L'Union sacrée est le nom donné au mouvement de rapprochement politique qui a soudé les Français en faveur de la guerre de toutes tendances (politiques ou religieuses) lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Le terme fut utilisé pour la première fois à la Chambre des députés le , par le président de la République, Raymond Poincaré, dans son message aux Assemblées. L’ensemble des organisations syndicales et politiques de gauche, essentiellement la CGT et la SFIO, se rallièrent au gouvernement.
Un mouvement analogue se produisit chez l'ensemble des belligérants comme en Grande-Bretagne, en Russie et en Allemagne, où le Parti social-démocrate d'Allemagne vote l’entrée en guerre en et lance le mouvement qui prit le nom de Burgfrieden.
Origines Au début du , les Français apparaissaient politiquement très divisés. Ce mouvement unanimiste, qui tient plus du pacte républicain et patriotique que d'un quelconque parti politique, est donc difficile à comprendre aujourd'hui sans une analyse rétrospective.
Il prend sa source dans le concept historique de « patrie en danger », institué sous la Révolution française, le .
Tensions internationales et Triple-Entente La Triple-Entente est une alliance militaire réunissant la France, le Royaume-Uni et l'Empire russe et qui s'oppose à la Triple-Alliance conclue entre l'Empire allemand, l'Empire austro-hongrois et le royaume d'Italie.
Loi des Trois ans
thumb|Manifestation du au Pré-Saint-Gervais contre la loi des Trois ans - discours de Jean Jaurès. La loi des Trois ans est votée le . Elle instaure un service militaire de trois ans en vue de préparer l'Armée française dans l'éventualité d'une guerre avec l'Allemagne.
vignette|redresse|gauche|Le dirigeant socialiste Jean Jaurès. Les socialistes, menés par Jean Jaurès, se battent sans succès contre cette montée revancharde, qui inclut une course aux armements et une vaste campagne de propagande belliciste.
Rôle de la CGT
Depuis sa création, la Confédération générale du travail s'oppose à la guerre.
Le , elle tient un congrès extraordinaire sur le thème de l'action préventive contre la guerre.
Le , la CGT publie un manifeste antimilitariste. La même année, elle participe avec la plupart des syndicats européens à la constitution de la Fédération syndicale internationale, qui élit à sa tête l'allemand Carl Legien, déjà secrétaire du Secrétariat syndical international (SSI). L'objectif en est l'action internationale.
Lorsque la tension internationale s'accroît brutalement en , elle organise des manifestations syndicales contre la guerre, dont une massive sur les Grands boulevards à Paris, le .
En 1914, la CGT dirigée par Léon Jouhaux rallie pourtant l'Union Sacrée.
Ralliement des socialistes et des syndicalistes Assassinat de Jaurès
Le , à l'annonce de l'assassinat de Jaurès, le gouvernement, qui se réunit dans la nuit, craint des réactions violentes dans les grandes villes et retient dans la capitale deux régiments de cuirassiers en instance de départ pour la frontièreJean Pierre Rioux, Jean Jaurès. Cependant, les rapports des préfets et de la police qu’obtient le ministre de l’Intérieur Louis Malvy lui font rapidement estimer que les organisations de gauche ne déclencheront pas de troubles. La direction de la Section française de l'Internationale ouvrière fait savoir qu’elle n’appellera pas à des manifestations.
Xavier Guichard, directeur de la police municipale de Paris, indique, dans un rapport adressé au ministère de l’Intérieur le Rapport cité dans : . :
Ce même , les socialistes, par le biais du secrétaire général de la CGT, décident de soutenir la politique du gouvernement et de se préparer à la guerre.
vignette|redresse|alt=Photo en noir et blanc et de face d'un homme à la moustache et aux cheveux grisonnants, portant une chemise à faux col, une cravate, un veston et une veste épaisse|Paul Deschanel, président de la Chambre des députés durant toute la Grande Guerre et fervent défenseur de l’Union sacrée.
Paul Deschanel, président de la Chambre des députés, dont était membre Jaurès au moment de sa mort, prononce le un éloge funèbre du dirigeant socialiste qui reçoit un accueil exalté sur tous les bancs de l’hémicycle. L’accueil de cet hommage par les différents partis politiques français est considéré comme un moment clé des débuts de l’Union sacrée..
Non-application du Carnet B et mobilisation Le à , afin de ne pas empêcher le ralliement des ouvriers à la guerre par la décapitation des syndicats et rassuré par la réaction des instances nationales de la CGT, le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, décide dans un télégramme adressé à tous les préfets de ne pas utiliser le Carnet B.
redresse|thumb|gauche|Louis Malvy ministre de l’Intérieur.
Le carnet B avait été créé par le général Georges Boulanger en 1886 pour faciliter les mesures de mobilisation. Il contenait la liste des noms des personnes susceptibles de s'opposer aux ordres de mobilisation ou de troubler l'ordre public en cas de conflit. Ces fichiers étaient tenus par la gendarmerie, qui était par ailleurs chargée de le mettre en applicationOlivier Forcade, , cahiers du CHEAR, novembre 2007.
À , ce même , une affiche jaune manuscrite est placardée à la préfecture de police, sur les bureaux de poste et les monuments publics. Dans les heures qui suivent, sur les murs de toutes les mairies de France, les affiches blanches d’appel à la mobilisation avec les drapeaux tricolores sont collées.
Le dimanche , ainsi que le dit l'historien Jean-Jacques Becker, ayant recensé les sources les plus diverses, les Français se situent cité par J.P. Rioux, op. cit..
Le , l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le lendemain, le Royaume-Uni déclare la guerre à son tour.
La mobilisation est une grande réussite puisqu'on dénombre à peine 1,5 % de défections..
Réactions des socialistes Les partis sociaux-démocrates ayant très majoritairement rallié la guerre, la Deuxième Internationale se désagrège pratiquement.
Réactions des syndicalistes Dès le début du conflit, les confédérations membres de la suivent la politique de leur gouvernement respectifs. Le siège de la FSI est alors déménagé de Berlin à Amsterdam, pays neutre.
Le , la CGT rallie officiellement l'Union sacrée.
Lors du Conseil national de la CGT, tenu du au , seule une minorité se prononce contre la guerre. Le , Pierre Monatte démissionne en protestation contre le ralliement de la CGT à l'Union sacrée. La guerre fait chuter les effectifs à adhérents.
Mesures d'apaisement envers les catholiques Pour se rallier les catholiques, humiliés par la politique anticléricale menée pendant près de quarante ans par la Troisième République avec sa politique marquée par les expulsions des congrégations et les conditions de la séparation de l'Église et l'État, le gouvernement décide de suspendre les mesures contre les congrégations religieuses.
Le , le ministre de l'Intérieur Louis Malvy invite les préfets « à suspendre l’exécution des décrets de fermeture ou de refus d’autorisation pris par application de la loi de 1901au titre III relatif aux congrégations., des arrêtés de fermeture pris en exécution de la loi de 1904supprimant les congrégations enseignantes. et de toutes mesures généralement prises en exécution desdites lois ». Cette décision ouvre un régime de tolérance à l’égard des congrégations.
En , Aristide Briand intègre un catholique au gouvernement en la personne de Denys Cochin, c'est le premier catholique au gouvernement depuis 1879.
Mise en œuvre de l’Union sacrée Proclamation thumb|100px|Raymond PoincaréL’Allemagne ayant déclaré la guerre à la France le , le lendemain la volonté présidentielle d’« union » est rapportée devant les deux chambres par le président du Conseil René Viviani :
Application sur le terrain Même si le gouvernement s'attend à quelques réticences de la part des socialistes, qui menacent le pays de grève générale mais également de la part des catholiques, les Français s'unissent dès la déclaration de guerre. Lors du remaniement du second gouvernement Viviani, le , l'Union sacrée se manifeste par l'entrée de l'extrême gauche mais non de la droite nationalisteFrançois Cochet, « La France en armes - Une union vraiment sacrée ? », Le Figaro, mardi 15 juillet 2014, p. 18..
Le souvenir de la Guerre de 1870 joue sans doute fortement dans le rassemblement grâce à une propagande anti-allemande et à l'espoir de récupérer l'Alsace-Lorraine. S'y ajoutent des éléments conjoncturels, comme la rupture de la neutralité belge par les Allemands et la menace qui pèse sur l'intégrité du territoire national.
À Reims, le maire radical et anti-clérical, Jean-Baptiste Langlet, fait entrer dans le conseil municipal deux de ses opposants à la place de conseillers municipaux mobilisés.
Premières atteintes à l’Union sacrée Réunions de Zimmerwald et Kienthal en Suisse Conférence de Zimmerwald (1915) La conférence de Zimmerwald se tient en Suisse du 5 au . Elle réunit au total trente-huit délégués de différents pays d'EuropeMichel Dreyfus, L'Europe des socialistes, 1889-1989, Complexe, 1991, .. Ces délégués représentent des groupes socialistes en opposition avec les partis officiels qui soutiennent, comme la SPD ou la SFIO, l'entrée en guerre de leurs pays respectifs. Dans le manifeste rédigé par Léon Trotsky, on peut d'ailleurs lire concernant le SPD et pour la SFIO Manifeste cité dans : Alexandre Zévaès, Histoire des partis socialistes en France. Le parti socialiste de 1904 à 1923, Paris, 1923, .. La conférence réunit des représentants allemands, français, russes, italiens, britanniques, suisses, suédois, norvégiens, néerlandais, polonais, roumains, bulgares, ainsi que de l'organisation socialiste des travailleurs juifs.
Les délégués dénoncent la guerre. Le manifeste se compose de différents chapitres dont la Déclaration franco-allemande commune aux socialistes et syndicalistes français et allemands et le manifeste en lui-même. La déclaration franco-allemande proclame : Manifeste cité dans : Nicolas Faucier, Pacifisme et antimilitarisme dans l'entre-deux-guerres, 1919-1939, Paris, 1983, p. 35.. La guerre est un produit de l'impérialisme, du chauvinisme et du militarisme : Manifeste cité dans : Olivier Wieviorka/Christophe Prochasson, La France du : Documents d'histoire, Paris, 1994, p. 222.. Ce manifeste appelle également à l'union des travailleurs de tous les pays dans la lutte contre la guerre : Manifeste cité dans : Alexandre Zévaès, op. cit., p. 166..
Conférence de Kienthal (1916) Les socialistes vont se rassembler par la suite à la conférence de Kienthal du 24 au , leur rassemblement prenant une tournure plus révolutionnaire. On lit dans un projet de Manifeste, écrit avant la conférence : Projet de manifeste pour la conférence de Kienthal.
Conférences de femmes pacifistes
Deux congrès de la minorité pacifiste du mouvement international féministe réunissent des femmes issues de nombreux pays en 1915. En mars se tient ainsi le congrès de Berne, organisé sous l'impulsion de l'Internationale socialiste des femmes, et en avril-mai le congrès de La Haye, qui regroupe des femmes pacifistes mais non socialistes et donnera naissance à la Ligue internationale des femmes pour la paix et la libertéMarianne Walle, « Allemagne, 1915. Le féminisme à l'épreuve de la guerre », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2005/3 (n° 219), p. 63-69.. Le second congrès est soutenu en France par un petit groupe réuni autour de Gabrielle Duchêne et diffuse une brochure pacifiste qui lui vaut d'être perquisitionnée par la police. Membre de la section, Hélène Brion est jugée en conseil de guerreÉvelyne Morin-Rotureau, Combats de femmes 1914-1918, 2004, p. 5-13..
Grèves et mutineries de 1917