Pierre Deschien (baptisé le à Éclaron, mort en 1704) ou Deschiens, est un financier du Grand Siècle, aventurier qui commença sa carrière au plus bas de l'échelle et la finit très riche seigneur de Valcourt, vicomte de Verneuil et baron de Ressons. Il connut une ascension sociale fulgurante grâce à son talent puis fit fortune au service du détournement de l'argent public par le ministère de Colbert. Sa vie est le prototype de celle des héros picaresques dont son contemporain Lesage d'une génération plus jeune s'est inspiré dans ses romans et auxquels Marivaux donnera la figure du Paysan parvenu.

Domestique enrichi de Fouquet

Né d'un père notaire à Éclaron, quelques kilomètres au sud de Saint-Dizier, aux confins de la Champagne, dans un contexte familial mal éclairci qui a toutefois entretenu la réputation d'une extraction la plus basseF. Deloffre & J. Popin, Mémoires de Robert Challes - Notice de Daniel Dessert, , $ 255, Droz, 1996., il se fit domestique, peut être pour échapper à ce contexte. Zélé, il entra au service de Fouquet dont il devint, à en croire son rôle dans le procès de son maître, le secrétaire comptable. À ce titre, il participaitF. Ravaisson Mollien, Archives de la Bastille, t. 3, , note 2 "créature de Foucquet", A. Durand & Pédone-Lauriel, Paris, 1904 à la confusion des comptes publics et privés qui vaudra à Fouquet sa chute, le .

En 1658, il a vingt-sept ans et probablement au moins une bonne dizaine d'années de service, quand Fouquet le nomme « procureur en la chambre des domaines » de Châlons. La confusion entre domesticité et fonction publique est totale d'autant que pour assumer ses responsabilités et devant la faillite du Roi, le ministre n'avait pas trouvé, quelques années plus tôt, d'autres solutions que d'asseoir les emprunts publics sur sa fortune personnelle héritée de son père et développée alors dans les compagnies d'armateurs. Pierre Deschiens a-t-il dès cette époque fourni à Colbert les éléments du rapport qu'il publie en 1559 contre Fouquet ?

Quand le Louis XIV impose à Charles de Lorraine le traité de Vincennes, c'est lui que le ministre Fouquet mandate pour prendre possession des domaines et nouveaux droits du Roi en Lorraine et dans le Barrois. Cette même année, trois ans après sa nomination à Châlons, il est promu, peut être en récompense de sa mission en Lorraine, aux mêmes fonctions pour l'ensemble de la province, « contrôleur général des domaines » de Champagne, dont il est originaire. Il exécute aussi des missions en Flandres, en Hainaut et au Luxembourg.

Alors que le frère du roi s'installait à partir de 1659 au château de Saint-Cloud, il fit l'acquisition, avant 1669, date à laquelle il a abrité ses propriétés au nom de sa femmeE. Couratier, Les Rues de Boulogne-Billancourt, « Chemin de l'Isle de Maire », Archives municipales de Boulogne-Billancourt, 1962., de terrains à Saint-Cloud, sur la rive droite de la Seine, à cette époque possession de cette seigneurie, et dans la ville voisine de Boulogne la Petite. La pratique de Fouquet était d'utiliser des prête-noms et c'est peut être là l'origine du premier enrichissement de Pierre Deschiens. Il acheta entre autres une propriété d'une quinzaine d'hectares en face de Notre-Dame de Boulogne-sur-Seyne, que, parvenu, il appellera le fief Valcourt. Le domaine était idéalement placé, bien en vue, sur le trajet des courtisans qui allaient ou revenaient de Saint Cloud ou de Versailles. Il y fit construire par la suite une villégiature au milieu de jardins au dessin semblable à ceux de Le Nôtre alors qu'il habitait un immense hôtel particulier rue de Richelieu à Paris. On ne sait pas si Pierre Deschien se rendit utile aux Orléans dans l'achat du château, comme homme de paille de Fouquet donc, ou s'il se contenta de spéculer sur les terrains valorisés par celui-ci. Son emploi par le prince de Conti pour une mission de confiance vingt et un ans plus tard, en 1680, trouverait une explication par la première hypothèse. Ultérieurement, en 1694, il encouragea, pour son propre intérêt, la blanchisserieE. Couratier, Les rues de Boulogne-Billancourt, "Rue du Port", Archives municipales de Boulogne-Billancourt, 1962 qui fit la prospérité de la ville aux s en louant des terrains pour cette industrie dont les clients étaient les mêmes courtisans. Le lotissement de son fief Valcourt, renommé Maisonneuve, en 1806 a initié l'urbanisation de la ville et donné un nouveau centre à la ville du .

Créature de Colbert

En 1663 au plus tard, il trouva à se faire employer comme commisF. Ravaisson Mollien, Archives de la Bastille, t. 3, , A. Durand & Pédone-Lauriel, Paris, 1904 au secrétariat aux finances par Colbert en dénonçant les malversations de son maître F. Ravaisson Mollien, Archives de la Bastille, t. 3, , note 2, A. Durand & Pédone-Lauriel, Paris, 1904 Nicolas Fouquet dans le procès en cours contre celui-ci, ce qui s'appelle une subornation de témoin.

Le ministre Colbert, peut être soucieux de conserver un personnel introduit dans les rouages de l'administration de son prédécesseur, le rétrograde alors au poste d'avocat au bureau des finances d'Amiens, ville que celui-ci ne connait pas. Il y obtient de nouveau et rapidement une promotion, au poste de « procureur général » dans la même ville. Il mettra à profit cette position pour acquérir pour son compte, en 1666 au plus tôt, le au plus tard, la seigneurie de Ressons, au nord de Compiègne, qu'on le voit superviser avec beaucoup de chicanerie, de la diligence quand il s'agit de récupérer cinq sous de censive, de la lenteur quand il s'agit de restituer un séquestreE. Morel, Chapellenies de Remy, Archives municipales, Remy, 1892.. Il en tiendra désormais le titre de baron.

Commence alors pour lui le cumul des fonctions. En 1665, il devient en effet, tout en conservant sa fonction à Amiens, contrôleur général du Trésor du Roi en la chambre des comptes de Paris. L'année suivante il cumule une troisième fonction de contrôleur général des domaines de la ville et de la généralité de Paris. On voit bien que ce cumul visent à subordonner au même homme, détaché pour l'occasion d'une circonscription provinciale, ceux qui gèrent le foncier et ceux qui contrôlent les comptes. En tant que contrôleur des domaines, il est celui qui distribue les fermes aux traitants, et en tant que contrôleur du Trésor celui qui contrôle que cette distribution aux traitants… n'est pas contrôlé ! Une opération précise de Colbert ou du Roi était elle couverte ainsi à l'occasion de la mort de la Reine Mère?

Probablement puisque dès 1668, le système Colbert, qui a donc mis Pierre Deschiens en position de couvrir la fraude, une fois l'objectif réalisé, parait se protéger d'une dérive qui risquerait de l'outrepasser en mettant son propre instrument en accusation comme l'avait été le maître de ce dernier, Fouquet. Pierre Deschiens est accusé d'avoir reçu des fermiers mille livres par mois pendant plus de quatre ans en échange d'une diminution d'un million de livres de leur taxe annuelle. Il est déchu, après cinq années de services, de ses trois fonctions, arrêté le , embastillé le 24, condamné à restitution le 27F. Ravaisson Mollien, Archives de la Bastille, t. 3, , A. Durand & Pédone-Lauriel, Paris, 1904. Il paye sans délai les cinquante deux mille livres détournées et est libéré le F. Ravaisson Mollien, Archives de la Bastille, t. 3, , note 1, A. Durand & Pédone-Lauriel, Paris, 1904, ce qui laisse deviner que l'enquête, sans doute orientée de façon à ne pas révéler de concussions à un trop haut niveau, n'avait pas décelé l'ampleur du trafic. La légèreté de la peine (pour une simple histoire d'achat de bottes sur un chantier et de retard dans les primes salariales, un Berthelot, pourtant membre d'une famille influente, fut, vers 1685, pendu quasiment sans procès dans la journéeR. Challe, Mémoires - Correspondance complète - Rapports sur L'Acadie et autres pièces, , Droz, Genève, 1996.), l'insuffisance flagrante de l'enquête (l'ensemble des sommes à disposition de l'accusé qui lui ont permis sa libération n'ont pas été examinées), le dénouement rapide, ne laissent pas de s'interroger sur les fondements de l'accusation. Colbert a-t-il voulu se débarrasser d'un témoin compromis, d'un faux témoin acheté, d'un maître chanteur ? A-t il juste essayé d'accaparer le péculat d'un subalterne ? Clémence suspecte, il conservera jusqu'en 1681 sa charge d'avocat au bureau des finances d'Amiens.

La condamnation prononcée par la Cour était assortie d'une interdiction de plus jamais œuvrer aux finances du RoiV.g. F. Deloffre & J. Popin, Mémoires de Robert Challes - Notice de Daniel Dessert, $ 221, note 221-1, , Droz, 1996., sorte d'incapacité civile. Il s'enfuit à l'étranger par crainte d'un revirement de la justice, au risque d'une peine de mort par contumace. Revenu secrètement au moment opportun, il se jeta au pied de son maître au cours d'une scène mémorable et larmoyante pour obtenir sa grâce. C'était un temps où le seul déshonneur du devoir inaccompli, comme pour Vatel, ou une simple remarque du Roi, comme pour le président de MesmesF. Deloffre & J. Popin, Mémoires de Robert Challes - Notice de Daniel Dessert, $ 209, , Droz, 1996., neveu du comte d'Avaux, conduisait au suicide. Colbert, manquant de talents fiablesV.g. F. Deloffre & J. Popin, Mémoires de Robert Challes - Notice de Daniel Dessert, $ 221, , Droz, 1996., en besoin d'un homme détesté et révocable à sa merci, le repris au service du roi à des fonctions de première importance au regard de la fortune accumulée mais d'apparence subalterne.

Financier des basses œuvres du Roi

Avec le mari de sa nièce Marie, Claude Chopin, avocat au Parlement, il traita les sous-fermes et les billotsLes billots sont un impôt proportionnel sur la distribution des vins et alcools spécifique à la Bretagne que Louis XIV avait racheté à crédit au Parlement de Bretagne et qu'il faisait prélever par ses agents des domaines en même temps que les fermes. (cf. Répertoire Guyot en bibliographie) de Bretagne et de Champagne (c'est-à-dire qu'ils prêtent à l'État le montant de certains impôts de ces provinces et se chargent de les récupérer pour leur compte avec leurs commissions et primes). De simple commis travaillant en relation avec les financiers et ayant placé son argent en terrains, il est devenu financier lui-même, ce qui devait être d'une grande commodité pour les malversations de Colbert puisque le ministre avait ainsi comme créancier de l'état son ancien commis. La seigneurie de Valcourt, près de Saint-Dizier en Champagne a pu être acquise au détour de cette intervention, peut être au titre d'indemnité, à moins qu'elle ne fût jamais qu'inventée parce que voisine de son lieu de naissance. En Bretagne, les opérations se font durant le gouvernement désastreux du duc de Chaulnes qui, marqué par la révolte du papier timbré, se résume à une mise en coupe réglée de la province et en particulier la ruine de sa noblesse par l'imposition de taxes arbitraires, que Pierre Deschien et Claude Chopin étaient donc chargés, pour certaines, de percevoir ou faire percevoir.