vignette|Le combinat métallurgique de Magnitogorsk (MMK) dans les années 1930. C'est alors la plus importante usine sidérurgique du monde. Image : Bundesarchiv.

Le complexe militaro-industriel de la Russie hérite de la période de l'Union soviétique, qui a assuré la modernisation du pays après la révolution d'Octobre, son entrée de plain-pied dans une industrialisation massive orientée sur les moyens de production de l'industrie lourde, permettant de doter d'équipements efficaces l'Armée rouge.

La période de la guerre froide laisse apparaître une concentration imposante des matériels développés ainsi que, rétrospectivement, un certain nombre de catastrophes occultées par le régime (voir infra) ; vraisemblablement pour ne pas nuire à son prestige international et à son influence dans le monde. L'opacité était de toute façon de mise dans ce secteur stratégique de la Défense, qui a cherché à développer tout l'arsenal envisageable, la guerre bactériologique comprise.

Depuis la chute du bloc de l'Est, les composantes de ce complexe industriel ont en partie été reprises dans la Russie, au service de sa géopolitique nouvelle.

Les armes produites, comme le Su-27, commercialisées par l'agence Rosoboronexport, ont un grand succès à l'exportation. La technologie russe, qui apparaissait avant la guerre d'invasion en Ukraine comme solide et fiable, disposait d'une bonne réputation dans des domaines aussi variés que l'aviation, les blindés, les sous-marins, ou des systèmes de DCA.. Néanmoins, l'incapacité russe à mener à bien sa campagne d'invasion et les fortes pertes matérielles enregistrées sur le sol ukrainien et également russe et la contre offensive ukrainienne à l'automne 2022 ont fortement remis en question la qualité des systèmes d'armes russes dans leur ensemble avec des conséquences directes sur les ventes à l'international...

L'État russe garde un regard insistant sur le puissant complexe militaro-industriel, secteur stratégique, s'il en est, pour son économie. Il bénéficie de la volonté affirmée de refonder une armée au meilleur niveau technologique et de poursuivre et développer des capacités d'exportation des grands groupes russes afin de maintenir le rôle de leaders dans les domaines de l'aviation et des missiles malgré le problème permanent endémique de corruption.

Sous la Russie impériale Au sortir du Temps des troubles, un État russe centralisateur et pérenne apparaît, homologue des États voisins européens, sous l'égide de la dynastie Romanov.

Les premières tentatives de créer une flotte russe a lieu lorsque le premier trois-mâts construit en Russie fut lancé en 1636 sous le règne de Michel de Russie. Ce navire fut construit à Balakhna (région de Nijni Novgorod) par le Danemark et le Holstein selon la technique utilisée en Europe occidentale. Ce navire fut nommé Frederik. Sa carrière fut très courte, lors de son voyage inaugural, au cours d'un violent orage, le Fréderik coula en mer Caspienne.

vignette|Odessa, port franc d'Ukraine, abrite les chantiers navals de la Russie tsariste dans la mer Noire. La mutinerie des ouvriers de 1905 est un signe avant-coureur de la révolution russe. Long de , le monumental escalier de pierre appelé à l'époque l'escalier Richelieu (1834-41) a été rendu célèbre par Sergei Eisenstein dans son film Le Cuirassé Potemkine (1925).

Au cours de la guerre russo-suédoise (1656-1658), les forces russes se saisirent des forteresses suédoises de Dunaburg et Kokenhausen (renommée Tsarevitch Dmitriev) dans la Dvina occidentale. Le boyard, Afanassi Ordine-Nachtchokine fonda un chantier naval à Tsarevitch Dmitriev et commença la construction de navires destinés à la navigation en mer Baltique. Au terme de ce conflit, la Russie et la Suède signèrent le traité de Kardis le , la Russie fut dans l'obligation de restituer les territoires conquis à la Suède au cours de cette guerre, ils furent contraints de détruire les navires présents au chantier naval de Tsarevitch Dmitriev.

Afanassi Lavrentievitch Ordine-Naschokine ne perdit pas espoir, il porta son attention sur le fleuve Volga et la mer Caspienne. Après avoir reçu l'approbation du tsar, le boyard fonda son chantier naval à Dedinovo (situé à la confluence de la rivière Oka et de la Volga). La construction des navires débuta à l'hiver 1667. En 1669, la construction de quatre navires, la frégate Orel (Орёл) et trois petits navires, fut achevée. L'Orel connut le même sort que le Frederik, à Astrakhan, le bâtiment de guerre fut capturé et incendié par les Cosaques de Stenka Razine.

La modernisation de la Russie impériale a débuté sous le règne de Pierre le Grand à la fin du qui voulait que son pays rattrape à marche forcée l'Europe. Il fit construire un chantier naval à Arkhangelsk en 1694 et fonda la marine impériale de Russie.

vignette|Nicolas II célèbre sur la place Rouge les de la dynastie Romanov en 1913.

Entre 1702 et 1704, un petit nombre de chantiers navals virent le jour dans les estuaires des fleuves Sias, Louga et Olonka. Afin de protéger les côtes des attaques ennemies et vaincre l'adversaire en mer Baltique, une flotte de voiliers fut construite en Russie et d'autres également achetés dans d'autres pays étrangers. En 1703-1723, la base principale de la flotte de la Baltique fut Saint-Pétersbourg, puis Kronstadt. De nouvelles bases furent établies à Vyborg, Helsingfors (Helsinki), Revel (Tallinn) et Åbo. Initialement, le département Vladimirsky était chargé de la construction navale, il fut transféré au département de l'Amirauté et en 1745, la Marine russe possédait 130 bateaux à voiles.

La mer Noire, seul accès en eaux chaudes de la Russie impériale, devient un verrou stratégique pour l'amirauté : s'y développent la citadelle de Sébastopol et le port d'Odessa pour en assurer le contrôle permanent.

L'expansion du transport ferroviaire permet de surmonter en partie les difficultés logistiques d'un immense empire continental. Les emprunts d'État russes, dont les plus importants sont émis entre 1888 et 1914 avec le soutien de la France, permettent le développement des secteurs stratégiques. Les gisements pétroliers de Bakou font de l'Empire russe un des premiers grands producteurs d'hydrocarbures.

La société Poutilov est aidée par l'entreprise française Schneider à partir de 1897 pour aider au développement de l'artillerieLes Schneider marchands de canons (1870-1914), Claude Beaud, Histoire, économie et société 1995, volume 14..

En 1915, l'aide technique de l'entreprise française réorganise les industries d'armement de Pétrograd autour de la firme PoutilovInvestissements et profits du groupe multinational Schneider, Claude Béaud, Histoire, économie et société, Année 1988, Volume 7, Numéro 7-1.. Mais en , la carence de la logistique est manifeste : la production d'obus est seulement de par mois alors que les besoins sont de par jour, on compte dans certaines unités un fusil pour trois hommes, la carence de réseaux ferrés et de l'intendance posent d'énormes problèmes, l'inflation a atteint les 300 % depuis le début de la guerre, mais les salaires ont seulement doubléVerdun : , Arthur Conte, 1988.. Malgré tout, notent les observateurs, l’industrie a réussi, en partie, en 1916 sa reconversion à la production de guerre, mais trop tard pour éviter l'effondrement du front de l'Est.

Intégration aux plans quinquennaux de l'URSS La priorité donnée à l'industrie de l'armement en URSS a fait l'objet d'une planification, permettant d'assigner la priorité aux forces armées tout en assurant le développement des infrastructures d'un pays à l'étendue gigantesque.

Ce sont les successifs plans quinquennaux qui ont défini cette priorité, à partir des années 1930, sous l'égide administrative du Gosplan.

Si l'essor des divisions de l'Armée rouge, sortie vainqueur au lendemain de la Première Guerre mondiale des guerres contre les Armées blanches appuyées par les puissances de l'Europe de l'OuestLire l'article De la fondation de l’Armée rouge à la victoire des Bolcheviks., a pu s'effectuer à partir d'un équipement de bric et de broc à partir de l'improvisation des troupes bolcheviques de l'époque révolutionnaire, leur ténacité dans les combats a permis de transférer l'image du rouleau compresseur russe de l'armée du tsar à l'armée soviétique.

L'URSS naissante a ainsi pu, dès la fin de la guerre civile russe, engager d'autres combats tels que la guerre russo-polonaise de 1920, et le soutien du parti finlandais acquis à sa cause dans la guerre civile finlandaise. Les contingents de l'armée étaient cette fois dotés d'armements plus conventionnels. C'est la situation dans laquelle se trouve l'armée lorsqu'en , Joseph Staline devient secrétaire général du parti, puis, par une évolution graduelle de ce poste, le maître absolu de l'Union.

Parallèlement au traité de Rapallo entre l'URSS et la république de Weimar () sont signés différents accords militaires secrets entre l'URSS et l'Allemagne (commencés en 1919 mais aboutissant en 1921-1922, ils disparaitront avec l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir). Contre l'appui technique des ingénieurs allemands, les Soviétiques leur permettent de contourner le Traité de Versailles (1919) ; les Allemands peuvent en effet concevoir et tester des armes qui leur sont normalement interdites, sur le sol russe (de 1924 à 1932) : des usines sont créées : plusieurs firmes allemandes (Krupp AG, Rheinmetall-Borsig, Daimler…) créent ainsi des prototypes de chars d'assaut, testés sur le sol russe. Camouflés sous des noms anodins, les Grosstraktor I, II et III, ainsi que le leichte traktor, vont paver la voie aux futurs Panzers : le Pz I est ainsi rapidement créé en 1934. En 1923, la société Junkers implanta ainsi une usine de construction aéronautique à Fili, au sud de Moscou. Elle introduisit la production en série, et la construction d'avions métalliques dans ce pays. Les Soviétiques en prirent finalement possession, en , pour la placer sous la direction d'Andreï Tupolev. En 1926, la société BMW cède à l'Aviatrust la licence de production de son moteur d'avion BMW VI, dont dériveront aussi bien le Mikulin M39 qui équipera le fameux Sturmovik que le du char T34.. Kama (près de Kazan) devient un lieu d'entraînement pour les chars. Lipetsk permet de développer une aviation de combat moderne. Ce centre de formation et d'expérimentation militaire servit à l'entraînement des jeunes pilotes allemands jusqu'à sa fermeture, en 1933. Saratov sert de zone de test pour les gaz de combat.

La modernisation de l'armée soviétique pâtit lors des Grandes Purges vraisemblablement de la perte de cadres techniques qui auraient pu l'orchestrer (Staline réclame la tête de Mikhaïl Toukhatchevski lors des procès de Moscou, alors que ce dernier aurait pu développer l'arme blindée), propulsant à la tête de l'industrie de l'armement des personnalités plus conciliantes politiquement, tel Kliment Vorochilov. Ayant évalué que la durée de vie moyenne d’un moteur de char de combat était de moins de 45 minutes, les ingénieurs se refusent à peaufiner leurs mécaniques et font rustique, simple, robuste, et de plus, ils standardisent, ce raisonnement ne concernant pas que les moteursSalle Pacte de Varsovie, Musée des blindés de Saumur..

vignette|Usine dévastée par des bombardements de Stukas à Stalingrad, photo prise en . Malgré les bombes (la ville est frappée depuis le mois de juillet), le bâtiment d'assemblage est toujours debout. S'en prenant aussi bien au symbole d'une ville portant le nom du leader ennemi qu'à la capacité de production industrielle — cette guerre est autant économique qu'idéologique — la prise de la ville de Stalingrad tourne à l'obsession pour Hitler, quitte à y fixer ses meilleures unités ; aspect que Joukov dans sa contre-offensive en tenaille exploitera pleinement.