignon à la fin du règne de Philippe, c'est le disparate que présentent entre elles, du point de vue constitutionnel, les différentes pièces de cet État, si bien qu'à vrai dire, il vaudrait mieux parler des États Bourguignons », Paul Bonenfant, Philippe le Bon, sa politique, son action, Paris, Bruxelles, De Boeck et Larcier, , font remarquer que l'on devrait plutôt parler d'« États bourguignons », au pluriel. En effet : les contemporains employaient le pluriel ; le prince ne régnait pas sur l'ensemble de ses pays en tant que « duc de Bourgogne » mais comme seigneur particulier de chacun d'entre eux, c'est-à-dire comme duc de Brabant, comte de Flandre, d'Artois, de Hollande etc. ; il n'existait pas de véritable sentiment d'appartenance commune dans chacune des seigneuries du duc de Bourgogne, celles-ci étant différentes par la langue, le droit, les institutions ; dans aucune de ses possessions, le duc de Bourgogne n'était souverain de droit ; au-dessus de lui, il y avait un souverain : soit le roi de France, soit l'empereur. Toutefois, leur souveraineté était limitée : dans la réalité, le duc de Bourgogne ne rendait pratiquement pas compte de ses actes à un supérieur dans l'ordre temporel. De fait, il agissait comme un souverain en pratique, même s'il ne l'était pas en droitPhilippe le Bon obtint d'ailleurs de Charles VII une dispense d'hommage féodal pour ses terres mouvantes de la couronne. De plus, son fils Charles le Téméraire se déclara en novembre 1471 affranchi de la suzeraineté du roi de France. Cette fois-ci, il s'agissait d'une décision unilatérale de Charles de Bourgogne en s'appuyant sur la clause de non-respect du traité de Péronne (1468), que le roi de France avait de son côté fait annuler en décembre 1470 en arguant de la félonie du duc..
Il ne faut pas ici considérer le terme « État » selon son sens moderneHenri Pirenne a défendu l'expression, tout comme Johan Huizinga, qui a cependant souligné son anachronisme. Sur la nécessité de recourir parfois à des termes anachroniques en histoire, on peut consulter l'article de M.R. Hoetink, Les notions anachroniques dans l'historiographie du droit.. L'historiographie a largement consacré la notion « d'État princier » pour désigner certaines constructions politiques n'ayant pas de souveraineté (« État breton », Stato Sforzesco pour le duché de Milan, etc.). Considérant que l'État bourguignon n'est ni État souverain ni un État unifié du point de vue du droit, il s'agit surtout de donner un nom à cette « grande principauté » formée sous la houlette des ducs de Bourgogne afin d'exclure l'abus de langage, trop fréquent, qui consiste à l'assimiler au seul « duché de Bourgogne ».
Origines
Le 28 décembre 1361, Jean II de France, le deuxième roi Valois, revendique avec succès le duché après la mort de Philippe, le dernier duc capétien.
Le duché ne fut pas intégré au domaine royal ; il resta une entité féodale distincte, les états bourguignons s'opposant fermement à son annexion .
En janvier 1362, il nomma Henri de Bar, seigneur de Pierrefort, comme premier gouverneur, mais dès le 25 janvier 1362, Jean nomma Jean de Melun, comte de Tancarville, gouverneur de Bourgogne.
Trois ans plus tard, le roi de France le transmet à son fils Philippe le Hardi, formant une seconde maison de Bourgogne qui va peu à peu régner sur un vaste ensemble territorial aujourd'hui connu sous le nom d'État bourguignon.
Construction et expansion de l'État bourguignon (1363-1475) Le règne de Philippe le Hardi (1363-1404) gauche|vignette|Le duc Philippe le Hardi.
En 1369, le duc de Bourgogne Philippe le Hardi (1342-1404), prince de la maison de Valois, fils du roi de France Jean II le Bon, épouse la comtesse Marguerite III de Flandre (1350-1405), héritière du comte de Flandre Louis de Male (1330-1384) et veuve, depuis l'âge de , du duc Philippe de Bourgogne (1346-1361), prédécesseur de Philippe le Hardi.
À la mort de Louis de Male, Philippe reçoit donc le comté de Flandre, qui avec les villes de Gand, de Bruges, de Lille, est alors une des provinces les plus riches d'Europe, mais aussi le comté d'Artois, limitrophe de la Flandre, le comté de Rethel et deux fiefs jouxtant le duché de Bourgogne : le comté de Nevers et le comté de Bourgogne (c'est-à-dire la Franche-Comté sans Besançon, ville libre impériale), situé dans l'Empire.
Fort des fiefs qu'il contrôle à partir de 1384, Philippe le Hardi prend part à la fin du siècle aux conflits qui troublent le royaume de France : la guerre de Cent Ans, opposant alors Charles VI de France et Henri V d'Angleterre ; le conflit entre princes français au sujet de la régence du royaume de France (Charles VI étant considéré comme fou), avec deux factions principales, celle des ducs d'Orléans (les Armagnacs) et celle des ducs de Bourgogne (les Bourguignons).
Le règne de Jean sans Peur (1404-1419) vignette|Le duc Jean sans Peur. Philippe le Hardi meurt le . À son avènement, Jean sans Peur cède en apanage des fiefs à ses frères : Antoine (1384-1415) reçoit le comté de Rethel et Philippe (1389-1415) le comté de Nevers. Jean sans Peur fait son entrée à Dijon le et garantit alors aux habitants de la ville le maintien des privilèges dont ils bénéficiaient sous la tutelle de son père. Peu de temps après, Jean sans Peur célèbre le mariage de sa fille Marguerite avec le dauphin de France Louis de Guyenne, puis celui de Philippe, son fils aîné, avec Michelle de Valois, fille du roi . Cela lui permet de s'attirer les faveurs de la reine Isabeau de Bavière qui lui promet de défendre ses intérêts. Le , la mère de Jean sans Peur meurt à son tour. Il entre alors en pleine possession du comté de Flandre, du comté d'Artois et du comté de Bourgogne, devenant par là même aussi puissant que son père
En 1406, la maison de Bourgogne hérite de Jeanne de Brabant (1322-1406), duchesse de Brabant et duchesse de Limbourg, dont la nièce Marguerite de Flandre était l'héritière. Antoine reçoit alors ces deux principautés et cède le comté de Rethel à Philippe de Nevers.
Le , il écrase les bourgeois et ouvriers liégeois révoltés à la bataille d'Othée, obtient l'alliance des duchés de Luxembourg et de Lorraine, et continue la construction de l'État bourguignon.. Il poursuit l'œuvre de son père sans rattachement majeur jusqu'à son assassinat en 1419 lors d'une entrevue à Montereau avec le dauphin Charles.
Le règne de Philippe le Bon (1419-1467) vignette|redresse=1.4|La France en 1429. En vert, les territoires contrôlés par le duc de Bourgogne.Durant son long règne, Philippe le Bon ajoute un grand nombre de principautés à celles qu'il détient à son avènement. Il est allié des Anglais jusqu'en 1435 (ce sont des troupes bourguignonnes qui capturent Jeanne d'Arc en 1430), puis fait la paix, tandis que les Anglais poursuivent la guerre. Cependant, au début des années 1460, le prince héritier, Charles, entre en conflit armé avec Louis XI contre l'avis de son père.
Expansion territoriale