vignette|Louise Michel, en 1871 après la Commune de Paris, est la première personnalité anarchiste à brandir le drapeau noir.

Lanarchisme , ou pensée libertaire, regroupe plusieurs courants de philosophie politique développés depuis le sur un ensemble de théories et de pratiques anti-autoritairesJean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, Gallimard, « Tel », 1992. fondées sur la démocratie directe et ayant la liberté individuelle, la solidarité et l'égalitarisme comme valeurs fondamentales.

L'anarchisme, à la différence de l'anomie, ne prône pas l'absence d'ordre ni de règles, mais milite pour que son élaboration émane directement des individus concernés et non d'élus, à travers des mécanismes comme l'initiative populaire, le référendum ou encore le tirage au sort. Lorsqu'une élection est nécessaire, les anarchistes prônent le mandat impératif révocable comme alternative au mandat représentatif.

Fondé sur la négation du principe de domination d'un individu ou d'un groupe d'individus dans l'organisation sociale, l'anarchisme a pour but de développer une société sans État et sans classes sociales. Ce courant prône ainsi la coopération dans une dynamique d'autogestionEmmanuel de Waresquiel, Le siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au , Larousse, « In Extenso », 1999. Contre l'oppression, l'anarchisme propose une société fondée sur la solidarité comme solution aux , la complémentarité de la liberté de chacun et celle de la collectivité, l'égalité des conditions de vie et l'autogestion des moyens de production (conseils ouvriers, coopératives, mutuelles). Il s'agit donc d'un mode politique qui cherche non pas à résoudre les différences opposant les membres constituants de la société mais à associer des forces autonomes et contradictoiresDaniel Colson, Petit lexique philosophique de l'anarchisme, Paris, Librairie générale française, 2001, ..

À la suite de l'adoption en France des lois scélérates (1893-1894) qui criminalisent l'utilisation des termes , le néologisme libertaire est couramment utilisé comme synonyme, particulièrement dans le monde francophone.

L'anarchisme est un mouvement pluriel qui embrasse l'ensemble des secteurs de la vie et de la société. Initialement théorisé par des penseurs socialistes, il est habituellement classé par les analystes politiques, les historiens et sociolologues à la gauche voire l'extrême gauche du spectre politique bien qu'il refuse par essence de s'inscrire dans le cadre de la démocratie représentative et que la plupart de ses militants et ses adeptes et sympathisants ne se considèrent pas comme " de gauche ", et encore moins " de droite ". Concept philosophique, c’est également .

En 1928, Voline, dans l'Encyclopédie anarchiste éditée par Sébastien Faure, définit trois grands courants qui cohabitent tout au long de l'histoire du mouvement : l'anarchisme individualiste qui insiste sur l'autonomie individuelle contre toute autorité ; le communisme libertaire, qui de l'aphorisme « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » créé par Louis Blanc, veut économiquement partir du besoin des individus, pour ensuite produire le nécessaire pour y répondre ; l'anarcho-syndicalisme, qui propose une méthode, le syndicalisme (et le syndicalisme révolutionnaire), comme moyen de lutte et d'organisation de la société.. Depuis, de nouvelles sensibilités se sont affirmées, telles le féminisme libertaireIrène Pereira, Le féminisme libertaire. Des apports pour une société radicalement féministe, Le Cavalier Bleu, 2024, présentation éditeur., l'écologie sociale. (et son application, le municipalisme libertaire), l'anarcho-transhumanisme, le marxisme libertaire.

En 2007, l'historien Gaetano Manfredonia propose une relecture de ces courants sur la base de trois modèles. Le premier, « insurrectionnel », englobe autant les mouvements organisés que les individualistes qui veulent détruire le système autoritaire avant de construire, qu’ils soient bakouniniens, stirnerien ou partisans de la propagande par le fait. Le second, « syndicaliste », vise à faire du syndicat et de la classe ouvrière, les principaux artisans tant du renversement de la société actuelle, que les créateurs de la société future. Son expression la plus aboutie est sans doute la Confédération nationale du travail pendant la révolution sociale espagnole de 1936. Le troisième est « éducationniste réalisateur » dans le sens où les anarchistes privilégient la préparation de tout changement radical par une éducation libertaire, une culture formatrice, des essais de vie communautaires, la pratique de l'autogestion et de l'égalité des sexes, etc. Ce modèle est proche du gradualisme d'Errico Malatesta et renoue avec l'« évolutionnisme » d'Élisée Reclus.

Pour Vivien Garcia dans L'Anarchisme aujourd'hui (2007), l'anarchisme .

Selon l'historien américain Paul Avrich : « Les anarchistes ont exercé et continuent d'exercer une grande influence. Leur internationalisme rigoureux et leur antimilitarisme, leurs expériences d'autogestion ouvrière, leur lutte pour la libération de la femme et pour l'émancipation sexuelle, leurs écoles et universités libres, leur aspiration écologique à un équilibre entre la ville et la campagne, entre l'homme et la nature, tout cela est d'une actualité criante ». L'anarchisme s'inscrit en outre dans l'histoire des mouvements sociaux et de l'art en mobilisant divers symboles.

Terminologie

Le terme « anarchisme » et ses dérivés sont employés tantôt péjorativement, comme synonymes de désordre social dans le sens commun ou courant et qui se rapproche de l’anomie, tantôt comme un but pratique, car l'anarchisme défend l'idée que l'absence d'une structure de pouvoir n'est pas synonyme de désorganisation socialeGaëlle Douët, Post-totalitarisme, antipolitique et anarchisme, Maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal, 2007, .. Les anarchistes rejettent en général la conception courante de l'anarchie utilisée par les médias et les pouvoirs politiques. Pour eux, « l'ordre naît de la liberté »Thierry Crouzet, Le peuple des connecteurs : Ils ne votent pas, ils ne travaillent pas, ils n'étudient pas mais ils changent le monde, Thaulk, 2012, page 42.« l'ordre naît de la liberté qui est laissée à chacun de vivre selon ses choix », Florent Guénard, La Démocratie universelle. Philosophie d'un modèle politique : Philosophie d'un modèle politique, Le Seuil, 2016, page 108., tandis que les pouvoirs engendrent le désordre. Certains anarchistes useront du terme « acratie », du grec « kratos », le pouvoir, donc littéralement « absence de pouvoir », plutôt que du terme « anarchie » qui leur semble devenu ambigu. De même, certains anarchistes auront plutôt tendance à utiliser le terme de « libertaires ».

Pour ses partisans, l'anarchie n'est justement pas le désordre social. C’est plutôt le contraire, soit l'ordre social absolu« Oui, l’anarchie c’est l’ordre ; car, le gouvernement c’est la guerre civile », ., grâce notamment à la socialisation des moyens de production : contrairement à l'idée de possessions privées capitalisées, elle suggère celle de possessions individuelles ne garantissant aucun droit de propriété, notamment celle touchant l'accumulation de biens non utilisésEly, Richard 'Property and Contract in Their Relations to the Distribution of Wealth' The Macmillan Company (1914).. Cet ordre social s'appuie sur la liberté politique organisée autour du mandatement impératif, de l'autogestion, du fédéralisme intégral et de la démocratie directe. L'anarchie est donc organisée et structurée : c'est l'Ordre moins le pouvoir..

Étymologie

Le terme d'anarchie est un dérivé du grec Sur l'étymologie du terme anarchie, voir : Grand dictionnaire encyclopédique, Paris, Larousse, 1982 ; Auguste Scheler, Dictionnaire d'étymologie française, Bruxelles, Auguste Schnée, 1862 ; Ernest Weekley, An Etymological Dictionary of Modern English, 1, Dover Publications, 1967. Composé du préfixe privatif an- (en grec , préfixe négatif.) et du radical grec , « commencement » et « commandement, pouvoir, autorité ».Trésor de la langue française, Paris, CNRS ÉditionsPierre Kropotkine, Encyclopædia Britannica, Londres, 1910. L'étymologie du terme désigne donc, d'une manière générale, ce qui est dénué de principe directeur et d'origine. Cela se traduit par « absence de principe »Pierre Joseph Proudhon, Qu'est-ce que la propriété ?, Paris, 1840, « absence de chef »Le Nouveau Petit Robert, Paris, Éditions Le Robert, 1995, « absence d'autorité »Sébastien Faure, Encyclopédie anarchiste, Paris, La Librairie Internationale. ou « absence de gouvernement ».

Dans un sens négatif, l'anarchie évoque le chaos et le désordre, l'anomieSylvie Arend, Christiane Rabier, Le Processus Politique : Environnements, Prise de Décision et Pouvoir, Ottawa, University of Ottawa Press, 2000 .. Et dans un sens positif, un système où les individus sont dégagés de toute autorité. Ce dernier sens apparaît en 1840 sous la plume du théoricien, socialiste libertaire, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) Encyclopædia Britannica : The first person to willingly call himself an anarchist was the French political writer and pioneer socialist Pierre-Joseph Proudhon. (Le premier à s'être volontairement qualifié d'anarchiste fut l'écrivain politique français et pionnier du socialisme Pierre-Joseph Proudhon... Dans Qu'est-ce que la propriété ?, l'auteur se déclare « anarchiste » et précise ce qu'il entend par « anarchie » : « une forme de gouvernement sans maître ni souverain ».

Précurseurs de l'anarchisme

vignette|gauche|upright|Diogène par John William Waterhouse.

Pour de nombreux théoriciens de l'anarchisme, l'esprit libertaire remonte aux origines de l'humanitéSur les origines de l'esprit libertaire voir : Jean Grave, La société mourante et l'anarchie, Paris, P.V Stock, 1893, Max Nettlau, Bibliographie de l'Anarchie, Paris, Stock, 1897 E. Armand, Qu'est-ce qu'un anarchiste? Thèses et opinions, Paris, éditions de l'anarchie, 1908, Pierre Kropotkine, La science moderne et l'anarchie, Paris, P.V Stock, 1913, .. À l'image des Inuits, des Pygmées, des Santals, des Tivs, des Piaroas ou des Merinas, de nombreuses sociétés fonctionnent, parfois depuis des millénaires, sans autorité politique (État ou police)Francis Dupuis-Déri, L'anarchie en philosophie politique ; Réflexions anarchistes sur la typologie traditionnelle des régimes politiques, Les ateliers de l'éthique, Vol. 2, , 2007 ou suivant des pratiques revendiquées par l'anarchisme comme l'autonomie, l'association volontaire, l'auto-organisation, l'aide mutuelle ou la démocratie directe David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Prickly Paradigm Press, sur Libcom, 2004 ..

Les premières expressions d'une philosophie libertaire peuvent être trouvées dans le taoïsme et le bouddhismeSur les racines taoïstes et bouddhistes de l'anarchisme, voir : Robert Graham, Anarchism : A Documentary History of Libertarian Ideas, Black Rose, 2005 Peter Marshall, , Fontana Press, 2008 .. Au taoïsme, l'anarchisme emprunte le principe de non-interférence avec les flux des choses et de la nature, un idéal collectiviste et une critique de l'État ; au bouddhisme, l'individualisme libertaire, la recherche de l'accomplissement personnel et le rejet de la propriété privéeSylvie Arend, Christiane Rabier, Le Processus Politique : Environnements, Prise de Décision et Pouvoir, Ottawa, University of Ottawa Press, 2000 .. Une forme d’individualisme libertaire est aussi identifiable dans certains courants philosophiques de la Grèce antique, en particulier dans les écrits épicuriens, cyniques et stoïciensJean Préposiet, Histoire de l'anarchisme, Tallandier, coll. « Approches », 2005 ..

thumb|upright|right|Mon dieu, faites que l'anarchie réussisse ! un dessin de Soulas gracieusement offert au journal belge Alternative libertaire en 1985.