vignette|Benito Mussolini et Adolf Hitler, en 1937. vignette|Deux versions d'une affiche de propagande américaine de la Seconde Guerre mondiale : "" (« Votre vote dans un État totalitaire ») représentant un processus supposé d'élection obligatoire avec un bulletin unique "" (« Oui ») Les États considérés comme totalitaires sont représentés par les drapeaux en-dessous : Allemagne nazie, Italie fasciste (représentée par l'étendard du Duce), et l'URSS. Dans la version de droite, produite après l'Opération Barbarossa et l'attaque de Pearl Harbor, le drapeau de l'URSS (devenue alliée) est remplacé par celui de l'Empire du Japon.
Le totalitarisme est un régime politique n'admettant aucune opposition organisée, politique ou syndicale, individuelle ou collective, et exerçant une mainmise sur l'État et la totalité des activités des sphères publique et privée de la société. Un tel système restreint les relations des individus au seul État. En science politique, il est considéré comme la forme d'autoritarisme la plus extrême et la plus complète, où le pouvoir politique est souvent détenu par des autocrates (c'est-à-dire des dictateurs ou des monarques absolus) qui utilisent des campagnes globales dans lesquelles la propagande est diffusée par les médias de masse contrôlés par l'État ou des acteurs privés alignés sur les intérêts de l'État.
Le terme a été employé pour la première fois au début des années 1920 pour décrire le régime fasciste italien. Il s'est ensuite largement répandu dans le champ politique de l'entre-deux-guerres. Au début de la guerre froide, il est utilisé pour tracer un parallèle entre l'Union soviétique et l'Allemagne nazie, devenant ainsi un concept théorique de la science politique occidentale. Ce terme s'est imposé pour expliquer la nature des États fascistes et communistes, et a par la suite intégré l'historiographie occidentale du communisme, de l'Union soviétique et de la Révolution russe. Au , il a été appliqué aux mouvements islamistes et à leurs gouvernements. Le concept de totalitarisme a été largement remis en question et critiqué par de nombreux historiens spécialistes du nazisme ou de l'URSS. Si ces deux États sont considérés comme les principaux exemples de totalitarisme, les principales caractéristiques du concept (le contrôle total de la société et des individus, et le caractère monolithique et centralisé du régime) n'ont jamais été atteintes par ces deux États. Malgré les similitudes extérieures supposées entre le nazisme et le stalinisme, leur logique et leur structure internes étaient fondamentalement différentes et difficilement comparables.
Les caractéristiques habituellement retenues pour définir le totalitarisme sont d'une part un monopole idéologique, c'est-à-dire la conception d'une vérité qui ne supporte aucun doute, ne tolère aucune critique, est imposée à tous et se trouve orientée par la lutte contre les ennemis du régime, et d'autre part un parti unique qui contrôle cette idéologie et la totalité de l'appareil étatique, c'est-à-dire dispose de l'ensemble des moyens de communication de masse utilisés comme des instruments de propagande et crée des structures d'embrigadement de chaque catégorie de la société. Le parti unique lui-même est idéalement sous le contrôle de son chef charismatique, autour duquel est formé un , faisant de lui plus qu'un simple dictateur, un guide pour son peuple, lui seul en connaissant les véritables aspirations. Le parti dispose également du monopole de la force armée, un système à la fois policier qui a recours à la avec par exemple un réseau omniprésent d'agents dormants et de surveillance des individus, basé sur la suspicion, la dénonciation et la délation ; et également concentrationnaire afin de pouvoir se prémunir contre tout individu potentiellement suspect. Ainsi, ces systèmes ont systématiquement recours à l'emprisonnement, la torture et l'élimination physique des opposants ou personnes soupçonnées de l'être, et à la déportation des groupes de citoyens jugés , ou .
Origines du concept On peut définir le totalitarisme comme une idéologie qui « nie toute autonomie à l'individu et à la société civile et s'emploie à les supprimer autoritairement au profit d'une vision moniste du pouvoir et du monde ; recouvrant tous les aspects de la vie humaine, cette idéologie fonde et justifie la domination absolue de l'État ». À partir de cette définition simple et très généralement admise, ont été développées des interprétations et surtout des utilisations du concept de totalitarisme. Elles s'appuient en particulier sur l'analyse développée par Hannah Arendt (1906-1975) dans Les Origines du totalitarisme (1951)Cf. Jean-Jacques Raynal, Histoire des grands courants de la pensée politique, p. 60, ed. Hachette, Paris, 2006.. Le totalitarisme signifie étymologiquement Étymologie et définition de l'adjectif "totalitaire" dans le TLFi..
L'adjectif « totalitaire » () apparut en Italie dès le mois de mai 1923 (on prête parfois son invention à Giovanni AmendolaGiovanni Amendola, Maggiornanza e minoranza, Il Mondo, . Original et traduction disponible Richard Wolin, « Ce qui rattache les fascismes et le communisme à la modernité », Raisons politiques, , février 2002, p. 95., opposant et victime du fascisme). Ce concept fut d'emblée un instrument de pensée et de lutte politique. Son emploi se répandit dans les milieux antifascistes italiens. Ainsi Carlo Sforza (libéral républicain), Gaetano Salvemini (gauche anticommuniste) et surtout Luigi Sturzo (démocrate-chrétien) furent dans l'entre-deux-guerres des utilisateurs du concept de totalitarisme. En 1925, les théoriciens du fascisme reprirent de manière opportuniste le terme à leur compte, en lui attribuant une connotation positive, celle d'unité du peuple italien. Benito Mussolini exaltait sa « farouche volonté totalitaire », appelée à délivrer la société des oppositions et des conflits d'intérêtsPour plus de précisions, voir le chapitre « Fascist Origins » dans Abbott Gleason, Totalitarianism. The Inner History of the Cold War, New York, Oxford UP, 1995, p. 13-31.. Dans la seconde moitié des années 1920, l'ancien président du Conseil des ministres italien Francesco Saverio Nitti Michel Dreyfus et Roland Lew, « Communisme et violence », dans Le Siècle des communismes, Points Seuil, 2004, p. 716.. Giovanni Gentile, théoricien du fascisme, mentionna le totalitarisme dans l'article « doctrine du fascisme » qu'il écrivit pour Enciclopedia Italiana et dans lequel il affirma que Giovanni Gentile, Enciclopedia Italiana, « Fascismo (dottrina del) », Istituto dell'Enciclopedia Italiana, Roma, 1932, vol. XIV, p. 835-840..
L'écrivain allemand Ernst Jünger, par son exaltation de la « mobilisation totale », décrit les contours du totalitarismeErnst Jünger, « La mobilisation totale », introduction à l'ouvrage collectif Krieg und Krieger (Guerre et combattants), 1930 ; traduit dans la revue Recherches, , septembre 1978.. Il célèbre la guerre et la technique moderne comme annonciatrices d'un nouvel ordre, incarné par la figure de l'ouvrier-soldat, œuvrant au sein d'une société encadrée et disciplinée comme une armée. Selon lui, la Première Guerre mondiale avait marqué un tournant historique vers cette forme nouvelle de civilisation : pour la première fois dans l'histoire de l'Europe, les forces humaines et matérielles du monde industriel moderne avaient été mobilisées dans leur « totalité » pour accomplir l'effort de guerre.
La première utilisation du terme de totalitarisme pour désigner dans le même temps les États fasciste et communiste semble avoir été faite en Grande-Bretagne en 1929Selon .. Dans les années 1930, le concept fut utilisé sous la plume d'écrivains pro-nazis. Carl Schmitt employait ce terme pour mettre en lumière la crise du libéralisme et du parlementarisme et exprimer la nécessité d'une politique plus autoritaireCarl Schmitt, Positionen und Begriffe im Kampf mit Weimar Genf Versailles, 1923-1939, Hambourg, 1940, qui constitue un recueil de ses travaux de la période de l'entre-deux-guerres.. Simone Weil écrivait en 1934 : Et Simone Weil ajoutait : dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, Gallimard, Folio Essais, 1955, p. 138..
vignette|gauche|Emblème de lAssociation de Soutien à l'Autorité Impériale (大政翼賛会, Taisei Yokusankai), le parti fondé le par Fumimaro Konoe, qui visait à implanter au sein de l'empire du Japon une structure totalitaire destinée à promouvoir la guerre totale.
Le régime autoritaire franquiste issu de la guerre civile espagnole s’est défini comme totalitaire dans ses premières années, affirmant ainsi sa parenté avec le fascisme, avant d'effacer ce terme de la constitution espagnole. Il en est de même du régime impérial japonais lors de la première partie de l'ère Shōwa, à compter de la constitution de l'Association de Soutien à l'Autorité Impériale. En 1940, dans une entrevue accordée au New York Herald, le ministre des Affaires étrangères du cabinet de Fumimaro Konoe, Yōsuke Matsuoka, n'hésitait pas à faire l'apologie du totalitarisme, prédisant sa et Herbert Bix, Hirohito and the Making of Modern Japan, 2001..
Dans le monde anglo-saxon, William Henry Chamberlain et Michael Florinsky ont été parmi les premiers à faire usage du concept de totalitarismeWilliam Henry Chamberlin, « Russia and Germany - Parallels and Contrasts », Atlantic Monthly, vol. 156, , septembre 1935 ; Michael Florinsky, Fascism and National Socialism: A Study of the Economic and Social Policies of the Totalitarian State, New York, 1936.. Divers théoriciens de gauche, comme Franz Borkenau ou Richard Löwenthal, ont employé le concept . Le concept de totalitarisme cristallisait également la réflexion sur les formes modernes de tyrannie et, plus particulièrement, sur la violence exercée sur autrui, qui semblait inséparable du fonctionnement des régimes nazi et communiste. Finalement, les traits fondamentaux qui ont dominé la discussion de l'après-guerre sur le totalitarisme étaient déjà présents dans les années 1930. Pierre Hassner affirme : Pierre Hassner, « Le totalitarisme vu de l'Ouest », dans Guy Hermet (dir.), Totalitarismes, Paris, Economica, 1984, p. 25..
Le pacte germano-soviétique, signé en 1939 entre l'Allemagne nazie et l'URSS, fut présenté par certains comme une illustration de l'apparition d'un nouveau type de régime (l'antithèse du libéralisme) qui ferait le lien entre les idéologies fasciste et soviétique. Par exemple, dans The Totalitarian Enemy, paru à Londres en 1940, l'ancien communiste autrichien Franz Borkenau voulait éclairer l'opinion publique sur les vrais enjeux de la guerre : il s'agissait de détruire le totalitarisme incarné dans le nazisme et le bolchevisme. Les différences entre ces deux courants étaient minimes pour l'auteur : le bolchevisme se limitait à un et le nazisme à un . D'après Borkenau, la dynamique inhérente au marché capitaliste conduisait inévitablement à une centralisation et une planification de l'économie : la révolution totalitaire n'était rien d'autre que la révolution socialiste prophétisée par Karl Marx. Mais cette sous-estimation des différences entre le bolchevisme et le nazisme Krzysztof Pomian, « Totalitarisme », dans Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), 1938-1948 : Les années de tourmente, de Munich à Prague. Dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1995, p. 1076..
Des définitions diverses Définition selon Hannah Arendt thumb|Parade en l'honneur de Staline, Dresde, Allemagne de l'Est, 1953.